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La Tunisie aux prises avec le racisme et les violences contre les Subsahariens

Perçue comme une communauté privilégiée sous l’ère Ben Ali, les Subsahariens affirment qu’un récent pic d’agressions les a vulnérabilisés
Les politiciens travaillent à trouver des solutions au racisme ; l’un d’entre eux prévient toutefois qu’il faudra plus que des lois (AFP)

TUNIS – Au début du mois de novembre, le visage meurtri d’un étudiant camerounais a suscité des vagues en Tunisie. Marchant dans le quartier el-Aouina de Tunis, l’étudiant en droit de 23 ans aurait été violemment agressé par quatre Tunisiens.

Quelques jours plus tôt, un groupe de Tunisiens avait agressé un étudiant congolais dans le même quartier.

Alors que les attaques à Tunis ont provoqué l’indignation sur les réseaux sociaux, les étudiants et les militants subsahariens affirment que celles-ci constituent un défi plus large pour leur communauté, un phénomène lié à leur relation avec le dirigeant tunisien déchu, Zine el-Abidine Ben Ali.

Si la chute de Ben Ali en 2011 a entraîné l’adoption d’une nouvelle constitution tunisienne, saluée comme l’une des plus progressistes de la région, les étudiants et les militants subsahariens affirment que les lois du pays les laissent vulnérables au moment où leur communauté, perçue comme privilégiée sous le dictateur, a connu un pic de violence à son encontre.

« Nous sommes beaucoup plus inquiets aujourd’hui », déclare Hubert Ondo, chef de projet pour l’Association des étudiants et stagiaires africains en Tunisie (AESAT), créée en 1993 pour défendre les intérêts de la communauté subsaharienne de Tunisie et promouvoir la culture subsaharienne. « Sous Ben Ali, les gens avaient trop peur pour attaquer les étrangers. Et s’ils l’avaient fait, la police aurait réagi. Aujourd’hui, nous ne savons pas s’il y aura une enquête. »

Les législateurs disent être conscients des problèmes, mais luttent à la fois contre la charge de travail d’un pays en transition et une culture qui ne changera pas du jour au lendemain.

« Nous sommes au beau milieu de la refonte des institutions de la république. Le Parlement travaille jour et nuit ; des centaines de lois sont en attente », a déclaré Youssef Tlili, membre de Nidaa Tounes, le parti politique du président Béji Caïd Essebsi.

Il a ajouté que les hommes politiques font en sorte « d’accélérer le processus pour trouver des solutions au problème du racisme, une maladie qui sévit dans toutes les sociétés », mais prévient que les lois ne suffiront pas.

« Si nous adoptions une loi antiracisme aujourd’hui, qu’est-ce qu’elle changerait ? » demande Tlili. « Nous devons changer les mentalités. »

« L’ami de la communauté » ?

Quelques mois avant les deux agressions à el-Aouina, des violences avaient éclaté à travers le pays après la défaite de la Tunisie face à la Guinée équatoriale au cours de la Coupe d’Afrique des Nations. Après le match, dans certains quartiers de Tunis, notamment el-Nasr et Ariana et d’autres villes comme Sfax, des foules de supporters tunisiens avaient attaqué des Subsahariens, ainsi que d’autres Tunisiens qui tentaient de les défendre.

« Certaines personnes criaient : ‘’Rentrez chez vous ! Ben Ali n’est plus là’’ », raconte Blamassi Toure, chargé de programmes à la Maison du Droit et des Migrations de Tunis, une organisation qui soutient les groupes de la société civile tunisienne, axée sur les droits des migrants et des réfugiés. « Pour de nombreux Tunisiens, Ben Ali était un ami de la communauté africaine. »

Ce lien perçu entre Ben Ali et la communauté subsaharienne provient en grande partie de la Banque africaine de développement (BAD). L’une des plus grandes institutions financières internationales du monde, la BAD est normalement basée en Côte-d’Ivoire.

Cependant, lorsque la guerre civile ivoirienne a éclaté en 2002, le gouvernement Ben Ali a accueilli le déménagement temporaire de la banque en Tunisie, où le siège de la BAD est resté jusqu’en 2014.

Alors que des milliers de riches employés de banque subsahariens et leurs familles sont arrivés dans la capitale tunisienne, Ben Ali a mis en garde les Tunisiens contre tout mauvais traitement envers les nouveaux arrivants, a rapporté Toure.

