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L'éducation sexuelle, un sujet qui met l'école tunisienne mal à l'aise

L'éducation sexuelle en Tunisie fait régulièrement l'objet de débats. Mais faute de politique impulsée par l'État, c'est la société civile qui la prend en charge
L’âge du premier rapport sexuel en Tunisie est de 16,4 ans pour les femmes et 17 ans pour les hommes (AFP)

TUNIS – « Malheureusement, il y a de jeunes Tunisiens qui considèrent que le corps, le fait de le toucher, est haram [interdit dans l’islam]. Le ministère de l'Éducation est très en retard sur ce sujet, il faut inculquer aux jeunes une éducation sexuelle scientifique pour qu'ils puissent se protéger et protéger les autres. »

Intervenant au sujet de l’adhésion de la Tunisie à la convention Lanzarote sur la protection des enfants contre l’exploitation et les abus sexuels – adoptée mardi 2 janvier par 125 députés – la députée Ennahdha Yamina Zoghlami (islamistes) a remis un moment en débat la question de l’éducation sexuelle en Tunisie.

Pourtant, ces propos n’ont rien de nouveau.

La députée indépendante Bochra Belhaj Hmida a, elle aussi, souvent évoqué l’éducation à la sexualité lors de discussions sur la loi intégrale contre les violences faites aux femmes, votée en juillet 2017 et dont l’application sera effective en février 2018.

« Dans le texte de loi tel qu’il a été adopté, il s’agit d’éducation à la santé mais nous avons longuement parlé du sujet. Je trouve ça bien que Yamina relance le débat car il faut mettre en œuvre des formations pour que cette éducation ait lieu », affirme Bochra Belhaj Hmida à Middle East Eye.

« La plupart des parents ont des difficultés à répondre aux questions que les enfants posent »

- Bochra Belhaj Hmida, députée indépendante

« Il y a une vraie méconnaissance sur cette question. Il faut expliquer aux parents ce qu’est l’éducation sexuelle. La plupart des parents ont des difficultés à répondre aux questions que les enfants posent. Les filles ne comprennent parfois pas ce qu’il leur arrive quand elles ont leurs règles, par exemple », souligne-t-elle.

En Tunisie, une politique de planning familial a été entamée depuis 1964, et le droit à l’avortement est légal depuis 1973.

L’âge du premier rapport sexuel en Tunisie est de 16,4 ans pour les femmes et 17 ans pour les hommes.

« Amina tombe enceinte » ou « Selim découvre son corps »

L’éducation sexuelle existe en Tunisie depuis les années 1990. À l’époque, l’Office national pour la famille et la population (ONFP) a mis en place des politiques de prévention face au virus du sida qui comprenaient l’éducation sexuelle.

« Puis en 1998 avec les Japonais, nous avons fait des vidéos comme ‘’Amina tombe enceinte’’ ou ‘’Selim découvre son corps’’, qui traitaient de la question de la grossesse non désirée ou de l’adolescence », raconte à MEE Hassen Mohsen, directeur de la communication à l’ONFP et psychologue.

L’éducation sexuelle et la sensibilisation se faisaient via des ateliers et dans le cadre d’espaces mis en place pour les jeunes dans les 24 gouvernorats tunisiens. « On y distribuait même des préservatifs et on expliquait aux jeunes comment s’en servir. Nous faisions cela via l’éducation par les pairs pour que le contact soit plus facile », poursuit-il.

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Mais ces lieux sont restés confidentiels, à la fois pour ne pas intimider la jeunesse qui s’y rendait, souvent déjà déscolarisée et non encadrée, mais aussi à cause des tabous de la société. 

« Il y a un manque de volonté politique d’en faire un sujet prioritaire à l’échelle nationale. Les cours dont les jeunes bénéficient dans les écoles se résument souvent à la question de l’anatomie dans les classes de sciences et vie de la terre ! », se désole-t-il.

Aujourd’hui, l’Association tunisienne de prévention positive (ATP+) qui milite pour la prévention du sida mais aussi l’Association tunisienne de santé et de reproduction, qui existe depuis 1968, tentent de sensibiliser les Tunisiens dans tout le pays.

