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INTERVIEW – Abou Hafs : « Le Maroc a une responsabilité dans l’expansion de l’idéologie extrémiste »

De son passé radical, l’ex-prêcheur condamné pour apologie du terrorisme a fait table rase. Il veut aujourd’hui créer un centre d’observation et d’analyse pour lutter contre les idées de l’État islamique. MEE l’a rencontré à Casablanca
Mohamed Abdelouahab al-Rafiqi, plus connu sous le nom d’Abou Hafs, va ouvrir une sorte de think tank contre le terrorisme, soutenu par le parti Istiqlal (MEE/AbouHafs)

Utiliser son vécu pour empêcher les jeunes de se radicaliser : voilà à quoi Mohamed Abdelouahab al-Rafiqi, plus connu sous le nom d’Abou Hafs, consacre désormais sa vie.

Condamné à trente ans de prison pour apologie du terrorisme après les attaques du 16 mai 2003 à Casablanca, l’ex-prêcheur a été libéré à la faveur d’une grâce royale en 2012 et sous la pression des manifestations du Mouvement du 20 février, dont l’une des principales revendications était la libération des détenus politiques.

Contrairement à ses anciens compagnons Hassan Kettani ou Omar Haddouchi, eux aussi graciés, il se prononce rapidement contre le djihad en Syrie. Son nouveau discours, bien éloigné des prêches de l’après-11 septembre qui ont provoqué son arrestation, lui a valu de nombreuses critiques dans les milieux salafistes.

Aujourd’hui, il appelle à une révision du patrimoine islamique pour combattre l’idéologie défendue par Daech et pointe la responsabilité de l’État marocain dans la propagation de l’extrémisme.

Dans cet entretien, il revient également sur son séjour en prison, durant lequel il a poursuivi des études de droit et de sociologie et s’est « déradicalisé » tout seul, selon ses propres mots.

Après avoir rejoint à sa libération le Parti de la renaissance et de la vertu (PRV, islamiste), il s’est également présenté, sans succès, aux élections législatives d’octobre dernier sous les couleurs du parti de l’Istiqlal à Fès. Mais au-delà de cette défaite, il entend poursuivre un projet plus personnel en rejoignant ce parti : la création d’un centre d’observation et d’analyse du terrorisme, le Centre Al Misan pour la médiation, les études et l’information.

MEE : D’après les autorités marocaines, environ 1 500 marocains auraient rejoint l’EI. D’après vous, pourquoi autant de jeunes se sentent concernés pas un conflit a priori étranger au Maroc ? Qu’est-ce qui les attire chez l’EI ?

Abou Hafs : La Syrie et ce que l’on appelle dans la littérature islamique le Sham attirent en tant que région, mais aussi en tant que symbole. Mais cette attraction n’est pas le facteur le plus déterminant chez ceux qui s’y rendent. Le projet de Daech aurait pu attirer les jeunes même s’il avait été réalisé en Sibérie. Ce projet est lié à une idée, non pas à un endroit géographique.

Pour moi, la recherche identitaire représente la principale motivation de ces jeunes qui ne se retrouvent pas dans leur patrie. Le modèle de l’État-nation dans les pays islamiques ne satisfait ni leurs aspirations, ni leurs besoins, que cela soit dans le domaine religieux ou économique. Cet État-nation n’est ni un État moderne à 100 %, ni un État religieux comme par le passé et cela a créé un problème identitaire.

Alors que les talibans n’ont constitué qu’un mouvement régional, Daech a réussi à rassembler des musulmans du monde entier

Ce modèle a produit des gens sans identité, qui sentent qu’ils n’ont pas d’appartenance réelle. Ils ne se sentent pas citoyens et cherchent un modèle qui les comble. Puisque dans leur patrie d’origine, sous-développée, ils sont à la marge, ils cherchent un État qui leur rende leurs aspirations. Lorsqu’ils rejoignent Daech, on leur donne des responsabilités, des armes, ils se sentent intéressants, puissants, et ils sentent qu’ils ont un but.

L’autre facteur de motivation est idéologique. Dans la littérature islamique, on parle de l’État islamique, du califat. Pour eux, Daech a réussi à réaliser ce rêve que toutes les autres expériences ont échoué à réaliser. Alors que les talibans n’ont constitué qu’un mouvement régional, Daech a réussi à rassembler des musulmans du monde entier.