« Le ministère de l’Intérieur a conseillé à la population d’être très prudente, car ils étaient les invités du président », a déclaré Toure. « Rien de mal ne devait leur arriver. »

Avec les employés de la banque sont arrivés des étudiants de toute l’Afrique subsaharienne qui se sont inscrits dans les universités francophones privées de Tunisie. Le moment était bien choisi. Il était devenu de plus en plus difficile pour les étudiants d’obtenir des visas pour l’Union européenne. La Tunisie, en revanche, accordait automatiquement des visas aux citoyens de nombreux pays d’Afrique subsaharienne. Pour les étudiants subsahariens qui cherchaient à étudier à l’étranger, Tunis s’est rapidement transformée en attrayant plan B.

« Ben Ali avait fait tout son possible pour veiller à ce que la situation en Tunisie soit bonne pour les Subsahariens », a déclaré Hubert Ondo, chef de projet chez AESAT.

En 2009, environ 12 000 étudiants subsahariens étudiaient en Tunisie – six fois plus que l’année suivant le déménagement de la banque à Tunis –, selon AESAT.

Puisque les étudiants étrangers dépensaient souvent plusieurs milliers d’euros par an, l’afflux de Subsahariens était une aubaine pour les universités du pays en particulier et l’économie tunisienne en général.

Ou « l’ami de personne » ?

Alors que l’arrivée de la BAD a marqué sans aucun doute un tournant, la coopération publique entre la communauté subsaharienne et Ben Ali remonte à encore plus loin.

En 1993, à une époque où seules quelques organisations tunisiennes de la société civile avaient le droit d’opérer légalement, AESAT a bénéficié de bureaux financés par l’État et d’un soutien financier. À l’époque, la façon dont le gouvernement traitait l’organisation était le signe pour certains que la relation entre le groupe et le régime de Ben Ali était plus profonde.

Cependant, d’autres pensaient que le traitement de l’AESAT était peut-être un outil de propagande pour montrer au monde que la Tunisie était ouverte aux étrangers.

Pour Toure, la reconnaissance juridique du groupe a en fin de compte servi de mécanisme de surveillance.

Situé juste en face d’un commissariat, le bureau de l’AESAT fourni par le gouvernement « a permis à l’État de contrôler les allées et venues de la communauté subsaharienne. À partir de 2000, les conversations téléphoniques ont été mises sur écoute », a indiqué Toure.

En surveillant les communications et en exigeant que l’AESAT demande une autorisation avant de travailler avec les organisations tunisiennes, le gouvernement cherchait à contrôler les activités et l’influence de la communauté subsaharienne, a-t-il ajouté.

« Ben Ali n’était pas l’ami des Subsahariens », estime Toure. « Il n’était l’ami de personne. »

Quelle que soit la nature exacte de la relation de Ben Ali avec l’AESAT et la BAD et sa motivation, le supposé privilège des Subsahariens a provoqué la colère parmi la population au sens large, une frustration qui est directement liée au récent pic de violence, selon les experts.

« Avant la révolution, les Africains subsahariens et les étrangers en général étaient bien protégés par le gouvernement », a déclaré Jonathan Bahago, président d’Afrique Intelligence. « Si vous touchiez un Subsaharien, mon Dieu, ce que la police vous faisait ! »

« Mais depuis la révolution », a-t-il ajouté, « il y a eu plus d’attaques contre les Subsahariens, des gens arguant : ‘’Celui qui vous défendait auparavant n’est plus là’’. »

Des statistiques concrètes sur les crimes commis contre la communauté subsaharienne sont difficiles à trouver. En 2013, le ministère de l’Intérieur tunisien a lancé Open Data, un site sur lequel tout le monde peut accéder à un large éventail de statistiques gouvernementales.

Mais alors que le programme comprend des données sur la criminalité, il ne fait aucune mention des « crimes de haine » ou d’autres attaques perpétrées contre des communautés spécifiques. L’AESAT espère créer éventuellement un système de collecte de données efficace.

« Une rage que je ne comprenais pas »

Il est également probable qu’une grande partie des agressions contre les Subsahariens ne soient pas signalée.

