Aller au contenu principal

INTERVIEW - Abderrahim Alam : « Sans l’appui de Benkirane, la tâche d'Othmani sera très difficile »

Cinq mois après sa victoire aux législatives, le PJD semble vivre sa première véritable crise interne. La légitimité de Saâdeddine el-Othmani est déjà remise en question à l’intérieur du parti. Les explications d’un spécialiste du PJD
« Le départ de Benkirane est un coup dur pour le parti », affirme le politologue Abderrahim Alam (facebook)

RABAT - Le limogeage du secrétaire général Abdelilah Benkirane par le roi et la nomination de Saâdeddine el-Othmani comme chef de gouvernement qui a accepté d’intégrer l’Union socialiste des forces populaires (USFP) dans sa majorité gouvernementale, sont considérés par certains militants à l’intérieur du PJD comme une défaite.

Les appels de certains cadres du parti comme Mohamed Yatim, membre du secrétariat général du parti et leader syndicaliste, et Lahcen Daoudi, ex-ministre de l’Enseignement supérieur, à accepter les compromis, ont été mal accueillis. Othmani, comme les membres du secrétariat général, est accusé d’avoir conclu un arrangement dans le dos de la base du parti. Benkirane, quant à lui, n’a pas encore dit son dernier mot.

Pour le spécialiste du PJD, le politologue Abderrahim Alam, professeur en sciences politiques à l’Université Cadi Ayyad à Marrakech, seule la position de Benkirane peut sauver le parti de cette crise annoncée, et sans le soutien du leader charismatique du PJD la tâche du nouveau chef de gouvernement sera très difficile. Il est possible d’imaginer un gouvernement qui ne soit pas soutenu par la base du PJD. Ce gouvernement sera, à la différence du gouvernement de Benkirane, un simple « gouvernement de gestion », son programme étant préparé et sa stratégie déjà tracée par le Palais, ce qui expliquerait pourquoi Othmani n’a pas vraiment négocié.

Akhannouch du RNI (à droite) a obtenu d'Othmani (à gauche) ce qu'il n'avait pas réussi à obtenir de Benkirane : l'entrée de l'USFP dans la majorité (Facebook)

Middle East Eye : Quelles sont les conséquences du limogeage de Benkirane par le roi et la nomination d’Othmani ? Peut-on dire que le parti traverse aujourd’hui une crise interne ?

Abderrahim Alam : Oui, depuis l’unification des mouvements islamistes et la création du parti politique, c’est vraiment la première crise majeure à laquelle est confronté le PJD, et qui menace son avenir et son unité. Toutes les épreuves qu’a vécues le PJD jusqu'à cette heure étaient des événements unificateurs desquels le parti est sorti plus fort, mais nous ne sommes pas dans la même situation aujourd’hui.

MEE : Voulez-vous dire qu’Othmani et la manière dont il a géré le processus de la formation du gouvernement ne fait pas l’unanimité au sein du PJD ?

AA : Bien sûr, il faut prendre en considération le fait que Benkirane bénéficie d’une sympathie très spéciale dans la base du parti, et cela ne reflète pas uniquement une conviction politique de ses membres.

Le départ de Benkirane n’était pas prévisible. Le PJD ne s’était pas préparé en interne à ce scénario

De nombreuses personnes au sein du PJD croient en Benkirane en tant que personne, et pas juste comme un leader ou pour ses idées, ce qui explique les réactions très critiques de certains membres du PJD envers Othmani, Yatim, Daoudi et d’autres membres de la direction du PJD qui ont essayé de se justifier après la concession d’accepter la participation de l’USFP au gouvernement.

Le départ de Benkirane n’était pas prévisible. Le PJD ne s’était pas préparé en interne à ce scénario, le moins probable parmi toutes les options.

À LIRE : Maroc : Saâdeddine el-Othmani, l’anti-Benkirane

MEE : Comment analysez-vous la réaction de Benkirane depuis son limogeage, et est-ce que sa réaction peut protéger le PJD de divisions ?

AA : La personne clé reste Benkirane. Encore une fois, il est plus populaire au sein du parti qu’Othmani. De plus, il reste le secrétaire général du PJD. C’est lui qui doit avoir le mot de la fin. On n’arrive pas clairement à déchiffrer ses intentions pour le moment, mais il peut unifier comme il peut diviser.

Pendant sa dernière apparition, lors de la première réunion de la commission de désignation des ministres, il a lancé plusieurs messages contradictoires. En essayant de garder l’image du leader qui a résisté jusqu'au bout et qui a refusé de céder, en effet, il ne montre pas qu’il s’oppose à la ligne d’Othmani, mais il prend tout de même ses distances.

