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Le combat contre Daech est primordial pour les autorités irakiennes et kurdes mais les divisions demeurent

Les dirigeants irakiens et kurdes indiquent que les récentes victoires militaires remportées contre Daech sont un exemple de la collaboration requise en Irak
Les dirigeants irakiens se sont prononcés aux côtés de leurs homologues kurdes sur le besoin urgent d’unité en Irak dans la lutte contre Daech

SOULEIMANIYE, Irak – Des politiciens et analystes de haut rang se sont réunis à Souleimaniye, en Irak, afin de discuter de la guerre contre Daech (Etat islamique) et d’autres crises régionales actuelles lors d’une conférence de deux jours dans la zone kurde du nord du pays.

Le troisième Forum de Souleimaniye, qui s’est achevé jeudi dernier à l’AUIS (American University of Iraq In Sulimaniyah), a rassemblé de hauts fonctionnaires irakiens, dont le ministre des Affaires étrangères Ibrahim al-Jaafari, qui ont évoqué aux côtés de leurs homologues kurdes le besoin urgent d’unité en Irak dans la lutte contre Daech, non seulement sur le front militaire mais aussi sur le plan sociétal.

« Nous devrions former un seul front contre un seul ennemi », Jaafari a-t-il déclaré à propos du combat contre Daech, soulignant le besoin de former une Irak unie et de mettre fin aux divisions sectaires qui déchirent le pays.

Des officiers de haut rang, dont le président du parlement irakien Salim al-Jabouri et son homologue kurde Yousif Muhammed Sadiq, ont tenu le même discours, exprimant une confiance inébranlable quant à leur victoire militaire contre Daech. Ils ont indiqué que l’opération récente visant à reconquérir Tikrit, durant laquelle les milices chiites et l’armée irakienne auraient reconquis une partie substantielle du territoire contrôlé par Daech, augure selon eux une victoire imminente sur le champ de bataille.

Le sous-secrétaire d’Etat adjoint au Proche-Orient, Brett McGurk, a déclaré que la coalition internationale contre Daech a regagné quelque 13 000 kilomètres carré de territoire préalablement occupé par le groupe, sans pour autant détailler les coûts de cette reprise. L’ambassadeur américain en Irak, Stuart Jones, a affirmé que Daech est « en fuite » et que sa force de combat a été réduite à « l’utilisation d’EEI (engins explosifs improvisés) et à la présence de francs-tireurs ».

En revanche, la préoccupation était générale en ce qui concerne la meilleure façon de répondre aux problèmes de société actuels qui ont, de l’aveu même des politiciens, permis à Daech de s’étendre initialement. Les hommes politiques et les analystes ont tous reconnu que la marginalisation de la communauté sunnite représentait un problème d’ampleur à résoudre.

« Dans l’hypothèse d’une victoire contre Daech, que se passera-t-il après ? », a demandé Kamaran Qaradaghi, chef de cabinet de l’ancien président irakien Jalal Talabani. « Nous ne réagissons qu’en période de crise. Il nous faut adopter une approche différente pour l’avenir, nous avons besoin d’une vision claire. »

 Alors que le discours politique plaidait l’appel à l’unité et la nécessaire gestion des dissensions qui traversent les différents groupes religieux et ethniques d’Irak, l’élaboration d’un plan d’action dans ce sens n’a pas été évoquée. Durant la dernière table-ronde de la conférence, Neil Quilliam, directeur du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord à la Chatham House, un think tank spécialisé dans les affaires internationales, a prévenu que les problèmes ayant provoqué les révoltes du Printemps arabe, c’est-à-dire principalement un chômage élevé et un usage restreint de l’espace public, demeurent. Il a expliqué que la résolution de ces problèmes était vitale pour contrecarrer l’influence de groupes tels que Daech.

Le dirigeant du Parti kurde de l’union démocratique (PYD), Salim Muslim, a revendiqué l’importance de promouvoir la démocratie afin de combattre Daech et cité le système démocratique de Rojava (la région kurde de la Syrie) comme modèle.

« A l’aube du XXIe siècle, l’humanité entière, et en particulier cette région, recherche la liberté de la démocratie, a-t-il-déclaré. « A Rojava, nous avons établi un modèle qui est auto-démocratique. Ce devrait être un exemple pour la Syrie, un exemple pour l’ensemble du Moyen-Orient. »

Au terme de ces discussions sur l’unité politique et le besoin de remédier aux divisions en Irak, des divergences profondes ont ressurgi lorsque la discussion a porté sur la question du pétrole. Des représentants du gouvernement régional du Kurdistan (KRG) et de Bagdad se sont querellés au sujet de la mise en œuvre d’un accord entre les deux parties stipulant la livraison par le KRG de 550 000 barils par jour destinés à l’exportation et dont les recettes seraient encaissées par le gouvernement central irakien.