« Dans les régions très reculées, cela reste très tabou et difficile, même pour les jeunes, d’évoquer le sujet »

- Amira Guebsi, de l’Institut arabe des droits de l’homme

D’autres structures, comme l’Institut arabe des droits de l’homme, ont mis en place depuis deux ans des modules dans des collèges et lycées pour initier à la question des droits sexuels et des libertés en partenariat avec le Fond des Nations unies pour la population (UNFPA).

L’institut fonctionne aussi avec des éducateurs « jeunes », des pairs avec qui les élèves peuvent facilement parler. « Nous avons eu du succès sur le Grand Tunis, y compris dans les quartiers populaires. Mais dans les régions très reculées, cela reste très tabou et difficile, même pour les jeunes, d’évoquer le sujet », témoigne à MEE Amira Guebsi, coordinatrice du projet à l’IADH.

Affiche de sensibilisation à l’occasion de la Journée d’action sur l’éducation sexuelle complète et les droits des jeunes par l’Association tunisienne de la santé et de la reproduction (Facebook)

Mi-décembre, lors d’un atelier qui s’est tenu dans un collège de Ben Arous, au sud de Tunis, et auquel a assisté MEE, une éducatrice tente d’aborder le sujet le plus simplement possible. « Quelles sont vos attentes pour ce cours et qu’est-ce qui vous fait peur ? », demande-t-elle aux élèves, âgés de 12 à 14 ans, qui écrivent leurs questions sur des post-it et remplissent un tableau pour classer ce qu’ils assimilent à une femme et ce qu’ils assimilent à un homme, du caractère à l’aspect physique.

Les mots « force » ou « barbe » reviennent souvent pour l’homme. Tandis que les mots « courage » et « beauté » sont associés à la femme, comme parfois… « faire la vaisselle ».

Puis c’est au tour des définitions : qu’est-ce que le genre ? Qu'est-ce que la puberté ? Qu’est-ce que l’adolescence ? Le cours est accompagné d’un petit livret qui explique les droits sexuels et reproductifs de chacun selon les standards internationaux, le droit au libre choix de l’orientation sexuelle ou le droit à l’intimité, le droit d’accéder à la contraception, etc.

Près de 16 000 avortements par an

Mais selon Aida Ferchichi, experte en éducation au sein de l’IADH, le problème reste celui de la diffusion de ces modules dans les programmes scolaires. « En Tunisie, le projet d’éducation sexuelle a parfois été considéré comme une sorte d’influence de la civilisation occidentale qui viole notre spécificité culturelle et donc un facteur d’aliénation », constate-t-elle.

Pour Monia ben Jemia de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), l’éducation sexuelle doit aussi comporter des éléments qui aident les enfants à comprendre ce qu’est une agression sexuelle, et à la repérer.

« Mais le long travail qui s’annonce reste celui de la sensibilisation de l’opinion publique, et quel contenu on va proposer », admet-elle.

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Si la députée Yamina Zoghlami assure vouloir « un contenu scientifique et pédagogique conforme aux articles 23, 24 et 49 de la Constitution, qui garantissent l’intégrité du corps, et les droits et libertés de l’individu », l’éducation sexuelle reste un des enjeux de la mise en application de la loi des violences faites aux femmes mais aussi dans l’éducation des jeunes Tunisiens.

Pour Aida Ferchichi, cette éducation devra comporter plusieurs volets, « une approche participative impliquant l'ensemble des acteurs de la société [politiques, éducateurs, famille, religieux, organisations de la société civile] et une dimension préventive. Le dispositif à mettre en place devra évidemment impérativement être inspiré des spécificités de la société tunisienne » ajoute-t-elle.

Selon l’ONFP, on compte près de 16 000 avortements chez les jeunes femmes en moyenne par an – un chiffre en constante augmentation selon Mohsen Hassen. Celles qui y ont le plus recours sont les femmes célibataires, dans un contexte où l’éducation sexuelle est défaillante : 40 % d’entre elles disent ne pas connaître les moyens de contraception existants ou alors refusent de les utiliser par « gêne ».