« La plupart du temps, ils ont peur d’aller voir la police », a déclaré Anaïs el-Bassil, coordinatrice de la Maison du Droit et des Migrations, qui encourage les victimes à signaler les agressions et fournit une aide financière pour les frais juridiques.

Des étudiants de pays d’Afrique subsaharienne qui étudient actuellement en Tunisie ont admis que certains avaient peur de signaler des agressions, y compris lorsqu’ils en étaient directement victimes.

Grace, étudiante en gestion originaire du Congo-Brazzaville, a raconté que plusieurs adolescents avaient tenté de voler son sac à main dans le quartier d’el-Nasr, au nord de Tunis. Lorsqu’elle a résisté, la situation a rapidement dégénéré.

« Ils ont commencé à me jeter des pierres et j’ai dû me mettre à courir. Un de mes voisins a vu ce qui se passait et est venu à ma rescousse. Il voulait aller voir la police, mais je ne voulais pas. Qu’est-ce que cela changerait ? Ils ne feront rien », a-t-elle raconté.

Mariette, étudiante en informatique originaire du Burundi, a connu une expérience similaire. En janvier, au cours du même mois que les agressions suivant le match de football, un homme l’a volée sous la menace d’un couteau dans le centre de Tunis. Après avoir volé son sac, il a continué à l’agresser « avec une rage que je ne comprenais pas », a-t-elle rapporté.

Sa main saignait abondamment ; elle a réussi à héler une voiture qui passait et son conducteur s’est rangé sur le bas-côté pour l’aider. Lorsque la police est arrivée, elle a senti son hostilité.

« Ça se voyait qu’ils ne se souciaient pas de ce qui était arrivé. Quoi qu’on fasse, on voyait que l’enquête n’irait pas loin », a-t-elle continué.

Une semaine plus tard, alors que sa main n’avait pas encore guéri de la blessure au couteau, Mariette a rencontré son agresseur dans la rue. Même si elle a immédiatement réalisé qu’il vivait dans le même quartier, elle n’a pas pris la peine d’alerter la police.

« Puisque je savais qui il était, j’aurais pu porter plainte, mais je savais que rien n’en ressortirait », a-t-elle indiqué.

Bien que préoccupé par les violences contre sa communauté, Toure a souligné que les récentes agressions devaient être remises dans leur contexte.

« La Tunisie traverse une période difficile », a-t-il dit. « De toute évidence, le racisme est présent. Tout comme l’insécurité, ce qui affecte les Tunisiens et les étrangers. »

La sécurité en Tunisie s’est indubitablement et considérablement détériorée. Après deux grands attentats terroristes l’année dernière au Musée national du Bardo et à Sousse, un attentat-suicide en novembre a tué douze membres de la Garde présidentielle au cœur de Tunis.

Après l’attentat, le président Essebsi a immédiatement rétabli l’état d’urgence déjà en place depuis plusieurs mois après l’attaque de Sousse et a mis la capitale sous couvre-feu. Pendant ce temps, dans certaines parties de la Libye voisine, le groupe militant État islamique, qui a revendiqué la responsabilité des trois attentats, continue de resserrer son emprise.

Au-delà des attaques terroristes, la Tunisie a connu une augmentation significative du taux de criminalité depuis la révolution de 2011.

Mais pour les Subsahariens en particulier, des changements notables dans les pratiques policières couplés à un climat d’impunité accrue au niveau de l’État en général ont ébranlé la confiance de la communauté dans le système juridique.

« Sous le précédent régime, sous Ben Ali, nous étions bien protégés », estime Rachid Ahmed Souleyman, étudiant en architecture et vice-président de l’AESAT. « Il y avait un climat de confiance et de confort en Tunisie qui n’existe plus. »

Tlili, membre de Nidaa Tounes, a déclaré que les difficultés rencontrées par les Subsahariens ne pouvaient pas être séparées des défis plus larges de la transition démocratique de la Tunisie, notamment la reconstruction des institutions de l’État, les graves problèmes économiques et l’instabilité politique.

« L’insécurité est un problème général qui touche tout le monde. Le gouvernement et les autorités ont l’obligation de résoudre ces problèmes et nous y travaillons sans relâche », a-t-il assuré.

Lacunes juridiques

Pour les militants, il est crucial que le pays s’occupe des lacunes fondamentales de son système juridique.

