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INTERVIEW de Khalida Jarrar, députée palestinienne

Khalida Jarrar a été arrêtée jeudi par des soldats israéliens pour désobéissance à un ordre lui interdisant d’entrer à Ramallah
Khalida Jarrar a joué un rôle de premier plan dans la concrétisation de l’adhésion de la Palestine à la CPI

Deux jours après l’obtention par la Palestine de son adhésion formelle à la Cour pénale internationale de La Haye, Khalida Jarrar – députée de l’OLP ayant joué un rôle de premier plan dans la concrétisation de la candidature palestinienne – a été arrêtée par des soldats israéliens pour avoir désobéi à un ordre lui interdisant d’entrer dans la ville de Ramallah. Dans un entretien accordé à MEE avant son arrestation, elle évoque la résistance populaire, la réforme de la direction de l’OLP ainsi que son parti de gauche, le FPLP.

MEE : A quel point la situation actuelle est-elle tendue ?

Khalida Jarrar : Les événements actuels, que ce soit à Jérusalem ou à l’intérieur des frontières de 1948, ne doivent pas être considérés comme des actes individuels. Peut-être qu’ils ont été perpétrés par des individus, mais comment ces gens en sont-ils venus à commettre ces actes ? Je crois que tous les Palestiniens seront un jour ou l’autre confrontés à ce choix, qu’ils appartiennent ou non à un parti politique, parce que nous souffrons tous des conséquences de l’occupation. Les Palestiniens ne vont pas rester les bras croisés sous la férule toujours plus violente de cette occupation. En août dernier, des soldats sont venus à mon domicile pour m’enjoindre de me présenter à la police de Jéricho pendant six mois, au prétexte que je constitue une menace pour la sécurité d’Israël. J’ai refusé d’obéir et me suis rendue au Conseil législatif. Mais l’occupation peut faire tout ce qu’elle souhaite. Ils peuvent m’expulser (de Ramallah) du jour au lendemain.

Je pense que, loin de se dissiper, la tension va monter. Il en sortira un leadership plus organisé, plus efficace – je veux dire un leadership populaire, pas officiel. Cela viendra de la résistance populaire, que les gens soient ou non affiliés à un parti politique. La question m’est toujours posée : aurons-nous une troisième Intifada ou non ? Ce n’est pas la bonne question. C’est un mouvement populaire qui prendra de l’ampleur jusqu’à impliquer tous les Palestiniens et il prendra de plus en plus d’importance.

La réaction militaire d’Israël à une nouvelle Intifada serait de se diriger vers une annexion et des transferts de population. Le peuple palestinien est-il disposé à tolérer des pressions militaires toujours plus fortes ? Deux discours sont en concurrence. L’un veut que nous soyons fatigués, épuisés, et qu’Israël a gagné ; alors que l’autre est l’exact opposé. Ces deux discours se contredisent, et ça fait longtemps que ça dure. Vous évoquez un nouveau soulèvement populaire, et vous me demandez si les gens y sont prêts. Les gens réagissent toujours à ce qui leur arrive, surtout lorsqu’on s’en prend à leur dignité, et c’est très important aussi. La situation ne fait qu’empirer, par conséquent nous n’avons plus rien à perdre.

MEE : Ne risquez-vous pas tout de même de perdre vos maisons, voitures, emplois et entreprises ?

KJ : La majorité vit dans la pauvreté. Cela aura certes une incidence sur les intérêts d’une très petite élite de la société palestinienne, mais la plupart des gens, qu’ils vivent en ville ou de la terre, n’ont vraiment rien à perdre. Nous savons pertinemment que toute lutte entraîne des sacrifices et le Palestinien y est toujours prêt. Sans avoir à lui en donner l’ordre ni à l’embrigader. Le mécanisme de la première Intifada était bien différent de la deuxième. Pourquoi ? Parce qu’il y a l’Autorité palestinienne, parce qu’il faut se rendre à pied jusqu’à la frontière, alors que lors de la première Intifada, l’occupation était à notre porte. J’ignore quel mécanisme la troisième Intifada va enclencher.

MEE : Cela pourrait-il impliquer la Palestine de 1948 ?

KJ: C’est là que tout pourrait commencer parce que les Israéliens n’hésitent pas à proclamer haut et fort qu’Israël est exclusivement réservé aux juifs. Qu’est-ce que cela signifie pour un Palestinien vivant en Israël ? Ce sont eux les autochtones, et ils ne se laisseront pas faire ; comment ils vont s’y prendre, je l’ignore.

MEE: Lors de l'attaque contre Gaza, le concept de résistance est devenu populaire.

KJ: C’est la résistance qui est devenue populaire et cela a affecté les politiciens qui n’ont jamais parlé de résister. [L’un des membres du comité exécutif de l’OLP] Yasser Abed Rabbo a publié pendant la guerre une déclaration bien différente de celles auxquelles il nous avait habitués. Il s’est mis à parler d’une voix différente, une voix plus proche du peuple.

MEE : Et depuis lors, les choses sont-elles revenues à la normale ?