Pour Abou Hafs, le modèle de l’État-nation dans les pays islamiques ne satisfait ni les aspirations des jeunes, ni leurs besoins, et c’est la raison pour laquelle ils voient dans l’EI un « modèle » (AFP)

MEE : Vous parlez d’identité et idéologie mais pas de religion…

AH : La religion est un facteur extrêmement important car il est le déclencheur qui donne une réelle motivation. Dans la littérature islamique, on parle de djihad, de la culture du martyre, notamment. Des versets et des hadiths sont instrumentalisés pour encourager les jeunes à rejoindre Daech. Et les chouyoukhs [pluriel de cheikh, figure respectée dans l’islam], les oulémas [théologiens sunnites] – même ceux qui se disent modérés, même ceux qui disent être opposés à Daech, parlent du djihad, de hour al 3ein (les vierges du paradis), de l’istichhad (la mort en martyr) dans leurs prêches. Ils continuent de parler de cela alors que les jeunes sont influencés par ces thèmes. Et les jeunes leur disent : « Voilà, Daech réalise tout ce dont tu parles ».

MEE : Vous avez appelé à une révision du patrimoine islamique mais rien n’a évolué depuis dans ce domaine. Êtes-vous toujours convaincu que cela est nécessaire ?

Il faut réviser le patrimoine islamique, c’est-à-dire les livres de fiqh [jurisprudence islamique], les interprétations de l’islam, l’application des versets du Coran et des hadiths dans un contexte précis. Ce patrimoine est une production humaine, ce n’est pas quelque chose de sacré. Par ailleurs, ce patrimoine doit être lié à son contexte géographique et historique. Nous ne sommes pas obligés de le suivre tel qu’il est.

Les chouyoukhs et Daech ne comprennent pas que tout cela n’est pas immuable. Le problème, c’est que la majeure partie de ce patrimoine a été produit lorsque l’État était religieux, et partout, pas uniquement dans le monde musulman. Il était donc lié à ce type d’État. Aujourd’hui, les choses ont changé : on parle de l’État moderne, du citoyen alors que Daech veut revenir à l’État religieux. Tout ce que fait Daech, son projet, trouvent une justification dans ce patrimoine.

Je pense que chaque époque doit faire sa propre interprétation de ces textes. Le problème des salafistes en général et de Daech, c’est qu’ils croient qu’il y a une seule interprétation et qu’elle doit être pratiquée de tout temps. Les chouyoukhs non plus ne veulent pas réviser ce patrimoine. Mais comment peut-on être contre Daech et dans le même temps cautionner ce patrimoine qui a produit Daech ?

Selon Abou Hafs, le problème des salafistes en général (sur la photo, les salafistes marocains) et de Daech, c’est qu’ils croient qu’il n’existe qu’une seule interprétation des textes et qu’elle doit être pratiquée de tout temps (MEE/DR)

MEE : Lorsque vous étiez jeune, vous étiez pourtant en adhésion avec ce patrimoine et avec une interprétation rigoriste de ces textes…

AH : Comme tous les jeunes, j’étais le produit de ma famille et de l’environnement dans lequel j’ai vécu. J’ai ouvert les yeux dans un environnement conservateur. J’ai étudié à l’école coranique puis dans des écoles religieuses, en Arabie saoudite, notamment. Lorsque j’adhérais à cette vision salafiste, j’étais le produit de mon environnement. Je n’étais pas réellement convaincu par les idées que je défendais. Je répétais plus ou moins ce que l’on m’avait appris. Le jour où j’ai décidé de m’ouvrir sur tous les espaces culturels, les autres idéologies, les livres, tout simplement, j’ai en fait décidé de croire uniquement ce dont j’étais convaincu.

J’ai passé sept ans dans une cellule individuelle. Jour et nuit, je n’avais rien à faire

C’était une décision que j’ai prise moi-même. Mais je l’ai prise avec prudence. Ce n’est que lors de mon séjour en prison qu’elle est devenue plus radicale. J’ai repris toutes mes connaissances, comme dans une sorte de recyclage, afin de voir ce que je garde et ce que je mets de côté. La majeure partie de ce que j’avais appris auparavant, je l’ai mise de côté. Construire mes propres convictions m’a pris beaucoup de temps, neuf ans. J’ai passé sept ans dans une cellule individuelle. Jour et nuit, je n’avais rien à faire.

