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À Jérusalem-Est, un nouveau centre commercial israélien suscite la controverse

Israël présente le centre commercial d’Atarot comme un projet de coexistence, mais de nombreux Palestiniens craignent qu’il ne vienne enfoncer une économie palestinienne déjà désastreuse à Jérusalem
Des Palestiniens et des Israéliens travaillent au supermarché Rami Levy dans le centre commercial d’Atarot (MEE/Faiz Abu Rmeleh)

JÉRUSALEM-EST, Territoires palestiniens occupés – Un nouveau centre commercial israélien vient d’ouvrir ses portes, juste en face du menaçant mur de béton de huit mètres de haut qui sépare physiquement les villes palestiniennes de Cisjordanie occupée de Jérusalem.

Le projet de 200 millions de shekels (47 millions d’euros), ouvert au public ce mardi après deux ans de travaux, se situe dans la zone industrielle d’Atarot, à seulement deux minutes en voiture de l’un des plus notoires postes de contrôle militaires israéliens, Qalandia, qui isole la ville de Ramallah de Jérusalem. 

« Pourquoi nous mentons-nous à nous-mêmes ? Nous sommes un État sous occupation. Nous sommes obligés d’acheter des produits israéliens. Les supermarchés palestiniens vendent également des produits israéliens. Il n’existe aucune alternative. C’est moins cher pour nous d’acheter ici »

- Une mère de famille palestinienne

Érigé par Rami Levy, un homme d’affaires israélien propriétaire de la troisième plus grande chaîne de supermarchés israélienne, Rami Levy Hashikma Marketing, le centre commercial d’Atarot s’étend sur 25 000 mètres carrés et comprend deux étages accueillant 50 magasins et restaurants, dont plusieurs appartenant à des Palestiniens, ainsi qu’un parking spacieux.

La chaîne de supermarchés de Levy, qui exploite également des succursales dans les colonies de peuplement illégales en Cisjordanie occupée, est réputée pour ses prix compétitifs et ses offres inégalées.

L’emplacement du complexe d’Atarot est stratégique et facilement accessible aux habitants des quartiers palestiniens environnants, tels que Beit Hanina, Shuafat et Dahiyeh. Levy l’a présenté comme une oasis de paix, construit pour les consommateurs palestiniens comme israéliens.

Rami Levy, à droite, pose pour une photo après la cérémonie d’inauguration avec le maire de Jérusalem, Moshe Leon, au centre, et le politicien de droite Aryeh King, à gauche (MEE/Faiz Abu Rmeleh)

« Ces centres peuvent prouver qu’il est possible de vivre ensemble et de bien se traiter », a-t-il déclaré dans une vidéo produite et partagée sur les réseaux sociaux en novembre par COGAT, le bras armé israélien qui supervise les territoires palestiniens occupés.

« Tout le monde est invité ici. Je pense que nous pouvons prouver à tout le monde qu’il est possible de coexister », poursuit-il dans cette vidéo, qui montre des images du magnat des supermarchés regardant le mur de séparation israélien – jugé illégal au regard du droit international – et les maisons palestiniennes piégées derrière.

« Nous ne pouvons pas normaliser leur occupation »

Le centre commercial a déclenché un débat parmi les Palestiniens de Jérusalem, certains appelant au boycott du centre commercial lui-même et des magasins palestiniens qui y sont représentés, tandis que d’autres affirment que ce complexe est nécessaire en raison du manque de centres commerciaux dans la zone.

« Nous habitons juste à côté du centre commercial. Nous sommes très heureux de son ouverture, nous avions besoin d’un supermarché comme celui-ci dans le coin », a déclaré une Palestinienne qui a souhaité garder l’anonymat, tandis qu’elle attendait avec ses deux filles de pénétrer dans le supermarché Rami Levy, situé au rez-de-chaussée du centre commercial.

« Pourquoi nous mentons-nous à nous-mêmes ? Nous sommes un État sous occupation. Nous sommes obligés d’acheter des produits israéliens. Les supermarchés palestiniens vendent également des produits israéliens. Il n’existe aucune alternative. C’est moins cher pour nous d’acheter ici », a déclaré la mère de famille à Middle East Eye.