KJ: Je ne pense pas. Ce qui a commencé ici avec une attaque contre des colons s’est étendu à Gaza, puis à Jérusalem et en Cisjordanie, et ensuite dans les frontières de 1948. Maintenant, cela se concentre sur Jérusalem. Il n’existe pas de leadership reconnu, mais la colère n’en est pas moins bien réelle, vous pouvez me croire.

MEE : Qu’en est-il du Conseil de sécurité des Nations unies ?

KJ : Pour moi, c’est du temps perdu. Je pense que mon parti est du même avis : si c’est le seul mécanisme à notre disposition, nous n’arriverons à rien. L’approche diplomatique est importante, mais elle ne contraindra jamais les Israéliens à quitter notre pays. Seul le peuple y parviendra.

MEE : Vous avez parlé d’une approche politique alternative à celle d’Oslo. Laquelle ?

KJ : La direction de l’OLP prend toutes les décisions, mais bien sûr certains ne croient pas à Oslo et au soi-disant processus de paix. Nous comptons, mon parti et moi, sur une autre stratégie. La stratégie de Mahmoud Abbas lui appartient, et la question est de savoir si elle est efficace. La stratégie de Mahmoud Abbas est de mener des négociations entre Israël et les Palestiniens sous l’égide des Etats-Unis et de persister quels qu’en soient les résultats.

Cette stratégie a été engagée lors de la Conférence de paix de Madrid [en 1991]. Madrid a eu lieu après la première Intifada. La stratégie de Mahmoud Abbas est de créer un Etat palestinien indépendant par le biais d’une approche diplomatique. Mais ça ne conduira nulle part parce qu’en face nous avons une occupation fasciste qui n’a pas d’autre but que d’installer des colonies. Il est indispensable de trouver une approche politique alternative. Sans parler de résistance, j’en appelle à une approche politique capable de mettre un terme à ce genre de négociation.

L’alternative politique est de solliciter de l’ONU la tenue d’une conférence internationale afin que les résolutions internationales soient enfin appliquées ; et non pas pour négocier au sujet de ces résolutions internationales. On peut en outre utiliser le mécanisme de la Cour pénale internationale. Mais avant tout il est crucial de donner au peuple la possibilité d’organiser une lutte populaire. Cependant deux obstacles s’y opposent. Le processus d’Oslo n’a pas échoué sur un point : il a accouché d’un mécanisme tant politique, sécuritaire qu’économique destiné à étouffer la lutte populaire. Le second obstacle est qu’un dirigeant palestinien n’a aucune possibilité d’échapper aux obligations auxquelles il est soumis désormais. Mais on y viendra. Pourquoi ? Parce que si ces mécanismes peuvent la retarder, ils ne pourront jamais éviter l’émergence d’une nouvelle phase de la lutte. Cette tendance se nourrit des mécanismes sionistes et fascistes, tels que l’implantation de colonies, la confiscation des terres et le massacre de Palestiniens, légalement et dans la plus parfaite impunité, pour alors déclarer qu’Israël est un Etat juif. Nous ne nous battons pas prioritairement pour la création d’un Etat palestinien, mais pour le droit au retour. L’Etat est au programme, mais il ne peut pas être créé par les seuls moyens diplomatiques.

MEE : Comment réformeriez-vous la direction de l’OLP ?

KJ: Certes, il n’existe pas de leadership actuellement, mais nous croyons que ce mouvement populaire va grandir. D’où viennent ces jeunes ? On les voit soit en marge des partis politiques, soit sensibles à l’influence de ces partis, mais ils ne sont pas organisés. C’est la réalité. Instauration du cessez-le-feu, répression d’une Intifada ou de toute résistance, arrestations politiques et réunions de coordination sécuritaires – tout cela doit cesser. Toute politique fondée sur de telles bases ira droit dans le mur.

Le Hamas lui aussi donne des signes qu’il est en faveur d’un cessez-le-feu. Il ne suit pas la même ligne politique mais parfois, dans la pratique, on voit bien qu’il pourrait rechercher un accord, même bancal, pour jouer dans la même cour. Ce qui complique tout ce sont les divisions internes. Ces gens se disputent le pouvoir non seulement pour l’Autorité palestinienne, mais aussi pour la direction de l’OLP.

Nous réclamons l’alternative d’une réunion immédiate de la direction temporaire convenue en 2005. Ce leadership devrait se mettre autour de la table et ensemble évaluer la démarche politique qui lui permettra de dessiner une stratégie commune. Je parle de la direction temporaire de l’OLP, incluant le Hamas et le Jihad islamique, ainsi que le FPLP, qui fait déjà partie de l’OLP. Nous sommes toujours critiques et nos options sont différentes, d’ailleurs défendre nos opinions nous coûte parfois cher. Ce leadership devrait se réunir et évaluer quelle serait la meilleure stratégie commune. Il en va de nos principes démocratiques. Nous croyons que l’enjeu des prochaines élections devrait être le Conseil national de l’OLP, pas le CLP [Conseil législatif palestinien]. Ces élections au conseil national devraient impliquer tout le peuple palestinien – ici, à l’intérieur de 1948 et à l’étranger – dans  l’élection de nouveaux dirigeants. Nous sommes convaincus que la position palestinienne en sortirait renforcée.

