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La nuit de feu de la Turquie et sa lutte pour la démocratie

Deux pères évoquent la douleur et les regrets qui ont suivi la mort de leurs fils respectifs, descendus dans la rue pour s'opposer au coup d’État du 15 juillet
Des civils turcs se dressent sur un blindé utilisé lors de la tentative de coup d’État en juillet dernier (AFP)

ISTANBUL, Turquie Quand, cette nuit d’été du 15 juillet 2016, Tolga Ecebalin a commencé à défiler en direction de la mairie d’Istanbul avec son cousin et des centaines d’autres, il était prêt à mourir pour préserver des droits dont certains généraux félons essayaient de s’emparer de force.

Le reste du monde fut le témoin admiratif et respectueux de cette nuit-là, où le peuple de Turquie a combattu en faveur de la démocratie dans son pays, et a fait face aux avions de combat, aux chars et aux tirs d'artillerie. Tolga n’a pas survécu à cette nuit.

Tolga, 27 ans, commercial, était issu d’une famille très religieuse de Roma, dans le quartier ouvrier de Fatih. Cette nuit-là, il a répondu à l’appel de son père, laissant son fils de 5 ans et sa fille de 3 ans aux bons soins de leur mère.

« J’emmènerais avec moi ma famille toute entière et recommencerais, même si cela devait entraîner notre mort à tous »

-Tarkan Ecebalin

« J’emmènerais Tolga, mes petits-enfants, ma famille entière et je recommencerais sans la moindre hésitation même si cette fois cela devait provoquer notre mort à tous », a affirmé à Middle East Eye Tarkan, le père de Tolga.

Pendant presque douze heures, lors de cette nuit fatale, des civils ont lutté contre tout espoir de vaincre et, finalement, leur bravoure a vaincu les putschistes à l’origine du coup d’État.

Pendant toutes ces heures, personne ne savait qui avait monté et perpétré le coup d’État et personne ne s’en souciait. Des gens de toutes les convictions et de toutes les croyances, se sont unis dans leur détermination à empêcher la chute de leur démocratie.

La plupart de ceux qui étaient descendus dans la rue – de convictions et opinions politiques très diverses – étaient venus dans le seul but de défendre leur pays et une démocratie en progrès constants.

Au final, 249 personnes sont mortes. Et environ 3 000 blessées.

Tarkan, le père de Tolga, pose à côté de la photo encadrée de son fils au café Tolga (MEE/Suraj Sarma)

Cette nuit-là, Tolga, craignait seulement qu’en cas de succès, les généraux laïcs extrémistes cibleraient leurs coreligionnaires.

Ercument, le cousin de Tolga, l’accompagnait alors. « Nous sommes descendus dans la rue au nom d’Allah et l’islam. Si le putsch avait réussi ils auraient dès le lendemain fait prisonniers tous les barbus et les femmes portant le foulard. La vie serait devenue un enfer pour les musulmans. Nous sommes descendus dans la rue cette nuit-là, déterminés à devenir des martyrs » raconte-t-il à MEE.

Pourtant, d’autres sont descendus dans la rue, non pour défendre leur religion mais leur nation.

Batuhan Ergin, 20 ans, marchait en direction des putschistes quand il a reçu une balle dans le cœur sur le pont du Bosphore, rebaptisé désormais « pont des Martyrs du 15 juillet ».

« Il est allé défendre son pays et son drapeau », affirme à MEE Ahmet, le père de Batuhan.

« Tout ce que je sais, c’est qu’un puissant chef, notre président Recep Tayyip Erdoğan, nous a ordonné : ‘’Mourons ensemble !’’ et que nous ne pouvions rester indifférents à cet appel »

- Tarkan, père d’une des victimes du coup d’État

Batuhan et sa famille habitaient le quartier d’Ortakoy (classe moyenne), d’où ils voyaient le pont. Cette nuit, il s’était rendu avec un ami dans un café plus au nord, sur la côte du Bosphore, quand ils ont vu des soldats occuper et isoler une partie de ce pont.

« Nous parlions depuis environ vingt minutes quand il fut touché. Je lui ai dit que nous devions rentrer mais il m’a affirmé qu’il ne pourrait plus se regarder dans une glace s’il restait indifférent à une situation mettant en péril son pays », raconte Ahmet.