Israël impose des restrictions strictes aux échanges commerciaux en provenance de Cisjordanie, ce qui rend difficile l’entrée de produits palestiniens à Jérusalem. Bien qu’il existe des alternatives pour les habitants de Jérusalem, ceux qui choisissent de boycotter les produits israéliens rencontrent des difficultés pour le faire.

Fadi Mtour, activiste âgé de 38 ans résidant à Jérusalem, a déclaré qu’il rejetait complètement l’idée du centre commercial.  

« Tout ce dont nous disions être des limites à ne pas franchir et qu’on ne laisserait pas arriver est déjà arrivé, et ce, avec une incroyable facilité. Il n’y a pas d’alternative à offrir aux gens. Il n’y a aucun leadership à Jérusalem pour les guider »

- Fadi Mtour, activiste palestinien et résident de Jérusalem

« Nous constatons la coexistence tous les jours. Nous la constatons aux check-points, dans les meurtres de Palestiniens, dans les démolitions de maisons. Nous la vivons 24 heures sur 24 », a-t-il déclaré à MEE.

« Nous ne pouvons pas normaliser leur occupation ou lui accorder une légitimité. »

Pointant du doigt plusieurs magasins israéliens récemment ouverts à Jérusalem-Est occupée, Fadi Mtour a déclaré qu’à son avis, ce centre commercial « faisait partie d’une campagne plus vaste visant à nuire au commerce de proximité palestinien et à judaïser Jérusalem ».

« Quand je passe à côté du centre commercial, j’essaie de ne même pas lui jeter un coup d’œil. C’est triste. Tout ce dont nous disions être des limites à ne pas franchir et qu’on ne laisserait pas arriver est déjà arrivé, et ce, avec une incroyable facilité », a-t-il poursuivi. « Il n’y a pas d’alternative à offrir aux gens. Il n’y a aucun leadership à Jérusalem pour les guider. »

La population palestinienne de Jérusalem souffre d’un manque de représentation politique et de leadership depuis des décennies, et en particulier depuis la signature des accords d’Oslo dans les années 1990 par Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

L’accord a mené à la création de l’Autorité palestinienne (AP), un gouvernement intérimaire basé en Cisjordanie qui devait aboutir à la création d’un État palestinien incluant Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza.

Mais les accords se sont effondrés, un deuxième soulèvement populaire palestinien a pris son essor en 2000, puis Israël a commencé à construire le mur de séparation en 2004, arguant sa nécessité pour des « raisons de sécurité ».

La police des frontières israélienne passe près du nouveau centre commercial d’Atarot, avec le mur de séparation situé à droite, isolant la Cisjordanie de Jérusalem (MEE/Faiz Abu Rmeleh)

Le mur a eu des effets dévastateurs sur l’économie palestinienne à Jérusalem. Avec plus de quatre millions de Palestiniens en Cisjordanie occupée ayant besoin de permis militaires israéliens – difficiles à obtenir –pour accéder à la ville, le statut de Jérusalem en tant que capitale économique et commerciale des Palestiniens a été irrémédiablement endommagé.

Israël a complètement écarté l’Autorité palestinienne à Jérusalem, où l’organisme palestinien n’a quasiment aucune influence politique.

Les autorités israéliennes revendiquent la totalité de Jérusalem comme capitale, alors que leur occupation militaire de la moitié est de la ville depuis 51 ans est considérée comme illégale au regard du droit international. Le gouvernement israélien a également été accusé de s’employer à chasser les habitants palestiniens hors de la ville.

Des prix imbattables

Moussa Jafar, l’un des propriétaires du célèbre supermarché palestinien Jafar situé à proximité de Beit Hanina, a déclaré qu’en raison d’un manque de sensibilisation et de leadership à Jérusalem, de nombreux Palestiniens feraient leurs achats dans le nouveau centre commercial.

« Les gens ne comprennent pas que si nous maintenons l’argent au sein de la communauté palestinienne, nous en profitons les uns les autres, au lieu de le placer sur le marché israélien », a-t-il expliqué à MEE.

Lui et d’autres propriétaires de magasins palestiniens craignaient l’impact du nouveau centre commercial sur leurs commerces.

