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France-Algérie : polémique autour d’un imam poursuivi pour « incitation à la haine »

Un prêche jugé « antisémite » prononcé par un imam algérien à Toulouse, un site pro-israélien très actif et une enquête de la justice française risquent de créer de nouvelles tensions entre Alger et Paris
L'imam algérien Mohamed Tataï est dans le viseur de la justice française (capture d'écran)
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Le ministre algérien des Affaires religieuses, Mohamed Aïssa, a volé au secours de l’imam de la grande mosquée de Toulouse (France), Mohamed Tataï.

Pour l’officiel algérien, les accusations d’antisémitisme visant Mohamed Tataï ne sont que  des « allégations mensongères ».

« Cet imam n’est pas un envoyé du ministère des Affaires religieuses, mais relève plutôt de l’institution de la mosquée de Paris. L’imam Mohamed Tataï est le fils d’une famille d’oulémas [théologiens], dont l’éducation ne lui permet pas d’être à l’opposé des valeurs du pays qui l’accueille », a souligné le ministre algérien samedi 7 juillet. 

« Propagande anti-islam »

Le ministre a rappelé  que le recteur de la mosquée de Paris a disculpé l’imam Tataï des accusations portées à son encontre. Mohamed Aïssa a aussi appelé, à ce propos, certains médias occidentaux à « cesser leur propagande au profit de tout ce qui porte atteinte à l’islam et à ses symboles, à travers ce type d’accusations », soutenant que la mosquée de Toulouse « est connue pour sa modération ».

Tout est parti de la vidéo d’un prêche intitulé « L'entité sioniste » : ce prêche aurait été tenu le 15 décembre 2017 en arabe et posté le 30 janvier 2018 sur le compte YouTube de la grande mosquée de Toulouse, même si le prêche a été prononcé par Mohamed Tataï dans une autre mosquée.

C’est le site Memri, basé à Washington et présenté comme institut de recherches sur les médias du Moyen-Orient, mais connu aussi pour sa proximité avec la droite israélienne, qui a traduit le prêche en français, le 26 juin dernier.

Une plainte pour incitation à la haine

Le prêche, prononcé en arabe comme toujours par cet imam, évoquerait notamment, selon Memri, « les juifs qui se cacheront derrière les pierres et les arbres, et les pierres et les arbres diront : Ô musulman, ô serviteur d’Allah, il y a un juif qui se cache derrière moi, viens le tuer ».

Le maire de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, a été interpellé mercredi 27 juin par le directeur de la publication du site Lemondejuif.info, Yohann Taïeb. Il a averti le préfet, et l’Union des étudiants juifs de France a porté plainte pour incitation à la haine, tout comme la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme, précise Le Monde

Le 29 juin dernier, le procureur de Toulouse a déclaré avoir confié une enquête au service régional de police judiciaire pour des « faits susceptibles de constituer une incitation à la haine ». Le Service régional de police judiciaire (SRPJ) sera « chargé de vérifier le contenu et les modalités de cette diffusion. Les propos relayés seront donc traduits dans ce cadre judiciaire par un interprète assermenté », a précisé le parquet.

À LIRE ► Musulmans et antisémitisme en France : le manifeste du grand amalgame

Le correspondant régional du quotidien Le Monde donne un bref aperçu du CV de Mohamed Tataï : « Ancien imam à la Grande Mosquée [de Paris], Mohamed Tataï, qui prêchait jusqu’alors dans un petit local situé au pied des barres d’immeubles du quartier, mais aussi dans la rue face à l’affluence des prières du vendredi, est considéré comme ''non radicalisé'' ».

« Selon une source policière, ce n'est pas le premier prêche d'inspiration salafiste de Mohamed Tataï. Algérien d'origine, l'imam est installé à Toulouse depuis plus de trente ans. Pourtant Mohamed Tataï refuse de prononcer des prêches en français. Mais il est plutôt inséré dans le vie toulousaine. Ses enfants ont fait des études et son fils est arbitre de football au niveau amateur », révèle la chaîne de télévision publique France3.

La même source pointe le fait que « Mohamed Tataï conserve des relations très fortes avec l'Algérie ». « Il est décrit comme proche du consulat de l'Algérie à Toulouse. Dans la ville rose, comme ailleurs en France, le consulat algérien ne joue d'ailleurs pas uniquement un rôle diplomatique. Il veille sur la communauté algérienne et dispose de relais au sein de celle-ci ».

La défense de l’imam

Le 4 juillet, l’imam incriminé a tenu à répondre aux accusations face aux caméras de cette même chaîne publique

« Mohamed Tataï exprime ses regrets auprès de la communauté juive. Surtout, il indique que son prêche de décembre 2017 a été mal interprété et décontextualisé. Que la phrase en cause a été extraite d'un discours plus long », explique-t-on sur le site de la télévision française. 

« La traduction d'arabe en anglais indiquait : ‘’Les juifs se cacheront derrière les rochers et les arbres et les rochers et les arbres diront : Ô musulman, ô serviteur d’Allah, il y a un juif qui se cache derrière moi, viens le tuer’’ »

« L’imam Mohamed Tataïa a toujours appelé dans ses prêches au respect de toutes les communautés religieuses et en particulier la communauté juive qu’il évoque constamment en termes favorables » 

- Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris

Mais selon l’imam, « cette citation du hadith [parole du prophète Mohammed] signifie au contraire que le Jour [du Jugement] dernier, la fin du monde n'arrivera que si les musulmans tuent les juifs ». « Le prophète nous dit justement qu'il ne faut pas en arriver là, il nous prévient de ne pas faire ces actes, afin de ne pas précipiter la fin du monde », précise l’imam.

Bonne foi

La Mosquée de Paris a, de son côté, apporté son soutien à Mohammed Tataï par la voix de son recteur Dalil Boubakeur : « L’imam Mohamed Tataï proteste vivement de sa bonne foi. Il s’excuse profondément auprès de ses amis de la communauté juive de Toulouse et de France de l’interprétation décontextualisée de ses propos. Il rappelle qu’il a toujours appelé dans ses prêches au respect de toutes les communautés religieuses et en particulier la communauté juive qu’il évoque constamment en termes favorables [Moïse est cité 134 fois dans le Coran] et avec qui il entretient d’excellents rapports ». 

« Je suis profondément triste car depuis trente ans je ne cesse de bâtir des ponts avec mes amis juifs et chrétiens et je vois malheureusement que des gens veulent détruire ces ponts. D'ailleurs, nous avons réussi à éloigner l'extrémisme de notre lieu de culte. Quand Memri parle de Merah [Mohammed Merah a tué, près de Toulouse, sept personnes dont trois enfants juifs en 2012 avant d’être abattu par la police] ou du salafisme, il ignore que nous n'avons aucun rapport avec ces gens-là. Qu'est-ce qu'un site basé à Washington comprend à la situation à Toulouse ? », s’est défendu l’imam sur les colonne du quotidien La Dépêche.