Le racisme n’est toujours pas criminalisé en Tunisie. Bien que la discrimination en général soit illégale, les auteurs d’agressions à caractère ethnique, par exemple, ne peuvent pas être accusés de « racisme » ou de « crimes de haine ».

Cette absence de protection juridique contre le racisme n’est pas propre à la Tunisie et reste un problème dans une grande partie de la région. Toutefois, étant donnée la nouvelle constitution largement saluée de la Tunisie, les militants disent qu’il est intéressant de noter que la législation n’a pas changé depuis la révolution.

« Ces agressions se produisent partout dans le monde. Le problème ici est l’absence de reconnaissance par le gouvernement, le déni officiel », a déclaré Toure, de la Maison du Droit et des Migrations. « Dans d’autres pays, les politiques et les fonctionnaires les dénoncent. Pourquoi cela ne se produit-il jamais en Tunisie ? »

Le manque de discours gouvernemental axé sur le racisme en général ainsi que les problèmes de la communauté subsaharienne en particulier reflètent plus précisément le caractère nouveau de la transition politique en Tunisie, selon Tlili.

« Le discours politique tunisien n’est pas très mature. Nous ne disposons pas de politiciens spécialisés ; le discours est très général, ce sont plus des batailles rhétoriques qu’un débat de fond », a-t-il expliqué. « Peu à peu, le discours politique évoluera et on verra un discours porté sur les problématiques de communautés spécifiques. »

Mais au-delà même du code pénal, les Subsahariens ont exprimé leur frustration concernant les règles relatives aux cartes de séjour ou aux permis de résidence. En arrivant en Tunisie avec un visa temporaire, les étudiants et les stagiaires ont un certain laps de temps pour rassembler tous les documents nécessaires pour obtenir une carte de séjour d’un an.

À défaut de présenter les documents requis, des amendes sont infligées, qui sont majorées tant que les documents ne sont pas soumis et que les amendes en souffrance demeurent impayées. Selon les étudiants, il est extrêmement difficile d’éviter les pénalités et de se retrouver, au moins temporairement, dans une situation irrégulière.

« Dans la police, il existe un manque de cohérence », a déclaré Rachid Ahmed Souleyman, vice-président de l’AESAT.

« Cette semaine, j’ai demandé mon permis de séjour à un commissariat de Moncef Bay. J’ai payé 75 dinars [34 euros], le montant requis par la loi. Cependant, plusieurs étudiants m’ont dit qu’ils avaient dû débourser jusqu’à 300 dinars [135 euros] dans d’autres postes de police. Le problème est que les policiers appliquent la loi différemment. L’application cohérente de la loi est un vrai problème. »

Toure est allé plus loin : « Pour beaucoup de gens en situation irrégulière en Tunisie, il revient plus cher de payer les amendes accumulées que de rémunérer le passeur. Ce sont des candidats potentiels au voyage à travers la Méditerranée. »

« Un beau pays »

Bien que leur nombre ait diminué depuis l’effondrement du gouvernement Ben Ali, des milliers de Subsahariens ont continué à venir en Tunisie, souvent pour leurs études universitaires. Alors que les rapports de racisme sont très répandus, de nombreux étudiants ont dit avoir encore une bonne impression du pays.

« La Tunisie est un pays magnifique et je ne regrette pas d’avoir fait ce choix », a déclaré Mariam, étudiante en communications du Mali.

Même si le processus d’obtention d’un permis de résidence présente « un problème grave », elle a expliqué qu’elle « fait de [son] mieux pour tirer parti de sa présence en Tunisie, autant que possible. »

Arthur, étudiant en économie du Congo-Brazzaville, abonde dans son sens : « J’ai beaucoup d’amis tunisiens qui m’invitent à leurs fêtes et à leurs mariages. Il y a du racisme ici, mais je ne dirais pas que la Tunisie est un pays particulièrement raciste. »

Bien que de nombreux Subsahariens aient exprimé le désir de partir, d’autres ont commencé à considérer la Tunisie comme une deuxième maison. « Au début, c’était un peu difficile », a confié Souleyman, vice-président de l’AESAT. « Mais maintenant, même lorsque d’autres étudiants rentrent chez eux pour les vacances, je reste en Tunisie. J’aime vivre ici. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.