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« Il n’y a pas de vie sous l'État islamique. Il n'y a que la mort »

Les réfugiés de la région de Mossoul attendent de retourner dans leur foyer tandis que les forces irakiennes poursuivent leurs opérations de libération de la ville

Un enfant dans le camp de réfugiés au nord de l’Irak (MEE/Bostjan Videmsek)

DEBAGA, Irak À l’entrée du camp de réfugiés de Debaga, des garçons et des jeunes gens attendent de retourner dans leurs villages maintenant libérés, à l’est de Mossoul. Certains des plus grands portent des uniformes de l’armée irakienne. Tous sont arabes sunnites. Ils parlent de vengeance.

« À notre tour maintenant, enfin ! », crache l'un d'eux.

« L’État islamique [EI] a détruit nos maisons et a gâché nos vies ! », s’emporte un autre.

Le camp de Debaga, à 40 km d’Erbil, est le plus grand camp de réfugiés au nord de l’Irak. Dirigé par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), il offre un abri à quelque 20 000 réfugiés.

À l’heure actuelle, onze de ces camps parsèment le nord de l’Irak. Au maximum de leur capacité, ils accueilleront 120 000 personnes. Cela représente environ un dixième de la population de Mossoul actuellement assiégée.

Le camp de Debaga, à 40 km d'Erbil, est le plus grand camp au nord de l'Irak (MEE/Bostjan Videmsek)

Le problème, c’est que l’offensive devant s’accentuer, un nombre beaucoup plus élevé de personnes devrait fuir la ville. Pour en tenir compte, un camp supplémentaire a vu le jour à côté de l'ancien.

Il s’appelle Debaga 2 et il est géré par le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l'Unicef.

Le nouveau camp sera probablement entièrement consacré à l’accueil des réfugiés qui vont affluer après l’offensive sur Mossoul. Et ils ne viendront pas que de Mossoul. Ils arriveront également des villages voisins repris par les forces gouvernementales irakiennes, les combattants peshmergas kurdes et diverses milices locales.

Alors que les combats se font plus nombreux et plus intenses, la région en première ligne s’agrandit rapidement.

Survivre à l’État islamique

« Dans notre village, à Kalidyia, au sud de Mossoul, nous avons été témoins de violents combats entre l’armée irakienne et l’EI. De nombreuses victimes sont à déplorer. Nous nous en sommes sortis vivants de justesse. Nous sommes arrivés ici, dans ce camp, il y a trois jours. Nous nous sommes frayés un chemin à travers des champs de mines. Je ne vous raconte pas comme c’était dangereux ! »

Amar Saad Nadimi, 20 ans, a le débit rapide. Les adolescents avec lesquels il a fui étaient déterminés à rejoindre l’armée irakienne et à se venger de leurs ennemis en semant chez eux la désolation.

Les jeunes ont attendu les véhicules qui les ont transportés vers la ligne de front. Ils étaient convaincus que l’armée ne se ferait pas prier pour les enrôler – ou alors, à défaut, l’une des milices locales. Ils n’avaient aucune envie de rester à ne rien faire dans le camp de réfugiés.

Ils racontent qu’en restant assis, ils se sentaient douloureusement inutiles.

« Ce n’est pas naturel. C’est une abomination ».

Tous les jeunes gens du camp sont systématiquement arrêtés pour vérifier qu’ils n’ont pas de lien avec l’EI. L’un d’eux, Ali Muhammad, 30 ans, originaire du village de Haraband, près de Mossoul, a bénéficié d’un traitement encore plus scrupuleux que d’habitude.

Ali raconte être arrivé au camp mercredi, suite à une évasion périlleuse, très éprouvante pour les nerfs. Nous étions vendredi matin. Il faisait la queue devant un bureau d’enregistrement dans l’espoir d’obtenir un permis de rentrer chez lui en temps opportun.

« Je serai bref », me dit-il en hochant la tête : « On ne peut pas parler de vie sous l’État islamique. Il n’y a que la mort. »

Il existe onze camps comme celui de Debaga au nord de l'Irak (MEE/Bostjan Videmsek)

Ce qui suivit fut un horrible monologue ponctué d’histoires d’exécutions publiques, de décapitations et de femmes torturées.