Le contexte international m’avait encouragé à être extrémiste, et personne à l’époque ne m’avait dit : ‘’Tu dois revoir tes idées’’. Personne ne m’a dit : ‘’Lis ce livre’’. Tout m’encourageait à continuer sur ce chemin, à être un symbole pour les jeunes. On a fait de moi un héros. Je considère ce que j’ai fait comme un exploit car j’ai pris ma décision tout seul. J’ai été menacé de mort par des détenus en prison. Il faut réaliser un effort exceptionnel pour changer. Beaucoup de jeunes n’ont pas cette force pour se déradicaliser eux-mêmes.

MEE : Que diriez-vous à un jeune qui envisage de rejoindre Daech ?

AH : J’utilise ce que j’ai vécu pour les en empêcher et pour qu’ils ne prennent pas le même chemin que moi. Je leur démontre que la base de tout cela est idéologique. Je décortique leur pensée, les idées de base de l’extrémisme avec des arguments puisés dans le Coran et les hadiths. C’est l’étape la plus importante. En général, leurs connaissances de base religieuses ne sont pas solides. Après, tout devient facile. Ensuite, tu utilises la logique en leur disant : ‘’Qu’est-ce que cela va t’apporter ?’’ en leur expliquant qu’ils vont donner leur vie pour quelque chose qui n’en vaut pas la peine.

MEE : En vous basant sur votre propre expérience, que pouvez-vous dire de la responsabilité de l’État marocain dans le développement de l’extrémisme ?

L’État a eu une réelle responsabilité dans l’expansion de l’idéologie extrémiste. Il a permis à l’Arabie saoudite de diffuser son idéologie au Maroc. Des centaines d’écoles islamiques ont été financées par l’Arabie saoudite. Cela a permis aux livres wahhabites de s’introduire au Maroc. On pouvait les trouver dans n’importe quelle librairie, dans les mosquées.

Je ne comprends pas comment un jeune de 15 ans et demi comme moi pouvait voyager seul hors du Maroc pour atteindre le centre d’un pays comme l’Afghanistan

À titre personnel, je ne comprends pas comment un jeune de 15 ans et demi comme moi pouvait voyager seul hors du Maroc pour atteindre le centre d’un pays comme l’Afghanistan, l’Arabie saoudite ou le Pakistan. Où est le devoir de responsabilité de l’État ? Le Maroc était du côté des États-Unis et encourageait les jeunes à s’y rendre. En Afghanistan, j’ai rencontré certains de ces jeunes, parfois moins âgés que moi, qui portaient des armes. Et l’État aurait voulu qu’ils ne soient pas imprégnés des idées extrémistes lorsqu’ils sont revenus ?

MEE : Pourquoi vous êtes-vous lancé en politique ?

AH : Je pense que l’intellectuel loin de la politique reste isolé. Surtout après mon expérience en prison. J’étais persuadé que ce projet sur lequel je travaille devait être soutenu par des forces politiques.

Le Premier ministre Abdelilah Benkirane a accusé samedi Aziz Akhannouch, le nouveau président du Rassemblement national des indépendants (RNI) de bloquer la formation du gouvernement (capture d’écran)

Ce sont les partis qui ont les moyens de soutenir ce type de projet. Après ma sortie de prison, j’avais un but : contribuer à la déradicalisation des jeunes et à la guerre contre le terrorisme. J’ai mis toute mon expérience, mon vécu, ma pensée, entre les mains de tous ceux qui veulent lutter contre le terrorisme. J’ai cherché des soutiens des partis, d’abord le Parti de la renaissance et la vertu (PRV), mais cela n’a pas réussi car c’est un petit parti qui n’a pas de moyens.

Puis avec l’Istiqlal qui m’a tendu la main et s’est montré très enthousiaste à l’idée de contribuer à ce projet. Nous avons donc décidé d’ouvrir un centre pour la médiation et les études.

Il était prévu de l’ouvrir avant mais le blocage dans la formation du nouveau gouvernement a retardé cette ouverture.

Ce centre va cibler les sujets liés à la religion et va observer tout ce qui concerne le fait religieux, les établissements officiels ou pas, les acteurs du champ religieux. Nous allons aussi produire une littérature, des écrits, qui lutteront dans le sens de la guerre contre l’extrémisme.