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EXCLUSIF : Un membre haut placé de la famille royale saoudienne en grève de la faim contre la purge

Le père d’Al-Walid ben Talal est en grève de la faim depuis le 10 novembre dernier pour protester contre la campagne d’arrestation menée par Mohammed ben Salmane
Le prince Talal ben Abdalaziz lors d’une réunion du FMI et de la Banque mondiale en 2003 (AFP)

Le prince Talal ben Abdelaziz, père d’Al-Walid ben Talal et premier réformateur progressiste de la maison des Saoud, a entamé une grève de la faim le 10 novembre dernier pour protester contre la purge orchestrée par son neveu, le prince héritier Mohammed ben Salmane, et la détention de trois de ses propres fils.

Le prince âgé de 86 ans, demi-frère du roi Salmane, a cessé de s’alimenter peu après l’arrestation de son fils aîné, Al-Walid, le 4 novembre. Il a perdu 10 kilos en un mois.

La semaine dernière, les médecins de l’hôpital King Faisal à Riyad, où il est hospitalisé, lui ont inséré un tube d’alimentation, mais il demeure faible, selon plusieurs personnes qui lui ont rendu visite.

« Nous le connaissons trop bien et nous savons trop bien pourquoi il le fait. Il n’y a aucune raison médicale à sa ‘’perte d’appétit’’ »

- Un des visiteurs du Prince Talal à l’hôpital

De nombreux membres de la famille royale et de la communauté des affaires saoudiennes ont rendu visite au frêle prince. L’un d’eux a parlé de ses actions à Middle East Eye sous couvert d’anonymat.

Il a ainsi indiqué que le prince n’avait fait aucune déclaration publique au sujet de son refus de s’alimenter. Lorsque son demi-frère, le roi Salmane, lui a rendu visite fin novembre pour exprimer ses condoléances pour la mort de leur sœur, Madawi, le roi a été photographié en train de baiser la main de Talal, alors en fauteuil roulant.

La source a ajouté que le prince n’avait pas soulevé la question de l’arrestation de ses trois fils avec le roi à cette occasion parce qu’il ne souhaitait pas profiter de son accès au roi pour demander la libération de ses fils alors que d’autres restaient en prison.

Photo du roi Salmane baisant la main du prince Talal publiée fin novembre (Sabq)

Il a dit cependant qu’il n’y avait aucun doute quant à la raison pour laquelle Talal avait cessé de se nourrir : « Nous le connaissons trop bien et nous savons trop bien pourquoi il le fait. Il n’y a aucune raison médicale à sa ‘’perte d’appétit’’ ».

Un mois avant son action, Talal a dit à ses amis qu’il était juste de protester « civilement » pour attirer l’attention sur la tyrannie que son jeune neveu ben Salmane était en train d’établir sous le couvert d’une purge anti-corruption.

La présence de Talal à l’hôpital sert de point de rencontre pour de nombreux membres de la famille al-Saoud, et leur permet d’assister à ce qu’il se passe, a ajouté la source.

Le « Prince rouge »

Le prince Talal a une réputation de libéral. Ancien ministre des Finances du gouvernement du roi Saoud (1953-1964), il s’est fait connaître sous le nom de Prince rouge dans les années 1960 pour avoir dirigé le Mouvement des princes libres qui réclamait la fin de la monarchie absolue.

La famille royale a toutefois rejeté le mouvement et Talal a été contraint à l’exil au Caire, jusqu’à ce que sa mère soit en mesure d’organiser une réconciliation avec la famille.

Talal a fait campagne pour les droits des femmes bien avant la décision prise en septembre dernier de permettre aux Saoudiennes de conduire. Le prince a un jour déclaré dans une interview : « Les femmes saoudiennes obtiendront leurs droits tôt ou tard... la marche vers cela ne devrait pas s’arrêter et nous devons l’accélérer un peu ».

Le prince a continué à faire campagne pour une monarchie constitutionnelle et la séparation des pouvoirs, qui selon lui est inscrite dans la Constitution.

Dans un entretien avec la chaîne télévisée égyptienne Al Mihwar TV en 2007, le prince Talal a déclaré : « J’ai toujours cru à la séparation des pouvoirs, des autorités exécutives, législatives et judiciaires.