« Ce n’est pas naturel. Cette « société » qu’ils ont mise en place est une abomination absolue. On n’avait aucune idée de la façon de se comporter ! Alors la plupart du temps, nous restions assis à la maison en prenant bien garde de ne pas dire un mot. Et on a saisi la première occasion de s’enfuir. »

Ali explique avoir longtemps attendu l’offensive de la coalition. Il garde espoir, leurs souffrances seront tôt ou tard terminées. Mais il ne se fait aucune illusion : même après la libération de Mossoul, les combats continueront de plus belle.

« Je redoute de retrouver ma maison détruite après l’offensive », confie-t-il. « Mais je veux y retourner dès que possible. »

Lundi, après quelques heures de bombardements par l’aviation de la coalition, les troupes de l’armée irakienne ont défilé dans le village d’Ali. Il appelle volontiers les soldats les « libérateurs », mais tout le monde dans le camp n’a pas choisi de se montrer si magnanime.

Cette longue guerre civile a semé les graines de la haine confessionnelle. Une partie de la population sunnite considère que l’armée irakienne est noyautée par les chiites, donc hostile.

C’est en grande partie la raison pour laquelle l’EI a connu un tel succès dans les zones sunnites irakiennes. Ses chefs les plus importants sont un groupe local d’anciens officiers de Saddam, qui connaissent aussi bien le pays que la mentalité des habitants.

« L’EI, on sait très bien ce que c’est », explique le plus discrètement possible un cheikh sunnite du village de Karash (il a demandé de garder l’anonymat).

« Nous savons qui sont ces gens, il suffit de voir ce qu’ils ont fait dans notre village. Quand ils sont arrivés, l’armée irakienne s’est contentée de battre en retraite. Elle nous a complètement abandonnés. Plus jamais nous ne pourrons lui faire confiance ».

Témoignages

« Quand l’offensive a commencé, j’étais chez moi avec ma famille. Beaucoup de combattants d’EI s’étaient repliés. Il y a eu des affrontements avec l’armée irakienne tout près de notre village. Et avant cela, la zone environnante a été bombardée par l’aviation. Nous avons immédiatement pris la fuite pour sauver notre peau. »

Voici l’histoire d’Assad Hassan, 65 ans, originaire du village de Nukariya, près de l’ancienne ville de Nimroud.

La plupart des écoles du camp sont fermées, car les gouverneurs les ont transformées en dortoirs (MEE/Bostjan Videmsek)

« Au début… », commence l’homme à la barbe grisonnante. « Au début, on a vu débarquer dans notre village vingt, peut-être trente hommes de l’EI. Il y a de cela deux ans et demi. Ils ont dit qu’ils coopèreraient avec l’armée et la police. Ensuite, l’armée est partie, et les policiers sont restés.

« Puis, environ 200 hommes de plus se sont présentés et ils ont tué tous les policiers. Ce fut le début de deux ans de grandes souffrances pour nous. »

Drapé dans sa djellaba blanche, Ahmed en impose. Mais ce qui frappe encore plus ce sont les cernes profonds qui lui assombrissent le regard. Pendant les vingt-sept mois de la dictature d’EI sur son village, il a été témoin de nombreuses décapitations, entre autres formes d’exécutions publiques. Ils massacraient même les gens au bulldozer et au rouleau compresseur.

L’EI a également fermé les écoles. À partir de ce moment-là, les lieux qui faisaient office d’école étaient confinés aux seules mosquées. Les livres étaient strictement interdits. Puis les armes ont servi aux enfants pour apprendre à compter : une balle plus une balle, égale deux balles.

Assad Hassan est absolument convaincu que, s’il a survécu à cet abattoir et réussi à fuir du village, c’est grâce à Dieu.

« Les combats entre l’EI et l’armée irakienne étaient épouvantables. Nous nous sommes jetés dans trois voitures différentes et on a foncé droit devant nous. Sur la route, la voiture qui nous précédait a heurté un engin explosif. Quelques-uns des passagers sont morts. Mes dix-sept enfants, petits-enfants et moi avons tous survécu. C’est un vrai miracle ! »

Tout au long de notre entretien, Assad s’exprime avec une dignité tranquille, sur un ton où ne pointe pas le moindre sentiment de haine.

Il éprouve évidemment une immense reconnaissance de voir que tous les membres de sa famille ont traversé cet enfer sains et sauf – autant qu’on puisse en juger.