MEE : Meshaal ne serait-il pas d’accord avec vous à ce sujet ?

KJ: Meshaal ne veut pas seulement que le Hamas intègre l’OLP. Il veut diriger l’OLP comme le fait actuellement le Fatah. Nous pensons que l’OLP ne doit être dirigé ni par l’un ni par l’autre mais par le mécanisme collectif que je viens d’évoquer. Ce qui compte n’est pas de savoir qui dirige l’OLP, c’est de trouver un mécanisme permettant à tous les Palestiniens de participer aux décisions politiques.

L’approche politique [du Fatah] ou la lutte [du Hamas] ont-elles mis fin à l’occupation ou créé un Etat indépendant basé sur les frontières de 1967 ? Pas du tout, bien sûr que non. Le pire, c’est que je suis convaincue que le prochain dirigeant d’Israël, quel qu’il soit, défendra la même vision sioniste. La gauche et la droite sont au moins d’accord sur un point : qu’Israël est le pré carré des juifs. Nous n’avons pas non plus le soutien de la communauté internationale. Les Etats-Unis ne se contentent pas de soutenir Israël. Ils sont convaincus de la légitimité de ses objectifs. Nous faisons partie d’une coalition de gauche. Nous savons qu’elle ne pèse pas lourd, mais qu’elle n’en exprime pas moins la volonté de la majorité des Palestiniens, de gauche ou non.

MEE : Qu’entendez-vous par résistance populaire – la première Intifada ou la deuxième ?

KJ : Je parle de toutes les modalités de résistance autorisées par le droit international, dont la résistance militaire. En droit international, c’est un moyen légitime quand un peuple est soumis à une occupation. Qu’appelle-t-on violence et non-violence ? Lancer une pierre, est-ce de la violence ou non ? Israël veut désormais jeter en prison pour dix ans tout Palestinien qui lance une pierre. La violence, c’est l’occupation ; on ne peut en accuser le peuple qui y résiste. Que tous les Palestiniens s’engagent dans la résistance populaire, et par tous les moyens possibles : pierres, cocktails Molotov, boycott d’Israël et mise en place de coopératives. La créativité de notre peuple va au-delà de tout ce que je pourrais vous dire. Donnez-lui en seulement l’opportunité, et il trouvera toujours de nouveaux instruments de lutte sur le terrain. Sa créativité dépasse largement celle des hommes politiques et des chefs qui le dirigent.

MEE : Lorsque les deux hommes ont attaqué la synagogue à Jérusalem-Ouest, le FPLP a fait deux déclarations. L’une, formulée par Gaza, disant qu’ils étaient tous deux membres de l’aile militaire du FPLP et ajoutant que, même si le parti n’avait pas autorisé leur acte, ils en étaient bien membres. L’autre déclaration était la même, presque mot pour mot, sauf qu’elle a passé sous silence leur appartenance au FPLP.

KJ : Je n’ai aucune information à ce sujet. Le Front populaire déclare que c’était des camarades, mais qu’ils ont pris cette initiative à titre personnel, et il n’a jamais évoqué la responsabilité du Front populaire, ni alors, ni actuellement. Ce sont des membres du Front populaire, point barre. Ecoutez-moi bien : ce n’est pas une guerre de religions. Les partis de gauche, Front populaire autant que Front démocratique, ont toujours participé à la résistance, et qu’ils aient effectivement été plus forts jadis que maintenant ne change rien à l’affaire. Ce qui compte, c’est de combiner approche politique et résistance. Nous croyons que nous devrions tous nous engager dans cette résistance.

La question n’est pas tant de savoir si le Front populaire est une force politique qui compte dans la société. Je sais que le FPLP est plus faible qu’avant, mais je suis convaincue que les idées du FPLP passeront bientôt au premier plan. Nous avons démontré par le passé que nous sommes très fortement impliqués dans la lutte palestinienne et que nous ne cherchons pas à instaurer une société religieuse. Non seulement nous soutenons la lutte nationale, mais nous la voulons porteuse de progrès social et démocratique.

Voilà pourquoi, quand j’évoque l’approche politique, je parle de démocratie – mais pas de celle évoquée par les dirigeants de l’OLP. Nous protestons contre les arrestations politiques ; nombre de nos membres sont incarcérés. Nous avons également pris part, avec le Front démocratique, à des manifestations conjointes contre la façon dont le Hamas dirige Gaza. On a vu défiler dans les rues des milliers de drapeaux rouges – pas seulement des jaunes ou des verts. C’est le signe que notre société ne se réduit pas au Hamas et au Fatah. Il faut aussi compter avec le groupe de gauche, de plus en plus populaire. Lorsque plus de 4 000 personnes descendent dans les rues de Ramallah pour dire au Fatah que le peuple palestinien ne lui appartient pas, ce n’est pas rien.

Traduction de l'anglais (original).