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Irak : la quête d’unité nationale s’annonce difficile pour le nouveau gouvernement

Considérés comme des unificateurs potentiels, le nouveau président Barham Saleh et son Premier ministre Adel Abdel-Mahdi font face à de grands défis
Le nouveau Premier ministre irakien Adel Abdel-Mahdi (2e en partant de la gauche) quitte le Parlement en compagnie du nouveau président irakien Barham Saleh (à droite), à Bagdad (AFP)

BASSORAH, Irak – L’élection de Barham Saleh à la présidence irakienne et d’Adel Abdel-Mahdi au poste de Premier ministre a finalement permis de sortir de l’impasse dans laquelle le pays se trouvait depuis que les élections législatives de mai avaient entraîné une série de querelles internes, de négociations et d’accusations de fraude.

L’ancien Premier ministre Haïder al-Abadi – dont les espoirs de réélection ont été réduits à néant par son incapacité à résoudre une crise liée à la pollution de l’eau, aux pénuries d’électricité et au chômage à Bassorah – a félicité son successeur dans un tweet mardi soir, lui souhaitant « de réussir à façonner [le nouveau gouvernement] et à choisir les meilleurs éléments aux postes du gouvernement afin de fournir de meilleurs services aux citoyens ».

Avec l’accession de Mahdi au pouvoir, il s’agit de la première fois depuis la chute de Saddam Hussein et le successif passage au régime civil que l’Irak n’est pas dirigé par un membre du Parti islamique Dawa.

Ancien communiste inspiré par la révolution islamique de 1979 en Iran, Mahdi a rejoint le Conseil suprême islamique d’Irak (CSII), un mouvement chiite proche de l’Iran. Il est resté dans ce parti jusqu’en 2017, le quittant pour devenir indépendant. Il a servi dans les gouvernements post-2003 en tant que vice-président, ministre des Finances et ministre du Pétrole.

Alors que la politique en Irak est perçue depuis longtemps comme une lutte entre des blocs de pouvoir américain et iranien concurrents, la candidature de Mahdi a été soutenue à la fois par l’alliance Sa’iroun – soutenue par l’ecclésiastique Moqtada al-Sadr et considérée comme critique à l’égard de l’influence iranienne – et par l’Alliance du Fatah, composée de partisans de milices soutenues par l’Iran.

« Bien qu’Abdel-Mahdi soit respecté par la communauté internationale, les attentes devraient être faibles. Il n’aura aucune base au Parlement et il n’a pas d’antécédents en matière de lutte contre la corruption »

– Kirk Sowell, éditeur d’Inside Iraqi Politics

L’ONU a salué chaleureusement la nomination de Mahdi ce mercredi.

« Tout comme les Nations unies ont soutenu l’Irak lors de la difficile lutte contre le groupe terroriste Daech, l’ONU réaffirme son soutien au peuple irakien alors qu’il se construit un nouvel avenir fait de paix, de stabilité et de prospérité », a déclaré dans un communiqué Ján Kubiš, représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour l’Irak.

Cependant, le statut d’indépendant de Mahdi présente également des inconvénients majeurs, a averti Kirk Sowell, éditeur de la newsletter Inside Iraqi Politics.

« Bien qu'Abdel-Mahdi soit respecté par la communauté internationale, les attentes devraient être faibles », a-t-il indiqué à Middle East Eye.

« Il n’aura aucune base au Parlement et il n’a pas d’antécédents en matière de lutte contre la corruption. »

Il a toutefois ajouté que Mahdi était en bons termes avec les différents blocs du Parlement et qu’il ne devrait avoir aucune difficulté à constituer un gouvernement de coalition avant la fin du délai de 30 jours.

« Le problème sera de former un gouvernement vraiment capable d’agir », a-t-il expliqué.

La désunion kurde

Barham Saleh a également reçu un accueil favorable dans certains cercles en tant que figure unificatrice. Bien que le président sortant Fouad Massoum et lui-même proviennent tous deux de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), Saleh est depuis longtemps une figure populaire auprès des Kurdes comme des Arabes.

Cependant, sa candidature a fait sourciller certains observateurs kurdes. Saleh a démissionné de l’UPK en 2017, dénonçant des pratiques de corruption et de tribalisme, avant de former la Coalition pour la démocratie et la justice dans le but de briser l’emprise du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et de l’UPK au pouvoir sur la politique kurde.

Sa décision de rejoindre une nouvelle fois l’UPK afin de briguer la présidence a donc été interprétée avec cynisme par certains observateurs, bien qu’il ait soutenu que son retour n’était pas simplement dû au fait que le parti avait accepté de soutenir son accession à la présidence.

Cette nomination n’a pas non plus été du goût de l’ancien président du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), Massoud Barzani, qui a critiqué le « mécanisme » du processus électoral.

« Le candidat kurde aurait dû être choisi soit par le plus grand bloc parlementaire, soit par le biais d’un accord entre les blocs kurdes », a-t-il déclaré mardi dans un communiqué.