Les appels à accepter les compromis, lancés notamment par Lahcen Daoudi, ex-ministre de l’Éducation supérieure, ont été mal accueillies au PJD (PJD)

MEE : Quels sont les scénarios possibles ?

AA : Je pense qu’il y en a trois. Dans le premier, Benkirane sort publiquement pour annoncer son soutien inconditionnel à Othmani et au gouvernement qu’il a formé. Et dans ce cas, le problème est réglé, on n’entendra plus les voix anti-Othmani.

Dans le deuxième, Benkirane garde le silence. Cette situation ne serait pas du tout favorable à Othmani parce que ce silence pourrait être interprété comme un retrait de soutien. Dans ce cas, on pourrait se retrouver dans la situation inédite d’un gouvernement dirigé par le PJD mais qui n’a le soutien ni du parti, ni de sa base. Dans ce cas, Othmani devrait chercher ses alliés ailleurs, c'est-à-dire dans certaines sphères du pouvoir qui vont essayer de profiter de la situation pour affaiblir le PJD.

Dans le troisième, Benkirane annonce clairement son opposition à la ligne d’Othmani, soit en annonçant un mouvement réformateur au sein du parti, soit en créant un nouveau parti comme l’a fait Erdoğan en Turquie, en rompant avec Erbakan. Mais connaissant la personnalité de Benkirane et son attachement au PJD, ce scénario est peu probable.

Le départ de Benkirane est un coup dur pour le parti

MEE : Un affaiblissement du PJD, qui resterait uni, n’est toutefois pas à écarter ?

AA : Le PJD peut s’affaiblir. Le départ de Benkirane est un coup dur pour le parti et cela risque de s’aggraver si Othmani opte pour des ministres moins populaires auprès de la base ou parmi ses proches, au détriment des proches de Benkirane.

On voit déjà quelques signes en analysant les commentaires et les réactions des bases islamistes sur les réseaux sociaux. Othmani est déjà qualifié de « Ben Arafa » du PJD [en référence à celui que la pouvoir français du protectorat avait choisi pour remplacer Mohammed V] et pour un certain nombre des membres, en particulier les jeunes, il a trahi Benkirane. C’est simpliste mais c’est un sentiment incontrôlable.

On a vu aussi des jeunes qui s’en prenaient à des membres  de la direction comme Mohammed Yatim (qui les a qualifiés de « milices de mal ») et qui sacralisent Benkirane.

La réponse de Hami Eddine – un autre dirigeant du PJD – qui conseille la direction du parti d’écouter les critiques des militants et des sympathisants soucieux de l’avenir de cette expérience, n’a pas tardé.

Ce qui est sûr, c’est que le PJD est déjà en phase de recensement des pertes. Othmani est dans une situation très compliquée. Sans l’appui de Benkirane, sa tâche sera très difficile. Et le gouvernement n’aura pas le soutien de la base du parti car il sera, à la différence du gouvernement de Benkirane, un simple « gouvernement de gestion ».

Pour le politologue Abderrahim Alam, « royaliste mais autonome, Benkirane était l’homme de la situation au sein du PJD » (PJD)

MEE : Pourquoi Benkirane semble-il si difficilement remplaçable ?

AA : Othmani est l’homme qu’il est aujourd’hui grâce à Benkirane. Au PJD, il se dit même que sans l’appui de Benkirane, il n’était pas en mesure de faire sa campagne électorale et de décrocher un siège.

Royaliste mais autonome, Benkirane était l’homme de la situation au sein du PJD. Il a emporté trois élections successives et avec un score énorme. C’est grâce à lui, son discours, son charisme, son franc-parler que le PJD est devenue la force politique qu’elle est aujourd’hui. Il s'est créé une base qui lui est fidèle, active, prête à se sacrifier pour lui et défendre l’expérience du parti quelles que soient les concessions. Je doute qu’Othmani ait les mêmes soutiens si Benkirane n’est pas de son côté.

MEE : Le Mouvement unicité et réforme (MUR, aile religieuse du parti) peut jouer un rôle de médiateur en cas de crise ?

AA : Certainement, c’est au sein du MUR que les décisions majeures du parti sont prises [la matrice religieuse exerce encore une forte influence sur le parti car la majorité des membres sont issus de ce mouvement, et cela même si les décisions et les orientations du parti confrontées à la réalité politique s’opposent parfois à la ligne du MUR].

Une grande partie des membres de la direction du parti sont encore des membres du MUR. Ses petites réunions en coulisses et à huis clos sont décisives. Ces réunions internes peuvent préserver l’unité comme pousser à la division, peuvent en écarter certains et en favoriser d’autres.