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« Le Sinaï est notre Vietnam » : les terribles récits des soldats égyptiens envoyés au front

Les soldats qui ont servi et qui servent encore au Sinaï affirment être mal équipés, sous-entraînés et abandonnés avec des cicatrices psychologiques durables
Un soldat de l’armée égyptienne en observation depuis un poste de contrôle dans la ville d’El-Arish en juillet 2015 (Reuters)
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SUEZ, Égypte

Tout en mangeant des sandwiches au poulet frit et en fumant la chicha dans un café local, Ahmed et Mohamed discutent de la façon dont ils vont passer les prochaines heures avant de rentrer à la base. 

Ces deux soldats, en permission pour le week-end, reviennent à peine de l’enterrement de l’un de leurs amis, tué lorsque son bataillon est tombé dans une embuscade organisée par des combattants dans le nord du Sinaï. 

« Nous avons vu le pire de ce que les gens peuvent infliger aux autres et constaté que la vie des conscrits ne vaut rien »

- Moataz, ancien médecin militaire dans le Sinaï

Repliés dans le café, assis sous une affiche retouchée du footballeur égyptien Mohamed Salah agrippant le trophée de la Coupe du monde, ils se cachent de la police militaire qui interdit aux soldats en uniforme de se mêler aux civils.

« Ils lui ont offert des funérailles militaires avec une fanfare et ils vont donner son nom à une école », précise Ahmed, 20 ans, alors qu’il tire sur la pipe à eau et boit du café turc sucré. « Vous auriez dû voir cela. »

Mohamed, 21 ans, termine son second sandwich au poulet frit et secoue la tête. « Je ne veux pas d’une école ou d’une mosquée à mon nom », explique-t-il. « Je veux vivre ma vie. »

Ahmed et Mohamed ne sont que deux des milliers de jeunes Égyptiens déployés dans la péninsule du Sinaï depuis 2011 pour contrer l’insurrection de combattants islamistes.

C’est une bataille dans laquelle s’est lancé le président égyptien Abdel Fatah al-Sissi depuis le début de sa présidence, invoquant des attaques répétées pour justifier le maintien du pays en état d’urgence et la poursuite des campagnes militaires qui ont tué des centaines de civils et en ont déplacé des milliers d’autres.

Au cours d’un entretien dans l’émission 60 Minutes dont le gouvernement aurait tenté d’empêcher la diffusion, le président a révélé que l’armée égyptienne travaillait en coopération avec les Israéliens dans le Sinaï depuis des années.

Sissi serre la main de membres des forces de sécurité égyptiennes après une vague d’attentats meurtriers, dans le Sinaï, en juillet 2015 (AFP) Sept
Sissi serre la main de membres des forces de sécurité égyptiennes après une vague d’attentats meurtriers, dans le Sinaï, en juillet 2015 (AFP)

Sept soldats et anciens soldats, dont Middle East Eye a recueilli les témoignages, affirment être hantés et psychologiquement brisés par la guerre dans le Sinaï, beaucoup arrivant sur le front avec seulement 45 jours de formation. Cette guerre a tué plus de 1 500 membres des forces de sécurité au combat selon un décompte établi par des chercheurs indépendants qui gardent l’anonymat pour leur sécurité. MEE n’a pas été en mesure de vérifier ces chiffres de manière indépendante. 

Selon le personnel militaire, la culture de l’armée égyptienne ne laisse aucune place aux traumatismes ni à la faiblesse. Plusieurs d’entre eux affirment avoir été contraints de chercher une aide psychiatrique privée, faute d’en recevoir une via l’armée.

Deux porte-paroles de l’armée avec lesquels MEE s’est entretenu ont refusé d’indiquer si une aide psychiatrique était proposée. Un officier lié à l’appareil de renseignement de l’État explique à MEE : « Lorsque le moral est bas, ce sont les officiers qui servent de psy. Dans les bases plus centrales, situées près du Caire ou de grandes villes, des religieux viennent souvent discuter avec les soldats. »

Pourtant, les soldats disent que ce qu’ils ont vécu a complètement changé leur vie et doit être démêlé par un professionnel.

« C’est horrible de voir quelqu’un ramasser des morceaux de votre ami que vous connaissiez depuis deux ans et avec lequel vous aviez partagé un repas le matin », souligne Sameh, 27 ans, sous-officier en poste dans le Sinaï.