Pour la première fois dans l’Irak post-2003, l’UPK et le PDK ont présenté des candidats opposés pour la présidence – qui revient par convention aux Kurdes –, le PDK ayant soutenu Fouad Hussein.

George W. Bush, Hoshyar Zebari (à gauche), Adel Abdel Mahdi (2e en partant de la gauche) et Barham Saleh (à droite), alors respectivement ministre irakien des Affaires étrangères, vice-président irakien et vice-Premier ministre irakien, en Égypte (AFP)

Les tensions sont vives entre les deux principaux partis du GRK depuis octobre 2017, date à laquelle Bagdad a repris Kirkouk et d’autres territoires contrôlés par les forces kurdes à la suite du référendum sur l’indépendance du mois précédent.

Les forces de l’UPK se sont retirées de leurs positions suite à l’assaut de Bagdad après avoir passé un accord avec le gouvernement central, ce qui a été perçu comme une trahison par les partisans du PDK.

Selon Lawk Ghafuri, activiste politique kurde irakien, Saleh s’opposera, en tant que président, à de nouveaux efforts en vue d’une indépendance de la région kurde.

« Les citoyens irakiens ont du mal à trouver la bonne personne qui sera loyale envers l’Irak et qui œuvrera uniquement pour le bien de l’Irak »

– Rami Alskini, député de l’alliance Sa’iroun

« L’accession de Barham Saleh à la présidence de l’Irak est une bonne chose pour l’Irak mais une mauvaise chose pour le Kurdistan, en raison du chemin vers l’indépendance dans lequel le peuple kurde et le GRK se sont déjà engagés », a-t-il déclaré en référence au référendum du 25 septembre 2017.

« Barham Saleh est opposé au projet d’indépendance du Kurdistan et a toujours affirmé que la région du Kurdistan devait faire partie d’un Irak puissant et uni. »

Bien que Saleh ait voté en faveur de l’indépendance lors du référendum, sa posture à ce sujet a été perçue comme étant clairement tiède.

Ghafuri a également approuvé le point de vue de Barzani selon lequel le candidat à la présidence aurait dû être une figure d’unité ayant fait l’objet d’un accord parmi les Kurdes.

« Les partis politiques kurdes auraient dû parvenir à un accord entre eux et ne pas laisser Bagdad décider de leur sort », a-t-il estimé.

Sowell a laissé entendre que l’opposition du PDK à Saleh avait toujours été illusoire et que Hussein avait été choisi « simplement dans le but d’extirper quelque chose de l’UPK, une tactique qui a échoué ».

La crise de Bassorah

Il ne fait aucun doute que le plus gros casse-tête qui attend le nouveau président et le nouveau Premier ministre est la crise de Bassorah, toujours secouée par des protestations et une escalade de la violence dans les rues en raison de la pollution de l’eau, des pénuries d’électricité, du chômage et de la corruption.

L’incapacité d’Abadi à résoudre le problème, qui a entraîné l’hospitalisation de 100 000 personnes cet été à cause des eaux infectées, a poussé dans les faits les partis d’opposition à s’unir pour le priver d’un nouveau mandat de Premier ministre.

Un manifestant à Bassorah tient une pancarte où figurent des responsables politiques (dont l’ancien Premier ministre Haïder al-Abadi) barrés d’une croix (MEE/Alex MacDonald)

Les responsables politiques locaux ont déploré le retard causé par le processus de formation d’un gouvernement dans le déblocage de fonds indispensables et la mise en œuvre de réformes dans la province.

Selon Rami Alskini, député de Bassorah comptant parmi les rangs de l’alliance Sa’iroun, les gouvernements précédents n’ont pas prêté attention aux besoins de Bassorah et cette situation devait changer.

« L’Iran, l’Arabie saoudite, le Qatar et les États-Unis se reflètent dans le gouvernement irakien – chacun de ces acteurs revendique ses besoins et désirs. Certains responsables irakiens sont avec les États-Unis, d’autres avec l’Iran, alors chacun tire la couverture à soi »

– Rami Alskini, député de l’alliance Sa’iroun

« En réalité, le gouvernement central servira Bassorah lorsqu’il aura approuvé les décisions législatives concernant Bassorah, car cela a été retardé », a-t-il déclaré à MEE.

« L’argent qui sort de Bassorah doit revenir à Bassorah, qui doit se voir accorder les fonds nécessaires pour mettre fin aux dettes et terminer les projets japonais », a-t-il ajouté en référence aux projets au point mort d’équipements de dessalement de l’eau.

Il a également déploré les tensions croissantes entre les États-Unis et l’Iran, qui ont transformé selon lui une grande partie de l’Irak en champ de bataille géopolitique.

« L’Iran, l’Arabie saoudite, le Qatar et les États-Unis se reflètent dans le gouvernement irakien – chacun de ces acteurs revendique ses besoins et désirs, a-t-il expliqué. Certains responsables irakiens sont avec les États-Unis, d’autres avec l’Iran, alors chacun tire la couverture à soi. »

« Les citoyens irakiens ont du mal à trouver la bonne personne qui sera loyale envers l’Irak et qui œuvrera uniquement pour le bien de l’Irak. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.