« Il y avait deux étapes : premièrement, l’instauration de la confiance concernant la production pétrolière et, deuxièmement, l’accord sur les tarifs que nous avons conclu avec le KRG », a déclaré le ministre irakien du Pétrole, Adil Abdul Mahdi. « Toutefois la mise en place et l’interprétation de cet accord soulèvent quelques difficultés. Par ailleurs, le vrai problème est qu’il n’existe pas de loi relative au pétrole et aux hydrocarbures. »

« Il n’y a toujours pas d’unité réelle entre Bagdad et Erbil (au Kurdistan), nous avons besoin de la reconstruire. »

Le ministre kurde des Ressources naturelles, Ashti Hawrami, a indiqué que le KRG n’avait pas « tout à fait » atteint les 550 000 barils par jour pour des raisons « purement techniques », ajoutant que 97 % de la production pétrolière avait été livrée selon l’accord signé avec Bagdad.

Lors de sa participation à une  table-ronde, le ministre des Finances irakien, Hoshyar Zebari, a déclaré qu’il encourageait l’Irak à se diversifier économiquement afin de résoudre la crise financière qui secoue le pays, ajoutant que l’accord pétrolier entre le KRG et Bagdad était toujours « en vigueur » et que les « deux parties le désirent et s’engagent à le respecter ».

Malgré ces propos rassurants, la mésentente était évidente de part et d’autre. Joost Hiltermann,  de l’International Crisis Group, a résumé la situation ainsi : « Malgré les pressions exercées par les Etats occidentaux, l’Iran et la Turquie pour que Bagdad et Erbil travaillent ensemble, les deux parties refusent de collaborer ».

Les divisions entre les hauts fonctionnaires de Bagdad pouvaient également être décelées lorsque le ministre des Affaires étrangères Ibrahim al-Jaafari a semblé s’irriter des paroles du vice-président, Usama al-Nujayfi, déclarant que « le combat contre Daech doit être dirigé par des sunnites ». Nujayfi, qui appartient à la communauté sunnite de Mossoul, a également demandé l’armement de celle-ci afin de combattre Daech.

Jaafari, présent dans le public lors du discours de Nujayfi, a répondu que la lutte contre Daech était une « guerre contre le terrorisme qui ne doit pas être dirigée par un groupe en particulier ».

Au cours d’une séance ultérieure, Liz Sly, journaliste au Washington Post, a cité les propos que lui avait tenus un politicien irakien dont le nom n’a pas été mentionné : « Le problème avec le dialogue en Irak c’est que cela implique généralement de dire à l’autre qu’il a tort. »

L’anecdote reflète bien les divisions affichées par les participants. D’ailleurs, le seul discours ovationné à la conférence a été celui qui a souligné la gravité du manque d’unité en Irak.

Le dirigeant socialiste kurde et commandant militaire renommé Muhammad Haji Mamoud a fait une déclaration impromptue lors d’une séance jeudi dernier, dans laquelle il a critiqué les autres orateurs pour ne pas avoir traité en profondeur des problèmes de l’Irak.

« Si ces représentants officiels de Bagdad qui sont venus ici s’étaient déplacés en voiture, ils auraient vu que l’Irak est divisé en trois parties », a-t-il déclaré en se référant aux zones sunnite, chiite et kurde du pays.

Muhammad Haji Mamoud a déclaré que l’Irak doit « être divisé ou mourir » et a conclu que le fédéralisme semblerait être « la seule solution » face aux divisions profondément ancrées.

Outre l’accentuation des divisions entre les trois communautés dominantes d’Irak, les fonctionnaires kurdes ont aussi insisté sur le risque de voir exploser le nombre de déplacés internes.

« Une personne sur six au Kurdistan est désormais un déplacé interne », a déclaré Farhad Atrushi, gouverneur de la province de Duhok. Il a précisé qu’en 2013, il était estimé que le Kurdistan irakien était peuplé de 8,35 millions de personnes et, qu’à l’heure actuelle, environ 1,4 million de déplacés internes se trouvent dans la région.