« Si les soldats sont déprimés, ils ne le montrent pas ou demandent à partir en vacances. »

Moataz, qui a exercé les fonctions de médecin militaire dans le Sinaï, poursuit : « Nous avons vu le pire de ce que les gens peuvent infliger aux autres et constaté que la vie des conscrits ne vaut rien. Certaines personnes s’en sont accommodées, mais personnellement, quelque chose en moi a changé. »

Insurrection et soulèvement

Les racines de l’insurrection actuelle dans le Sinaï remontent bien avant le soulèvement de 2011 et le coup d’État de 2013.

Au début des années 2000, le groupe armé al-Tawhid wal-Jihad, basé dans le Sinaï, a conclu une alliance spirituelle avec al-Qaïda, commettant plusieurs attaques très médiatisées contre des complexes touristiques, entre autres, lesquelles ont coûté la vie à des dizaines de personnes.

L’État a réagi en réprimant les combattants du Sinaï qui, dans le chaos consécutif au soulèvement de 2011, ont trouvé le moment idéal pour se venger des années de mauvais traitements infligés par la police et l’armée.

À cette époque, Ansar Bayt al-Maqdis, qui est issu d’al-Tawhid wal-Jihad, est devenu actif en ciblant des gazoducs situés dans le Sinaï et desservant Israël et la Jordanie. Après le renversement du président Mohamed Morsi par Sissi en juillet 2013 et après le massacre de la place Rabia, le groupe a accru la terreur qu’il faisait régner dans le Sinaï avec des attaques presque hebdomadaires, accusant l’armée de déplacer des civils et de lancer des frappes aériennes sur des habitations de civils.

En 2014, des conflits au sein d’Ansar Bayt al-Maqdis ont conduit une majorité de ses membres à prêter allégeance au groupe État islamique (EI) et à changer de nom pour devenir « province du Sinaï », prétendant être une ramification de l’EI. 

Depuis le début de l’insurrection, la vague ultranationaliste égyptienne a établi une propagande et un récit du « combattant égyptien » présenté comme une machine de combat religieuse, disciplinée, soignée et « née pour tuer ». En 2016, le ministère de la Défense a sorti un film dépeignant la vie quotidienne d’un conscrit égyptien.

Cependant, nombreux sont les soldats servant au Sinaï qui n’ont pas eu le choix : ils ont été conscrits. Selon la Constitution égyptienne, les hommes âgés de 18 à 30 ans doivent servir dans l’armée pendant au moins dix-huit mois, suivis d’une obligation de servir de neuf ans s’ils sont appelés à assumer leurs fonctions. Les jeunes hommes médicalement inaptes, les fils uniques, certains binationaux et les individus connus pour avoir des penchants islamistes sont régulièrement exemptés. 

Alors que les combattants de l’EI sont entraînés à la guérilla et à la guerre dans le désert ainsi qu’au combat maison par maison, avec une expérience militaire possible à Gaza, en Syrie, en Afghanistan, en Irak et en Libye, le gros de la puissance de combat égyptienne est constitué de conscrits qui ont passé seulement 45 jours dans un camp d’entraînement pour y apprendre à être des soldats.

Parmi ces conscrits figurait l’ancien médecin, Moataz, dont le bataillon avait été l’un des premiers à arriver sur les lieux après une attaque majeure contre un poste de contrôle dans le nord du Sinaï par le groupe, alors connu sous le nom d’Ansar Bayt al-Maqdis, en octobre 2014. 

« Dans l’armée, “Je suis triste” ou “Je ne me sens pas bien” sont des phrases qui n’existent pas. C’est pourquoi seuls les hommes font l’armée »

- Khaled, ancien soldat servant dans le Sinaï

Ce fut l’une des attaques les plus meurtrières jamais perpétrées contre l’armée égyptienne, au moins 30 membres de l’armée furent tués au poste de contrôle. La tâche de Moataz en tant que médecin consistait à trier rapidement les morts et les blessés, puis à commencer à soigner.

Il raconte avoir dénombré dix-neuf corps et de nombreux restes éparpillés sur les lieux après l’explosion de bombes en bordure de route.

« Il y avait des morceaux de corps humains partout », se souvient Moataz, aujourd’hui âgé de 25 ans. « C’est une scène que je n’oublierai jamais. »

« Les autres corps avaient été principalement blessés puis achevés par balle. Certains corps avaient plus de vingt balles dans la tête. »

Aujourd’hui médecin dans le secteur privé au Qatar, Moataz a été démobilisé en 2017, mais affirme faire encore des cauchemars au sujet de son temps dans l’armée, et consulter un psychiatre.

« Pour nous comme pour de nombreux autres conscrits, le Sinaï a été notre Vietnam », témoigne-t-il.

Khaled, aujourd’hui âgé de 23 ans, était un conscrit en poste dans la ville de Rafah, dans le nord du Sinaï, en juillet 2017 lorsque des combattants ont attaqué un poste de contrôle qui bloquait la circulation des biens et des personnes en provenance de Gaza.