« Une guerre d'indépendance »

Suite à cette tentative de coup d’État, le pays se retrouva uni comme rarement auparavant, sans que personne ne tienne compte des opinions politiques et des styles de vie de chacun.

Cette unité n’avait guère duré plus d’un mois que déjà les politiciens s’étripaient à nouveau.

Depuis la tentative de coup manqué, l’état d’urgence a été instauré. Les autorités avaient juré qu’elles feraient usage des pouvoirs extraordinaires votés lors de leur lutte contre Fethullah Gülen et ses partisans. Pour les autorités, le prédicateur basé aux États-Unis, Gülen, et ses disciples – qui ont infiltré la bureaucratie étatique – sont les auteurs de cette tentative de coup d’État.

Que les auteurs du putsch se soient avérés appartenir à une confession religieuse établie et ne soient pas des généraux laïcs n’a guère d’importance aux yeux des familles de ceux qui ont perdu la vie cette nuit-là.

« Cette nuit-là, il ne s’agissait pas d’un coup d’État. Ce fut une guerre d’indépendance. Ce fut la deuxième prise d’Istanbul », affirme Tarkan. «Tout ce que je sais c’est qu’un puissant chef, notre président, Recep Tayyip Erdoğan, nous a ordonné : ‘’Mourons ensemble !’’ et que nous ne pouvions rester indifférents à cet appel ».

Photos de Tolga et des répliques des maillots du Fenerbahce (MEE/Suraj Sharma)

Il se met en colère chaque fois qu’on dit que Gulen est musulman.

« Tu parles d’un musulman ! A-t-il fait son pèlerinage à La Mecque ? Porte-t-il la barbe ? Il est même allé jusqu’à baiser la main de pape. Il n’a rien d’un musulman », assure Tarkan.

Une année plus tard, la démocratie en faveur de laquelle ils ont lutté si courageusement se voit confrontée à des obstacles différents mais tout aussi graves : l’impression croissante de voir s’éroder la justice et un gouvernement qui devient de plus en plus autoritaire.

Le gouvernement a eu recours aux pouvoirs créés par l’état d’urgence pour s’attaquer à tous ses opposants politiques. Bilan : 50 000 arrestations, et plus de 150 000 employés renvoyés ou licenciés.

Pire encore : le gouvernement a instrumentalisé la répression pour cibler tous ses ennemis politiques plutôt que de se limiter aux seuls  gulénistes, suscitant des doutes, particulièrement dans la communauté internationale.

Très peu de personnes issues des cercles du parti au pouvoir, l’AKP – alliés les plus proches de Gülen jusqu’en 2013 – ont été impliquées pour cause de liens avec le groupe. Mais des journalistes antigulénistes célèbres se trouvent maintenant derrière les barreaux, sur des accusations souvent sans fondement, de liens avec les gulénistes.

Tarkan balaie d’un revers de main une question au sujet des développements de l’an dernier.

« La politique est un jeu sordide », explique-t-il. « À la fin, même si les conspirateurs du coup d’État s’en tirent à bon compte ici-bas, ils n’échapperont pas à la justice d’Allah ».

Justice

Cette année, la Turquie a organisé en avril un référendum, où elle a décidé de passer à un système présidentiel de gouvernement, confiant une quantité sans précédent de pouvoirs entre les mains d’un seul homme. La campagne pour le référendum fut emblématique d’une période où il est devenu normal que le gouvernement licencie les opposants au changement, en les accusant de « terrorisme ».

Le glissement évident du pays vers l’autoritarisme s’est avéré si radical que le Parti républicain des peuples (PRP), principal parti d’opposition, a estimé en juin que le parlement avait été à tel point éviscéré qu’il n’était plus capable de tenir le rôle qui lui était assigné. Son chef a par conséquent lancé la « marche pour la Justice », partie d’Ankara pour arriver à Istanbul. Plus d’un million de personnes se sont rassemblées lors d’une manifestation marquant la fin de cette marche de 450 kilomètres, organisée pour exiger que justice soit rendue à tous les citoyens.

Que les politiques cherchent à exploiter la mort de leurs proches à des fins politiques, c’est ce qui fait enrager Ahmet, le père de Batuhan.