« Le roi Fahd, qu’il repose en paix, l’a mise en pratique en 1992 lorsqu’il a adopté la Constitution saoudienne, laquelle est la loi fondamentale du gouvernement. La séparation des pouvoirs y a été explicitement mentionnée. Ce que nous demandons à présent, c’est que les autorités deviennent indépendantes. »

Trois fils en détention

Trois des fils de Talal ont été arrêtés. Al-Walid ben Talal, le président de Kingdom Holding Company et l’un des hommes les plus riches du monde avec un patrimoine estimé par Bloomberg à 19 milliards de dollars, est en prison depuis le premier jour de la purge.

Selon des sources bien informées, MbS exige d’Al-Walid qu’il cède la totalité de Kingdom Holding Company, ce qu’il refuse. Si un accord n’est pas conclu, Al-Walid demandera un procès.

Khaled, son frère, a fait pression pour la libération de son frère. Des sources affirment qu’il s’est disputé avec un représentant du gouvernement au sujet de son frère et qu’il a été arrêté par la suite. Un autre frère cadet a été accusé d’échauffourées.

https://youtu.be/YM1YbxoPnic

Notre source a déclaré que personne ne doutait des motivations de ben Salmane pour la purge qu’il menait contre la famille royale et des chefs d’entreprise saoudiens.

Elle a noté que certaines branches de la famille qui étaient notoirement corrompues n’avaient pas été ciblées par la purge et que les arrestations étaient principalement dirigées vers les ben Abdallah et les ben Talal.

« D’autres branches de la famille sont connues depuis des décennies pour leur corruption, le prince Bandar l’a dit lui-même à la télévision. Où est Khaled ben Sultan ? Mohammed ben Fahd ? Pourquoi ne font-ils pas partie de cette enquête ? Dites-moi, est-ce juste d’en arrêter certains et d’en exclure d’autres notoirement corrompus », a demandé la source.

Consternation et fureur

En plus d’Al-Walid et de ses frères, d’autres princes sont toujours en détention. Parmi eux figurent Turki ben Nasser, Turki ben Abdallah et Fahd ben Abdallah ben Abdelrahman.

Le sort d’Abdelaziz ben Fahd demeure inconnu. Certains rapports laissent entendre qu’il a tenté de résister à son arrestation et que pendant la lutte qui a suivi, il a subi un accident vasculaire cérébral ou une crise cardiaque. Plusieurs sources suggèrent qu’il est encore vivant mais dans un état végétatif.

Mohammed ben Nayef, l’ancien prince héritier, a été évincé lors d’un coup d’État royal mené avant la purge de novembre. Quant au prince Miteb ben Abdallah, arrêté dans le cadre de la purge, il aurait été libéré.

Des responsables proches de MbS ont organisé des apparitions publiques de Miteb, notamment une rencontre au cours de laquelle ben Salmane a publiquement embrassé l’homme qu’il avait emprisonné et physiquement maltraité. Cette pièce de théâtre a été organisée lors d’une course de chevaux annuelle à Janadriyah.

Miteb a également été autorisé à se rendre à l’hôpital de la Garde nationale à Riyad et à présenter des cadeaux aux militaires qu’il avait autrefois sous ses ordres.

En réalité, ben Nayef et Miteb sont tenus en laisse. Chacun doit demander la permission de quitter leur palais et ils sont accompagnés par des gardes royaux qui rendent compte de leurs faits et gestes directement à ben Salmane. Tous deux ont l’interdiction de quitter le pays, selon une autre source qui s’est exprimée sous couvert d’anonymat.

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Le visiteur du prince Talal à l’hôpital nous a indiqué que la consternation et la fureur régnaient parmi les membres de la famille royale saoudienne en raison des agissements de ben Salmane, et du contrôle absolu qu’il essayait d’imposer au royaume. Dans le même temps, il y a selon lui beaucoup de sympathie pour ben Nayef, connu sous le nom de MbN.

La source a déclaré : « Ce qui est arrivé à MbN montre que vous ne pouvez jamais penser que vous êtes proche de MbS, que vous ne pouvez jamais lui faire confiance ».

Les membres de la famille Talal n’étaient pas disponibles pour répondre aux demandes de commentaires formulées par Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).