« Quand je vais dans ces supermarchés et que je vois ce qu’ils vendent, je suis abasourdi. Pour certains articles que j’achète 10 shekels et que je revends 15 shekels, dans un magasin Rami Levy, je les retrouve en vente à 7 shekels »

- Moussa Jafar, propriétaire d’un supermarché

« Cela nous dérange beaucoup. Nous essayons d’améliorer le service à la clientèle, d’offrir des prix relativement bas et d’apporter des produits uniques, mais nous ne pouvons absolument pas concurrencer les prix de Rami Levy. Nous devons être réalistes », a indiqué Jafar.

« Quand je vais dans ces supermarchés et que je vois ce qu’ils vendent, je suis abasourdi. Pour certains articles que j’achète 10 shekels [2,36 euros] et que je revends 15 shekels [3,55 euros], dans un magasin Rami Levy, je les retrouve en vente à 7 shekels [1,65 euros]. Ils vendent aussi des choses en vrac et ont des offres bon marché », a-t-il précisé.

L’impact négatif du nouveau centre commercial sur l’économie palestinienne à Jérusalem a été le principal argument invoqué par ceux qui ont appelé à son boycott.

Hijazi al-Rishq est à la tête du comité des commerçants de la rue Salah al-Din, le principal centre économique palestinien à Jérusalem, qui se situe juste en face de la vieille ville.

« Beaucoup de gens de Shuafat et Beit Hanina éviteront d’aller dans la rue Salah al-Din en raison du manque de places de stationnement et des embouteillages. La police israélienne attend souvent là pour infliger une amende à quiconque se gare illégalement », a déclaré Rishq à MEE.

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« Tous ceux qui traversent Qalandia ou ceux qui vivent en Cisjordanie occupée et qui possèdent des cartes d’identité de Jérusalem trouveront beaucoup plus pratique de passer par le centre commercial en chemin.

« Ce projet fait partie intégrante de la judaïsation de Jérusalem. Cela aura un impact dévastateur non seulement sur les magasins palestiniens dans les environs du centre commercial, mais également à travers Jérusalem », a-t-il déclaré.

Des magasins palestiniens dans le centre commercial

Le fait que certains propriétaires de magasins palestiniens, à Jérusalem et en Cisjordanie occupée, aient décidé de louer des magasins dans le centre commercial est venu alimenter la controverse.

Mohammad Uweiwi, propriétaire du magasin de vêtements pour hommes TAG à Ramallah, a ouvert un magasin dans le centre commercial d’Atarot ce mardi.

« C’est moins cher pour nous de louer ici que dans d’autres zones de Jérusalem », a-t-il indiqué à MEE.

« Chacun est libre de faire ses propres choix. Pourquoi ne pas avoir quelque chose près de chez vous ? Pourquoi ne pas avoir des magasins palestiniens à côté de chez vous, ce qui est rapide et accessible ? », a-t-il demandé.

« Ce projet fait partie intégrante de la judaïsation de Jérusalem »

- Hijazi al-Rishq, responsable du comité des commerçants de la rue Salah al-Din

Selon Salah Haniyeh, responsable de l’Association de protection du consommateur palestinien, au moins six magasins appartenant à des Palestiniens ont ouvert leurs portes mardi et mercredi dans le centre commercial.

Haniyeh a déclaré que son association travaillait en partenariat avec d’autres institutions palestiniennes ainsi qu’avec la Chambre de commerce et d’industrie arabe à Jérusalem afin de faire pression sur les propriétaires de ces magasins pour qu’ils se retirent.

« S’ils ne sont pas d’accord, les noms des magasins seront placés sur une liste de boycott qui sera publiée sur les réseaux sociaux, dans les journaux et sur le site web de la chambre de commerce », a déclaré Haniyeh à MEE. « S’ils décident de se retirer et s’ils subissent des pertes financières, nous tenterons, par le biais d’avocats, de les indemniser.

« Nous avons adressé un message aux commerçants et aux consommateurs palestiniens pour leur dire que l’objectif principal de ce projet est de détruire le secteur économique palestinien à Jérusalem. Nous voulons éviter tout projet lié à l’occupation israélienne et à son colonialisme », a ajouté Haniyeh.

« Le centre commercial de Rami Levy est un projet colonisateur dans Jérusalem-Est occupée. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.