Ahmet regarde les photos de son fils (MEE/Suraj Sharma)

« Ce qui me met vraiment en colère c’est d’entendre des gens suggérer que les événements de cette nuit étaient peut-être orchestrés », explique-t-il. « Mon fils est mort. Pas dans une pièce de théâtre, où il aurait joué un rôle, pour à la fin se relever et s’épousseter ensuite. En ce moment, il repose dans une tombe ».

« Des gens sont venus nous voir sous prétexte de nous présenter leurs condoléances, mais ils se sont mis ensuite à poser des questions du genre, ‘’Cela valait-il la peine de se faire tuer pour le président ?’’. Pourquoi donc ne peuvent-ils pas comprendre que ce n’est pas pour une personne ou un parti politique qu’il a donné sa vie ? Je soutiens le parti au pouvoir mais ma femme vote pour l’opposition. Batuhan ne s’était pas encore formé d’opinions politiques bien arrêtées. S’il est descendu dans la rue cette nuit-là, c’est pour son pays ».

La vie politique et les développements de l’an dernier ne font pas partie des priorités de ceux qui ont perdu des proches cette nuit-là. Pour eux, ce qui compte, c’est entretenir leur mémoire.

Ahmet, qui a conservé toutes les photos et toutes les vidéos sur le téléphone de Batuhan, passe une courte vidéo où on le voit scander des slogans sur le pont du Bosphore, peu de temps avant d’être touché.

« Je l’arrêterais mais moi, à la différence de Batuhan, j’irais et je prendrais une arme avec moi »

- Ahmet, père d’une victime de coup

« Batuhan était quelqu’un d’insouciant. Regardez-le ici », confie-t-il. « Sa façon de scander ‘’Dieu est grand’’… On le croirait dans un stade en train de mener le chant des supporters d’une équipe de football, plutôt que de défiler pour affronter des soldats en armes ».

La famille a toujours beaucoup de mal à passer à autre chose.

La mort a frappé Batuhan à peine 63 jours après son retour d’une mission militaire de douze mois pour les appelés, dans le sud-est agité du pays.

« Il avait offert de servir là-bas mais ma femme et moi avons prié chaque soir pour qu’il nous revienne sain et sauf. Mon épouse n’a que rarement dormi la nuit, tellement elle se faisait du souci », confie Ahmet. « Ce qui est arrivé a doublement résonné en nous, tant nous étions soulagés de le voir revenir sain et sauf du service militaire ».

Assis au café Tolga – qu’il a ouvert l’année dernière en l’honneur de son fils – Tarkan ne peut retenir ses larmes.

« C’était le rêve de Tolga d’ouvrir une gargote au bord de l’eau. Son rêve est maintenant réalisé mais il n’est plus ici pour le voir », regrette Tarkan.

« En fait, il est partout. Regardez, il est là », dit-il, en montrant l’espace vide entre le café et le cours d’eau.

Photo de Batuhan et de sa famille, en vacances pendant l’été 2015 (MEE/Suraj Sharma)

Tarkan a converti en musée et lieu de pèlerinage la maison où Tolga a grandi. La maison toute entière contient maintenant des souvenirs de la vie de Tolga. Cela va des objets qu’il avait sur lui quand il a été tué, dont son paquet de cigarettes et ses baskets tâchées de sang, jusqu’aux répliques des polos de son équipe favorite, le Fenerbahce, et à diverses photos de famille prises pendant des années.

« Je veux préserver la mémoire de Tolga. D’abord pour ses jeunes enfants et ensuite pour les générations futures », souligne Tarkan.

Toutes les divisions de la société turque ont resurgi sur le devant de la scène depuis l’an dernier et le discours polarisant adopté par les politiques n’a servi qu’à empirer la situation.

Ahmet pense que si cette situation se reproduit, le choix sera simple.   

« Cela n’a rien à voir avec la politique, ni avec ce qui s’est passé l’an dernier, mais à la question ‘’si cela devait se reproduire, permettrais-je à Batuhan d’aller sur le pont ?’’, n’attendez pas de moi que je réponde oui. Rien n’est plus douloureux que la perte d’un enfant », confie Ahmet. « Je l’arrêterais, mais moi, à la différence de Batuhan, j’irais et je prendrais une arme avec moi ».

Traduit de l'original (anglais) par Dominique Macabies.