« Ils ne valent rien. Ce sont des moins que rien. »

En termes de standards, le camp de Dagaba est paisible et l’ordre y règne. Chaque jour, de nouveaux réfugiés arrivent sur le site – entre 100 et 150 familles, en moyenne. Avant d'être autorisés à entrer, les hommes doivent se soumettre à une rigoureuse procédure de vérification – indispensable parce que pèse en permanence la menace de voir des combattants de l’EI infiltrer le camp.

Des boutiques se sont été installées dans le camp : parfois, les affaires semblent être florissantes. Et pourtant, on trouve peu de soldats et policiers kurdes à proximité. La plupart des écoles du camp sont fermées, car les gouverneurs les ont transformées en dortoirs. Il est courant de voir vingt personnes partager la même chambre. La bande de terrain entre l’ancien et le nouveau camp exhale des relents de soufre et d’excréments.

(Bostjan Videmsek)

Des enfants ébouriffés vêtus de maillots de foot s’échangent un ballon. Les filles jouent parmi des amoncellements d’ordures. Un garçon en uniforme de l’armée irakienne s’est appuyé contre un grillage. Les jeunes hommes fument en parlant politique. La radio hurle les dernières nouvelles de l’assaut d’EI contre Kirkouk. La route à proximité de la ligne de front est encombrée d’un nombre toujours croissant de convois militaires.

Dans le camp, Ahmed Sultan s’est approché d’un homme de 64 ans, fatigué et visiblement traumatisé : c’est un théologien issu du sud de Mossoul.

« L’État islamique est le fossoyeur de l’Islam », affirme-t-il.

« Ils instrumentalisent les textes sacrés dont ils tordent le sens. Un tissu de mensonges... Ils pervertissent les paroles du prophète pour légitimer leurs propres fins sordides. Ce sont des criminels de la pire espèce ».

Ahmed et les sept membres de sa famille sont arrivés au camp deux semaines plus tôt. S’ils n’avaient pas fui leur maison, toute la famille aurait été massacrée.

« Je suis un érudit islamique, et les terroristes m’ont signifié on ne peut plus clairement qu’ils voulaient me voir devenir imam et colporter leur foi. J’ai refusé tout net. C’est alors que tous nos problèmes ont vraiment commencé ».

Après avoir pris le sud de Mossoul, l’EI a interdit la lecture des livres (sauf un). Il était aussi interdit de se raser, de fumer, de consommer de l’alcool, de regarder des émissions occidentales et Internet. Les usines et les écoles ont été fermées. Les femmes ont été obligées de se couvrir le visage.

Selon Ahmed Sultan, l’EI a mis en scène des exécutions publiques, souvent pour des délits les plus mineurs, et parfois même sans raison.

« Au premier jour de leur dictature, ils ont arraché les boucles d’oreilles de ma fille. ‘’Votre contribution à l’impôt islamique’’, m’ont-ils dit ! »

Le visage d’Ahmed s’est tordu dans un sourire, mais quand il a repris son récit, il avait le visage marqué par la souffrance.

« Depuis que j’ai refusé de leur obéir, ils n’ont plus su quoi inventer pour me nuire. Ils ont même enlevé mon plus jeune fils pendant une semaine. Ils voulaient le transformer en tueur, comme d’autres garçons de son âge. Oui, ce qu’on dit est vrai : ils volent des enfants innocents pour en faire des tueurs. Ils leur enseignent à manier les armes et ils parviennent à leur faire haïr leurs parents ».

En dépit de tout, le théologien de Mossoul a refusé de se conformer aux exigences du groupe. Alors ils ont décapité son neveu.

« Je savais qu’il nous fallait à tout prix partir de là », se souvient le vieil homme en pleurant. Quelques amis et voisins l’ont aidé à s’enfuir. Beaucoup de gens de son âge n’ont pas eu sa chance et sont morts en chemin. Un jour après la fuite d’Ahmed, EI a fait exploser sa maison.

« Qu’est-ce que Daech [EI] ? Rien. Ce sont des moins que rien. Ils ne savent que détruire les villes et assassiner les gens », résume le vieux théologien. Aujourd’hui, il a l’intention de se faire d’abord un peu d'argent en donnant des cours dans le camp puis, à terme, reconstruire sa maison.

Sans oublier de labourer ses champs, à nouveau, car tous sont restés en friche ces dernières années.

Traduction de l’anglais (original) par [email protected]