Des soldats égyptiens prient alors qu’ils sont déployés dans la ville d’El-Arish, dans le nord du Sinaï, en 2013 (AFP)
Des soldats égyptiens prient alors qu’ils sont déployés dans la ville d’El-Arish, dans le nord du Sinaï, en 2013 (AFP)

Vingt-trois militaires ont été tués après qu’un kamikaze s’est fait exploser au poste de contrôle à l’aube, mais Khaled précise que l’attaque s’était poursuivie.

« Beaucoup ont été tués et blessés, puis des djihadistes ont continué à arriver. Tous ceux qui étaient encore en vie continuaient à tirer, mais ils continuaient à arriver », ajoute-t-il.

« J’ai été blessé par balle à l’estomac. J’étais allongé au sol et je ne pouvais plus bouger, mais j’ai entendu mes frères crier. »

Khaled a été démobilisé de l’armée après cette attaque et reçoit aujourd’hui une pension, mais il n’a pas demandé d’aide psychiatrique.

« Dans l’armée, “Je suis triste” ou “Je ne me sens pas bien” sont des phrases qui n’existent pas. C’est pourquoi seuls les hommes font l’armée. »

Manque de formation, d’équipement

Omar, officier des forces spéciales de la police égyptienne qui était stationné dans le Sinaï en 2013, raconte à MEE que le camp d’entraînement de 45 jours pour les conscrits, associé à un manque d’équipement suffisant, avait fait de nombreux jeunes hommes servant dans le Sinaï un fardeau plutôt qu’une force de combat efficace.

« Contrairement aux forces à travers le monde où une recrue doit être apte et bien entraînée pour les opérations de combat, les conscrits constituent souvent un problème pour la guerre contre le terrorisme », estime Omar. « Ils sont démotivés ou surexcités. Et les deux font faire des erreurs. »

« Jusqu’en 2014, les djihadistes avaient des lunettes de vision nocturne alors que nous n’en avions pas »

- Omar, officier des forces spéciales de la police égyptienne ayant servi dans le Sinaï

Les soldats du rang ont reçu du matériel des années 1990, mais même les officiers comme lui, qui disposaient de budgets d’armement plus importants, n’avaient pas suffisamment de matériel.

« Jusqu’en 2014, les djihadistes avaient des lunettes de vision nocturne alors que nous n’en avions pas », souligne Omar.

La disparité des armes décrite par Omar est le symptôme d’une culture historique au sein de l’armée qui voit les mauvais traitements et les abus transmis le long de ligne de commandement.

La source militaire affiliée aux renseignements a déclaré à MEE que les officiers devaient être durs à l’encontre des soldats comme le serait tout autre militaire. « Sinon, comment le soldat peut-il obéir à ses supérieurs ? », demande-t-il.

« En cas de guerre, nous devons nous assurer que le soldat peut obéir sans se poser de question, sans remords. Cela se produit partout dans le monde. »

Toutefois, même des soldats comme Mourad, qui sont restés loin du front dans le Sinaï, parlent d’actes d’intimidation qu’ils ont trouvés intolérables et dommageables.

Mourad, aujourd’hui âgé de 24 ans, est sorti diplômé de la faculté des beaux-arts d’Helwan avant d’être appelé dans l’armée.

« Quand j’étais jeune, j’étais naïf au point de croire que j’allais servir mon pays », confie-t-il à MEE. « Après les 45 jours de la formation de base, je me suis rendu compte que je devais simplement survivre à cette année, même si je devais devenir vendeur dans l’un des points de vente de l’armée. »

Mais au lieu du point de vente, Mourad a été transféré dans la troisième armée du Sinaï, servant dans la salle à manger des officiers du bataillon le jour et les dortoirs la nuit.

Un soldat de l’armée égyptienne monte la garde après qu’un avion de ligne russe a été abattu dans le Sinaï en novembre 2015 (AFP)
Un soldat de l’armée égyptienne monte la garde après qu’un avion de ligne russe a été abattu dans le Sinaï en novembre 2015 (AFP)

« J’ai étudié la sculpture et le design pendant quatre ans. Ici, je nettoie les salles de bain des officiers, des officiers plus jeunes que moi, et je me fais engueuler et insulter », rapporte-t-il. « Les officiers vous insultent et cherchent délibérément à briser votre personnalité. Nous sommes traités comme des esclaves ou des chiens. »

Mais avec le nationalisme à son comble et dans la jungle qu’est l’armée, Mourad admet qu’il ne pouvait pas se permettre de se plaindre ni de se fâcher, mais qu’il devait plutôt s’adapter.