Atrushi a ajouté que Duhok compte 820 000 déplacés et refugiés. Il a mentionné que vingt camps avaient été montés pour les accueillir mais que cette situation grevait considérablement le budget de la province et qu’il fallait que Bagdad apporte de toute urgence une solution au problème.

Deborah Amos, journaliste américaine pour la National Public Radio, a indiqué que ces camps maintenus par les officiels kurdes n’ont jamais été visités par une quelconque autorité du gouvernement central.

« Le message envoyé par Bagdad à ces déplacés internes est le suivant : ‘’Vous ne comptez pas’’ », a-t-elle dit.

L’influence de l’Iran augmente mais demeure exagérée

L’influence grandissante de l’Iran a peu été traitée lors du forum. Le modérateur, Dov Zakheim, membre du conseil d’administration de l’université américaine d’Irak, a décrit le pays comme « le gros problème dont personne n’ose parler ».

Au moment même où se déroulait la conférence, le général iranien haut gradé Qasem Soleimani était photographié en train de marcher avec les combattants lors de la bataille de Tikrit, où il « supervise » apparemment les opérations.

Hayder al-Khoei, chercheur associé à la Chatham House, a décrit l’influence iranienne croissante en Irak en citant les propos d’un politicien irakien anonyme. Celui-ci aurait déclaré, en rapport avec la lutte contre les milices armées en Irak : « Les Etats-Unis et l’Iran sont tous deux nos alliés stratégiques, mais l’Iran ne nous a pas laissé tomber lorsque nous étions en crise ».

Le retrait complet des troupes de combat américaines a été achevé en 2011 et bien que les Américains bombardent Daech depuis plusieurs mois, ils sont réticents à l’idée de s’engager dans une nouvelle offensive sur le terrain.

Alors que l’influence de l’Iran s’est récemment accrue dans la région, poussant certains officiels à Téhéran à se vanter d’avoir sous leur contrôle quatre capitales régionales – Damas, Beyrouth, Bagdad et Sanaa –, certains analystes présents au forum de Souleimaniye se sont empressés de minimiser son importance.

« Je ne crois pas », a répondu Hiltermann de l’International Crisis Group à la question de savoir si l’Iran était sortie « gagnante » des troubles survenus dans la région. « L’Iran a gagné en influence mais c’est une puissance chiite, une puissance perse – le soutien que lui accorderont les pays arabes ne sera que limité. »

 « Téhéran est conscient de ne pas pouvoir gouverner ou nommer une personne pour gouverner dans des zones sunnites. »

Il a été souligné toutefois que l’Iran domine actuellement son allié en Syrie, Bachar al-Assad, originaire de la secte des alaouites, une branche du chiisme. « Le régime syrien essaie de faire croire qu’il maintient les rênes du pays, mais les acteurs clés prennent désormais leurs instructions auprès de l’Iran », a observé l’analyste libano-américaine Randa Slim en faisant référence aux combattants du Hezbollah libanais positionnés aux côtés des forces du président Assad.

La conférencière a ajouté que le soutien iranien envers le président syrien ne devrait pas s’étioler puisque Téhéran « n’a pas de candidat de confiance susceptible de remplacer Assad ».

Les officiels kurdes ont annoncé que leur priorité en Syrie, partagée par les puissances occidentales, n’était pas de remplacer le gouvernement Assad mais de combattre Daech. Un ancien chef de cabinet du KRG a remis en question la possibilité d‘affronter le groupe de la même façon qu’il l’a été en Irak.

« En Irak, il existe des partenaires capables de vaincre Daech, mais y a-t-il un partenaire sur le terrain capable de le vaincre en Syrie ? », a demandé Fuad Hussein, ajoutant que la stratégie adoptée en Irak contre Daech portait ses fruits jusqu’à un certain point seulement.

« Si la stratégie est de transformer Daech d’Etat en groupe terroriste, alors notre stratégie va dans la bonne direction », a-t-il dit, expliquant qu’il n’existe toujours pas de plan visant à résoudre les problèmes sociaux ayant provoqué l’émergence de ce groupe et fomenté son « idéologie de destruction ».

Le ministre des Finances irakien, Hoshyar Zebari, a clôturé la conférence par un avertissement sur le danger posé par un manque de confiance entre les forces de sécurité dominées par les chiites, qui sont accusées d’avoir commis des atrocités contre les sunnites et les communautés locales.

« Si les forces de sécurité [irakiennes] ne sont pas considérées comme légitimes par la population, les victoires obtenues contre Daech pourraient être perdues. »