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Hayat Tahrir al-Cham est-il en train de gagner les cœurs et les esprits en Syrie ?

L’ancienne filiale d’al-Qaïda en Syrie est clairement déterminée à s’implanter dans les communautés locales et à les diriger 
​​​​​​​Des combattants syriens assistent à une simulation de bataille en prévision d’une attaque du gouvernement dans la province d’Idleb, lors d’une cérémonie d’accueil de nouveaux membres de Hayat Tahrir al-Cham, le 14 août (AFP)
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Hayat Tahrir al-Cham (HTC), ancienne filiale d’al-Qaïda en Syrie, a récemment accentué sa domination sur la dernière poche du pays contrôlée par les rebelles, qui relie la province d’Idleb aux régions rurales d’Alep et de Hama. 

Les attaques rapides mais violentes de HTC ont forcé certains groupes rebelles rivaux à se soumettre (Ahrar al-Cham) tout en chassant d’autres entités (Harakat Nour al-Din al-Zenki) vers Afrin, qui relève de la sphère d’influence turque. Néanmoins, les gains importants enregistrés par le groupe ont de lourdes conséquences pour HTC comme pour les habitants. 

HTC et sa filiale – le Gouvernement de salut, créé en 2017 – n’ont pas les ressources ni l’expertise nécessaires pour combler le vide militaire et administratif laissé par leurs rivaux. Un échec dans cette entreprise pourrait intensifier la résistance locale contre HTC et précipiter une épreuve de force désastreuse avec les forces pro-régime. 

Des alliances fragiles

La victoire de HTC peut en partie être attribuée à la puissance militaire du groupe et à ses tactiques efficaces. Cependant, celle-ci est également due aux alliances fragiles nouées entre les groupes rebelles et au sein des factions, qui ont rendu ces groupes vulnérables.

Dans le cadre des efforts qu’il a déployés pour devenir le principal acteur rebelle et finalement le seul, HTC a employé à plusieurs reprises la même stratégie pour contrer ses ennemis. 

Après une période d’escarmouches fréquentes avec une faction ciblée, HTC finit soit par lancer une vaste offensive pour remporter une victoire militaire, soit par assiéger les territoires hostiles jusqu’à ce qu’ils se soumettent par le biais de négociations. Pour accélérer sa conquête, HTC négocie également des accords locaux avec les communautés et les factions alliées au groupe ciblé afin de les neutraliser en échange d’une protection. 

HTC est plus proche que jamais d’établir sa version du modèle mis en œuvre par le Hezbollah dans le sud du Liban ou le Hamas à Gaza

Grâce à cette stratégie couronnée de succès, HTC a pu chasser ses principaux concurrents de ses zones d’opérations et prendre le contrôle de la grande majorité des sites et des axes de transport stratégiques dans le nord-ouest. Ces accords ont même permis de forcer des groupes rebelles actifs dans des zones échappant au contrôle de HTC à confier toutes les fonctions de gouvernance et d’administration dans ces zones au Gouvernement de salut autoproclamé. 

En bref, HTC est plus proche que jamais d’établir sa version du modèle mis en œuvre par le Hezbollah dans le sud du Liban ou le Hamas à Gaza.

Pour consolider ses gains militaires, HTC a mis en œuvre diverses mesures pour se réconcilier avec les communautés locales dans les zones dont il a récemment pris le contrôle. L’objectif du groupe va au-delà de l’élimination de ses rivaux ou de la recherche de nouvelles ressources financières : il s’agit, sur le long terme, de s’implanter dans les communautés locales et de les diriger. 

Des garanties de protection

La prise de nouvelles zones s’accompagne généralement de garanties de protection apportées par HTC aux locaux, y compris à ceux qui lui ont résisté. Tel fut le cas dans toutes les zones prises lors de la récente offensive du groupe, y compris les zones anciennement contrôlées par Zenki, mais aussi Atarib, entre autres. 