« J’ai appris à voler, à mentir, à tricher et à être hypocrite, et à fermer les yeux sur l’injustice. J’ai même commencé à harceler et à intimider les jeunes soldats. Mais c’est ce qui se produit lorsque l’oppression a lieu dans une chaîne de commandement : tout le monde finira par opprimer celui qui lui est inférieur. »

Diplômé d’un institut de technologie à Alexandrie, Mohamed était un footballeur populaire dans un club local. Il espérait que ses compétences sur le terrain lui vaudraient une place dans l’une des équipes de football des forces armées et faciliteraient son expérience en tant que conscrit.

Au lieu de cela, il doit servir deux ans dans la deuxième armée et gère actuellement une cantine de soldats. Mohamed dit que lui aussi est devenu violent dans l’armée.

« J’ai appris à voler, à mentir, à tricher et à être hypocrite, et à fermer les yeux sur l’injustice »

- Mourad, ancien soldat servant dans le Sinaï

« J’ai malheureusement appris à devenir un tyran. Vous devez prouver votre personnalité en étant agressif et en montrant que vous êtes un homme dur, sinon vous serez écrasé », promet-il.

Lors de la gestion de la cantine, l’ancien sportif raconte avoir dû tricher pour ne pas avoir de problèmes.

« L’officier voulait sa part des profits de la cantine, qui devait à l’origine aller au budget du bataillon. En retour, j’ai dû tricher et falsifier les papiers, et même acheter des collations et de la nourriture périmées. »

Défendant ses actions, il se souvient d’un dicton célèbre parmi les Égyptiens – « L’armée vous dit de vous débrouiller » – et conclut qu’il a dû « se débrouiller » pour s’en sortir.

« Je sais que c’est un péché, mais à la base, il y a des gens qui ne connaissent pas Dieu. Sinon, je n’aurais pas survécu », estime-t-il.

« Ce ne sont que des enfants »

Comme Mohamed, Ahmed, un ancien étudiant de l’Université Al-Azhar, pensait avoir suffisamment de relations pour accomplir son service militaire dans l’un des bataillons de la défense aérienne au Caire, dans un poste administratif ou dans l’une des entreprises de l’armée où le travail est minime et les conscrits peuvent dormir chez eux.

Mais quand il a obtenu son diplôme universitaire, il a été déployé dans le nord du Sinaï pour servir dans la deuxième division d’infanterie de la deuxième armée.

Des soldats égyptiens portent le cercueil d’un soldat tué par le groupe État islamique dans le Sinaï en juillet 2017 (AFP)
Des soldats égyptiens portent le cercueil d’un soldat tué par le groupe État islamique dans le Sinaï en juillet 2017 (AFP)

Ahmed a passé quarante-huit jours de sa vie dans le camp d’entraînement d’Al-Galaa à Ismaïlia, vêtu de vêtements qui n’étaient pas à sa taille, sans eau propre et sans nourriture régulière, obligé de rester au soleil pendant des heures, une expérience qu’il décrit comme « infernale ».

« C’est le pire que j’ai vu. Je pleurais tous les soirs, mais je ne le montrais pas pour ne pas être persécuté », raconte le jeune homme de 23 ans, bien bâti.

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« Si je n’avais pas été “condamné” à faire partie de l’armée, j’aurais étudié le turc et travaillé comme traducteur », confie-t-il à MEE. « Je voulais voyager et rencontrer différentes personnes, faire des erreurs et apprendre des choses, ne pas me retrouver assis dans une guérite métallique à porter une vieille mitrailleuse rouillée de 30 kilos. »

Plus de six mois ont passé depuis son passage au camp d’entraînement. Tous les 40 jours sur la base, Ahmed a cinq jours de congé. Il en passe deux à faire l’aller-retour pour rentrer chez lui. « Quand je suis en congé, je dors et je mange, je vois ma petite amie et je regarde des films, tout ce que ferait un jeune homme. »

D’autres soldats qui reçoivent des permissions pour le week-end ou des congés plus courts se retrouvent à Suez ou à Ismaïlia pour se reposer avant de retourner sur leurs bases dans le nord du Sinaï.

Said, chauffeur de taxi et vendeur à Suez, transporte souvent les conscrits des arrêts de bus aux auberges locales.

« Ils veulent surtout un endroit décent pour dormir et une bonne nourriture faite maison. Beaucoup veulent du haschich. Ce ne sont que des enfants », explique-t-il à MEE. « Il y a souvent un groupe qui essaie d’encourager un soldat parmi eux qui a l’air triste. Dieu seul sait ce qu’ils voient dans le Sinaï. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.