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Le terroriste de Christchurch, un suprémaciste blanc obsédé par le « grand remplacement » des Occidentaux par les musulmans

Le défi, pour les services de police, est de prendre au sérieux l’émergence d’un terrorisme d’ultra-droite qui a été trop longtemps considéré comme un péril secondaire, tant le renseignement est focalisé sur l’islamisme radical
Veillée en hommage aux 50 victimes du massacre perpétré vendredi dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande (AFP)

Brenton Harrisson Tarrant, 28 ans, est le premier cas connu de terroriste d’extrême-droite dont l’itinéraire est à ce point international. Citoyen australien, il est originaire de Grafton, une ville côtière située à 500 kilomètres de Sydney. Contrairement à Anders Behring Breivik, le terroriste qui avait préparé le massacre d'Utøya (2011) reclus dans la campagne norvégienne, Tarrant a beaucoup voyagé et l’un des enjeux de l’enquête va être de déterminer pourquoi certains de ses périples n’ont pas attiré l’attention des services de sécurité à son égard.  

Une hypothèse probable est que sa détestation de la Turquie et de l’islam en général est née lors de ces passages en Europe orientale

Deux versions de son itinéraire existent. Selon l’une, il aurait hérité en 2010, à la mort de son père, d’une somme suffisante pour effectuer de fréquents séjours à l’étranger, en Asie (y compris en Corée du Nord dans un voyage organisé et au Pakistan) et en Europe. Selon la version qu’il présente dans son manifeste, il aurait amassé un pécule en spéculant sur la plateforme de cryptomonnaies Bitconnect, qui fait l’objet aux États-Unis d’une action collective en justice pour escroquerie.

Issu d’un milieu socialement modeste, il s’est établi en Nouvelle-Zélande autour de 2013 et vivait à Dunedin depuis environ deux ans tout en continuant à voyager. Il aurait séjourné en Europe au moment de l’attentat commis le 7 avril 2017 à Stockholm par un terroriste ouzbek, un événement qui, selon lui, l’a sorti de son apolitisme.

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Sa radicalisation aurait aussi été provoquée, selon ses dires, par la victoire du « banquier cosmopolite » Emmanuel Macron à la présidentielle française d’avril-mai 2017 face à Marine Le Pen.

L’enquête s’intéresse beaucoup à son séjour dans les Balkans à l’automne dernier. Il a séjourné en Bulgarie du 9 au 15 novembre 2018, arrivant à Sofia sur un vol au départ de Dubaï, et semble avoir poursuivi son périple vers Bucarest (Roumanie) puis la Hongrie. En 2016, il avait déjà été vu en Bosnie, au Monténégro, en Serbie et en Croatie.

Une hypothèse probable est que sa détestation de la Turquie et de l’islam en général est née lors de ces passages en Europe orientale.

Reste une question centrale : faisait-il du tourisme ou avait-il des contacts avec des militants ultra-nationalistes ? Tarrant écrit dans son manifeste qu’il a « fait des dons à beaucoup de groupes nationalistes et a été en contact avec davantage de groupes encore ». Simple vantardise ou vérité, l’enquête devra le déterminer car dans la seconde hypothèse, il faudra expliquer pourquoi les services de renseignement européens, notamment, ne l’ont pas repéré.

Influences idéologiques

De quelle idéologie se réclame-t-il ? Son manifeste s’intitule « Le Grand Remplacement ». Il s’agit là d’un concept inventé par l’écrivain français Renaud Camus qui en donne dans son livre éponyme, paru en 2011, la définition suivante : « Vous avez un peuple et presque d’un seul coup, en une génération, vous avez à sa place un ou plusieurs autres peuples ».

Selon lui, cette modification structurelle et irréversible du substrat ethnico-religieux du peuple français a été rendue possible par ce qu’il appelle la « grande déculturation », c’est-à-dire la perte des repères culturels et historiques, la disparition de la culture classique et de la langue dans laquelle elle était écrite.