HTC a également annoncé la libération de combattants de Zenki capturés lors de ses attaques, en dépit de leur participation active aux combats, et publié des photos de ses préparatifs en vue d’une distribution d’aide aux civils, y compris ceux qui vivent dans les zones récemment prises. 

HTC a conclu des accords avec les factions défaites pour atténuer les pénuries d’hommes sur le front contre le régime. L’offensive de HTC a poussé la majorité des combattants rebelles sur le front contre le régime à quitter leurs positions dans la région rurale de Hama. Faute d’hommes, le groupe n’a pas pu les remplacer. 

Des combattants syriens tirent à l’AK-47 lors d’une cérémonie d’accueil de nouveaux membres de HTC, dans la province d’Idleb, le 14 août 2018 (AFP)
Des combattants syriens tirent à l’AK-47 lors d’une cérémonie d’accueil de nouveaux membres de HTC, dans la province d’Idleb, le 14 août 2018 (AFP)

HTC a employé différentes tactiques pour gagner le soutien de ces combattants ou les encourager à garder leur position. Après sa victoire, le groupe a annoncé qu’il verserait une récompense aux combattants qui n’avaient pas abandonné leur poste.

En outre, HTC a conclu un accord avec Ahrar al-Cham et Suqour al-Cham leur permettant de conserver leurs avant-postes et leurs armes sur le front tout en accordant à leurs combattants la permission de revenir à la fin des combats en échange de la poursuite de leurs opérations de garde. 

En théorie, l’accord n’oblige pas Ahrar al-Cham et Suqour al-Cham à s’affilier à HTC, ni ne confère à ce dernier une influence sur ces groupes. La présence de forces rebelles, qui n’ont qu’une influence faible voire nulle dans les zones contrôlées par HTC, pourrait lui permettre de rejeter vers ces groupes la responsabilité de ses manquements – à la fois militaires et administratifs.

Des défis à l’horizon

Néanmoins, il est clair que la stratégie déployée par le groupe pour renforcer son autorité fera face à des défis importants.

En réponse aux gains militaires enregistrés par HTC, un certain nombre de donateurs occidentaux ont suspendu ou mis fin à leurs financements au profit d’entités humanitaires et civiles opérant dans les zones contrôlées par le groupe. Les centres médicaux ont été les premiers touchés, tandis que les conseils locaux et les organisations de la société civile signalent que leurs fonds seront bientôt épuisés. 

HTC et le Gouvernement de salut auront probablement du mal à fournir directement les services suspendus, faute de ressources. Sa prise de contrôle pourrait également précipiter une offensive du gouvernement syrien. Même si elles restent limitées, ces attaques pourraient pousser les communautés locales à protester contre la présence ou l’autorité de ce groupe afin de mettre un terme aux assauts. 

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En outre, malgré les garanties de protection qu’il a offertes, HTC aurait commencé à cibler ses opposants dans les zones anciennement contrôlées par Zenki.

À Darat Izza, dans la région rurale d’Alep, HTC a sommé verbalement une trentaine de personnes de quitter la ville et de se rendre dans des zones non contrôlées par le groupe. Parmi les personnes expulsées figurent des activistes dans les médias, des militants et des fonctionnaires. Ces agissements s’avéreront probablement contre-productifs dans le cadre des tentatives de réconciliation avec les communautés locales amorcées par HTC.

Bien que l’impact de la tactique employée par HTC pour consolider son pouvoir reste à démontrer, le groupe est clairement déterminé à aller au-delà des moyens militaires pour assurer une domination durable dans le nord-ouest de la Syrie.

De leur côté, les opposants du groupe ne semblent pas avoir de stratégie pour contrer la campagne de conquête des cœurs et des esprits menée par HTC. De fait, leurs manœuvres ne semblent qu’augmenter la souffrance des civils, ce qui pourrait se retourner contre eux et pousser les habitants dans les bras de Hayat Tahrir al-Cham. 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.