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Harcèlement sexuel : des femmes yéménites déplacées accusent les villageois de harcèlement

Les femmes obligées de fuir les villes du Yémen se sentent « prisonnières » du conservatisme des campagnes
Les femmes yéménites déplacées de la ville de Taiz se plaignent que le harcèlement sexuel qu’elles subissent dans les villages leur rend la vie impossible (AFP)

TA’IZZ, Yémen - Afnan al-Soroori, 22 ans, vivait l’existence confortable d’une famille de la classe moyenne à Ta’izz, troisième plus grande ville du Yémen.

À l’instar des autres femmes de sa condition, elle s’habillait comme les femmes yéménites libérales et à la mode, sortait en ville plus ou moins quand elle voulait, et s’amusait avec d'autres étudiantes en premier cycle à Ta’izz, l'une des meilleures universités du pays.

Afnan, l'aînée de cinq frères et sœurs, participait aux tâches ménagères, mais ce n’était pas vraiment un fardeau, car elle disposait d’un four électrique, d’un lave-linge et d’appareils électroménagers à profusion.

Or, l’an dernier, les rebelles houthis se sont rapprochés au fur et à mesure de chez elle, et tout a changé. Sa famille a fui la ville et trouvé refuge dans un camp de fortune installé dans une école de la région d’al-Safia, 65 kilomètres plus loin.

La vie qui leur était réservée là-bas n’aurait rien à voir avec celle d’avant.

Sa famille a été contrainte de partir sans rien emporter et le père d’Afnan n'a pas trouvé d’emploi.

Désormais, les plus élémentaires tâches ménagères impliquent un rituel harassant, qui l’épuise de l'aube jusqu’à la nuit tombée. Afnan n’a pas de cuisinière à gaz ; elle cuisine donc tant bien que mal à l’aide d’un four de fortune qu’elle a bricolé avec deux pierres posées l’une près de l’autre, à proximité du tas de bois de chauffage. Elle fait la lessive familiale à la main, penchée sur le grand bassin dans la cour de l'école et nous explique que ses mains ont été rendues calleuses par le labeur. Mais le pire, confie-t-elle, c’est encore de se sentir totalement privée de liberté.

« J’ai déjà bien du mal à m'adapter aux travaux domestiques sans électroménager, mais le pire c’est qu’il m’est impossible de quitter le camp », explique Afnan. « Si je tente d’en sortir, je sais que plusieurs jeunes m’attendent pour me harceler. »

Dès qu’elle essaie de pousser le portail, des jeunes font cercle autour d’elle et l’insultent ou lui font des avances sexuelles inappropriées.

« Si l’on tente de sortir du camp, surtout dans l'après-midi, on est certaine d’être accueillie par une volée de mots grossiers et gestes obscènes », continue-t-elle. « On n’essaie pas deux fois, et on en est réduite à rester dans le camp, sans jamais se risquer à recommencer. »

Les vêtements qu'elle portait si naturellement en ville font d'elle une cible ici, selon elle. Nombre de femmes de la classe moyenne urbaine portent une abaya, cette longue robe musulmane qui recouvre tout le corps, sauf le visage.

Traditionnellement, l'abaya  est noire de jais et très ample, alors qu’en ville elle se porte plus ajustée et dans les couleurs et coupes les plus variées. À la campagne, par contre, les femmes en sont encore à l’abaya la plus conservatrice ou portent même d'autres styles de robe qui cachent également le visage.

Le père d’Afnan, comme d’autres hommes dans le camp avec des femmes dans leur famille, en a appelé aux anciens des tribus locales de sommer les jeunes hommes de la communauté de traiter avec respect les anciennes citadines, mais leurs requêtes sont restées lettre morte.

Au lieu de châtier leurs fils, la plupart des hommes ont choisi de s’en prendre aux femmes, au prétexte qu’elles arboreraient des tenues et attitudes inappropriées.

« Nous sommes allé demander leur avis sur la question aux religieux de la mosquée du village, et ils ont unanimement condamné les vêtements à la mode et la façon bruyante dont ces femmes s’expriment », déplore son père.

Depuis, il n'a pas eu d'autre alternative que d’engager sa femme et ses trois filles à rester dans le camp jusqu'à leur retour à Ta’izz.

Afnan affirme que les familles issues des villes rejettent largement ces traditions, qu’elles qualifient de déformation, par les villageois, de l'islam et de la culture yéménite ; mais qu'il n’y a pas grand-chose à faire pour remédier à la situation.