Tarrant va toutefois beaucoup plus loin que Renaud Camus. Il fait l’apologie du terrorisme là où l’écrivain français, sans préconiser la violence, propose l’arrêt de l’immigration non-européenne et la « remigration » des étrangers présents sur le sol français, c’est-à-dire leur retour, si possible volontaire, vers leur pays d’origine.

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Tarrant évoque aussi le « génocide des blancs », dont Renaud Camus ne parle pas et qui est un concept assez proprement américain, élaboré autour de 1995 par David Lane (1938-2007), un des théoriciens majeurs de la mouvance suprémaciste blanche néopaïenne, qui l’a introduit dans son « White Genocide Manifesto ».

Lane est deux fois une référence chez Tarrant, bien qu’il ne cite jamais son nom : le terroriste australien reprend à son compte la devise raciste que Lane a forgée : « Nous voulons assurer l’existence de notre peuple et un avenir pour les enfants blancs ».

Le manifeste de Tarrant porte, en quatrième de couverture, un montage de huit photographies qui évoquent, les unes le monde des armes, les autres celui de la nature sauvage et deux d’entre elles, des visages de femmes et de petits enfants dont le physique correspond aux canons de la « race aryenne » et semblent empruntées à l’imagerie traditionnelle du néo-nazisme.

En superposition des images figurent deux soleils noirs : une roue solaire prolongée par douze rayons, symbole utilisé par les milieux occultistes nazis et néo-nazis et ressemblant aussi au « kolovrat », la roue solaire de la mythologie slave.

La page de garde, elle, est ornée de huit symboles représentant les différentes facettes de l’idéologie du tueur : l’autonomie de chaque ethnie ; le maintien de la loi et de l’ordre ; un mode de vie sans addiction ; une consommation responsable ; la protection de l’environnement ; l’anti-impérialisme ; les droits des travailleurs et la protection de la culture et de l’héritage génétique ethnique.

Tarrant indique cependant que son principal modèle est Sir Oswald Mosley (1896-1980), le fondateur de la British Union of Fascists, idéologiquement inspiré par Mussolini dans les années 1920-1930 mais qui s’est ensuite rapproché des nazis.

Interné en Angleterre pendant la guerre car suspecté d’être un danger pour la sécurité du pays en guerre avec le Reich, Mosley a continué jusqu’à sa mort à inspirer de petits cénacles néo-nazis qui adhéraient à son concept de Nation-Europe, soit un État européen unitaire et servant de « troisième voie » entre le matérialisme américain et le communisme.

Tarrant adhère d’ailleurs à l’idée de Mosley selon laquelle les juifs doivent émigrer en Palestine, afin de ne plus être des agents de la dissolution politique du monde occidental. Il aurait d'ailleurs effectué un bref séjour en Israël en 2006.

L’objectif de la polarisation entre l’Occident et l’islam

L’aspect le plus terrifiant du manifeste de Tarrant est qu’il ne se contente pas d’exposer ses idées : il indique, outre les motivations de son acte, ce qu’il escompte que la tuerie aura comme conséquences. Il les calcule.

Tarrant déclare vouloir « éclairer la voie pour ceux qui veulent lui succéder » dans l’usage de « l’action directe »

Tout d’abord, il cherche une revanche : sur les attentats terroristes commis par Daech mais, plus largement, sur « les centaines de milliers de victimes des envahisseurs étrangers venus en Europe à travers l’histoire », ce qui traduit une vision du monde faisant remonter loin l’opposition de l’Occident et de l’islam. Selon lui, l’islam est en guerre avec le reste du monde depuis 1 300 ans, soit depuis son origine.

Il assume aussi travailler à ce qu’adviennent « la violence, la riposte et une plus grande polarisation entre les Européens et les envahisseurs ». Il déclare vouloir « éclairer la voie pour ceux qui veulent lui succéder » dans l’usage de « l’action directe ».

Le défi, pour les services de police occidentaux, est bien maintenant de prendre au sérieux cette émergence, à l’échelle internationale, d’un terrorisme perlé, mais bien réel, émanant d’une ultra-droite qui a été trop longtemps considérée comme un péril secondaire, tant le renseignement est focalisé sur l’islamisme radical.