« Nous ne sommes pas chez nous, ici ; que faire d’autre que de se conformer aux normes culturelles, si étouffantes, des zones rurales ? », se résigne Afnan. « Personne ne peut faire quoi que ce soit pour nous ici, et j’ai donc j'ai décidé de ne plus du tout sortir du camp. »

« Je sais qu'un agréable coin de verdure m’attend de l’autre côté, mais je ne pourrai jamais en profiter », a-t-elle ajouté.

Les femmes yéménites plus jeunes et plutôt urbaines préfèrent des tenues moins traditionnelles, et cela peut avoir des conséquences indésirables (AFP)

Même quelques-unes des femmes qui avaient soit emporté des abayas plus traditionnelles ou réussi à en acheter quelques-unes dans la campagne n’ont pas été épargnées par le harcèlement.

Mariam Abdul-Qader, 23 ans, vit dans le même camp et s’est résignée à porter les mêmes vêtements que les villageoises, mais a constaté que les jeunes ruraux la reconnaissent au style de ses sandales et l’insultent de toute façon.

« J'ai bien essayé de porter la même tenue que les femmes dans la région d'al-Safia, mais les horribles jeunes hommes ne nous laissent aucun répit : apparemment, ils nous reconnaissent rien qu’en voyant notre démarche et aussi par nos sandales car je ne porte pas les chaussures en plastique des femmes d’ici », regrette Mariam.

Elle ajoute que les femmes du camp, qui se sont rapprochées au cours de l’année, sortent souvent en bandes nombreuses pour essayer d'éviter de se faire ennuyer, mais rien ne semble pouvoir mettre un terme aux insultes et à l’agressivité du harcèlement.

« Je déteste cette guerre atroce ; elle nous a chassées loin de chez nous et forcées à accepter de vivre parmi ces rustres qui ne comprennent pas combien nous souffrons », s’exclame Mariam.

Ressentiment parmi les populations locales

Les villageois ont également ressenti de l’irritation, voire de la colère, à voir débarquer chez eux ces étrangers qui, par leur seule présence, bouleversent les coutumes séculaires qui ont réglé leur vie rurale pendant des siècles.

Un cheikh local, Mohammed Gobah, a reconnu devant MEE que ce harcèlement sexuel était malheureusement devenu un problème majeur dans la région ; mais s’est empressé d’en rejeter la responsabilité sur l’« impudeur » des femmes des villes.

« Avant l’arrivée l’an dernier de toutes ces personnes déplacées, jamais je n’avais entendu parler de harcèlement sexuel dans la région », a-t-il déclaré à MEE.

« Ce qui signifie que tout est de la faute de ces femmes ; nos fils n’y sont pour rien. »

Et d’ajouter que les femmes de la campagne sont respectueuses, portent des tenues conservatrices et sortent rarement de  la maison. Quand elles sortent de la maison, dit-il, elles savent rester à leur place et se taire pour ne pas déranger les hommes du village.

« J’ai observé moi-même ces femmes déplacées : j’ai vu leurs tenues impudiques, qui moulent leurs formes, et je les ai vues et entendues, dans la vallée, écouter de la musique en s’esclaffant bruyamment », dénonce-t-il. « C’est ce genre de comportement qui excite les jeunes hommes de la région. »

Mohammed Gobah a déclaré que les nouveaux arrivants avaient tellement bouleversé les mœurs du village qu'il faudra sans doute finir par les chasser de l'école, s’ils ne refreinent pas le comportement impudique de leurs femmes.

La situation a maintenant dégénéré ; c’est devenu un bras de fer où aucune des deux parties ne semble prête à lâcher l’affaire, tant sont profonds les clivages culturels et sociaux entre les villes du Yémen et ses nombreux villages.

« Il y a un tel fossé social entre zones rurales et urbaines que ces différends entre personnes déplacées et résidents n’en sont qu’une conséquence prévisible », explique Fadhl al-Thobhani, professeur de sociologie à l'université de Ta’izz.

« En raison de cet écart culturel, les femmes n’ont pas d’autre choix que d’imiter les villageoises, dans l’espoir d’éviter de se faire harceler. »

Il avoue ne voir aucune solution rapide à la crise et estime que la question ne sera résolue qu’une fois la guerre terminée et quand les gens seront autorisés à retourner dans leurs foyers.

Les femmes de la ville prises au piège de la vie rurale, cependant, ont l’impression que ce jour ne viendra jamais.

« Je n’aurais jamais pu imaginer voir un jour mon destin prendre une tournure si horrible, et me retrouver dans cette prison », a déclaré Afnan. « J’ai dû interrompre mes études à l'université de Ta’izz et fuir vers ce camp, mais les gens d’ici n'ont aucune compassion et veulent nous empêcher de poursuivre notre mode de vie.

« Je prie sans cesse Allah de me sortir de cette prison. »

Reportages supplémentaires d’Amal Mamoon.

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.