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L’enfer sur terre : les civils de Mossoul esquivent la mort pour fuir le dernier combat de l’EI

S’extirpant du paysage post-apocalyptique de l’ouest de Mossoul, ceux qui parviennent à s’échapper doivent éviter les tirs des snipers et les cadavres brûlés
La plupart de ceux qui fuient Mossoul sont des femmes et des enfants (Tom Westcott/MEE)

MOSSOUL, Irak – Un groupe de civils à la traîne apparaît au bord de la ligne de front de Mossoul, jonchée de décombres, pendant une accalmie dans de lourds combats.

Un soldat leur demande de rester là où ils sont – la dernière route qu’ils doivent traverser pour atteindre les positions de l’armée irakienne est dominée par un sniper de l’État islamique. Les frappes aériennes qui ont pilonné les positions de l’EI toute la matinée ne sont pas parvenues à éliminer ce sniper mobile et très actif.

N’entendant pas ou ignorant ces appels, les civils continuent, droit dans la ligne de mire du sniper.

Plusieurs soldats se précipitent pour attraper de jeunes enfants et les porter en sécurité, tout en invitant les autres à courir. Mais blessés, traumatisés et affaiblis par des mois de malnutrition, la plupart des civils ne peuvent qu’avancer en trébuchant.

Où est ma famille ? Où est ma famille ? Où sont-ils ? – Saad, 8 ans

« Tout ce qui se trouve autour de l’université est détruit, complètement détruit », halète Mohammed, ancien juge de 64 ans, en désignant le quartier d’al-Shifa derrière lui, l’une des dernières poches à l’extérieur de la vieille ville de Mossoul où les combats continuent de faire rage.

Jeudi, l’EI a détruit la symbolique grande mosquée al-Nouri, d’où son leader Abou Bakr al-Baghdadi avait décrété son « califat » en 2014, alors que l’équipe d’élite irakienne de lutte contre le terrorisme s’approchait à moins de 50 mètres.

Buvant avec gratitude une bouteille d’eau, Mohammed sort sa carte d’identité du gouvernement, montrant son nom et son ancien métier comme preuve.

Il explique qu’il a passé trois ans à avoir peur que son identité d’ancien juge soit découverte par l’EI, qui a systématiquement exécuté les soldats, les policiers et les anciens employés du gouvernement pendant les trois ans de leur règne de terreur à Mossoul.

« Ils ont tué mon ami – un policier – en le mettant dans une cage avec deux autres et en le noyant », dit-il. Les mots semblent rester en travers de sa gorge alors qu’il se souvient de l’horreur.

Enfants perdus

« Où est ma famille ? Où est ma famille ? », demande Saad, 8 ans, qui a un sac à main de femme coloré dans ses bras et deux poulets morts à ses pieds.

Un soldat lave son visage strié de larmes avec de l’eau en bouteille, mais le garçon refuse de manger ou de boire, scrutant désespérément les visages du groupe.

« Où sont-ils ? », demande-t-il, des larmes coulant sur son visage.

Le soldat l’embrasse sur le front, lui assurant qu’ils seront retrouvés, des paroles plus réconfortantes que véridiques.

Dans le chaos du combat, beaucoup sont séparés, et face aux tirs de mortiers, aux frappes aériennes et aux snipers, tous ne s’en sortent pas.

Un soldat de l’armée irakienne porte une enfant à travers la zone de tir des snipers pour la mettre à l’abri (Tom Westcott/MEE)

Alors que les civils boivent de l’eau et mangent des biscuits avec gratitude, les soldats identifient un suspect de l’EI après avoir découvert des contusions révélatrices autour de son aisselle.

Les bleus sombres causés par le recul des armes en raison des tirs répétés constituent l’une des rares façons dont les militaires qui tiennent cette ligne de front – qui est à plusieurs kilomètres du point de contrôle civil le plus proche – peuvent identifier les hommes suspectés d’appartenir à l’EI.

Cependant, le suspect insiste sur le fait que ces ecchymoses résultent des décombres provenant d’une frappe de mortier.

Sceptiques, les soldats demandent aux civils si quelqu’un le reconnait.

Traduction : « Un ancien soldat des forces spéciales américaines devenu travailleur humanitaire court à travers les échanges de tirs pour sauver un enfant de l’EI »

Mohammed, l’ancien juge, confirme que l’homme n’était pas avec l’EI et celui-ci est autorisé à suivre la colonne traînante des femmes et des enfants.

Ils commencent à marcher lentement dans les rues réduites à des tas de décombres par les combats, et bordées de cadavres noircis en décomposition des combattants de l’EI et de voitures renversées.

Le prochain groupe de civils suit une route différente ouverte par l’armée, où un mur brisé offre une certaine protection contre le sniper.

Ils crient qu’il y a des blessés qui ne peuvent pas marcher et plusieurs soldats et une médecin bénévole française se précipitent de l’autre côté de la rue.

Pertes civiles

Une autre attaque aérienne frappe à proximité et le corps d’une jeune fille vole dans l’air.

« Elle portait une robe rouge. Elle a été projetée à 50 mètres au-dessus de moi. Je l’ai vue si clairement », a déclaré un photographe suédois qui a été témoin de la scène, la sueur coulant sur son visage après s’être précipité de l’autre côté de la route.

« Elle portait une robe rouge. Elle a été projetée à 50 mètres au-dessus de moi. Je l’ai vue si clairement » – Un photojournaliste suédois

« Je pouvais voir sa robe rouge. C’était juste une jeune fille », répète-t-il désespérément.

La médecin française – Aude – revient après avoir soigné un couple de personnes âgées souffrant de blessures causées par des éclats d’obus et aidé les soldats à déplacer le corps sans vie d’une autre jeune femme de la ligne de front dans une école abandonnée à proximité.

La jeune femme morte – belle et dans la vingtaine – portait des bijoux en or, des biens précieux avec lesquels elle espérait s’échapper. Le corps ne sera transporté dans un cimetière que lorsque des véhicules blindés pourront atteindre cette position.

Des civils en fuite reçoivent de l’eau, du jus de fruits et des biscuits de la part de l’armée irakienne (Tom Westcott/MEE)

De plus en plus de civils apparaissent, transportant leurs maigres possessions dans des sacs de riz transformés en sacs à dos de fortune. Un homme porte un proche handicapé sur son dos. Un autre en béquilles avance en boitant.

La plupart sont des femmes et des enfants, leur visage pâle et leurs grands yeux ne captent plus la peur, alors même que les bombes continuent de tomber à quelques centaines de mètres.

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« La plupart des jeunes hommes qui se trouvent encore à l’intérieur sont de Daech – nous sommes sûrs à cent pour cent qu’ils sont de Daech –, donc il y en a très peu qui sortent », explique l’officier Jabbar de l’armée irakienne, âgé de 51 ans. Trois arrestations ont déjà été effectuées ce matin-là.

De nombreux civils sont blessés, des d’éclats d’obus sont toujours logés dans leurs bras et leurs jambes. Un garçon hurle tandis qu’un médecin nettoie une blessure à son mollet avec de l’iode. Certains se sont vu panser leurs blessures par des professionnels ; leurs membres fracturés tiennent en place avec des tiges médicales qui forment une ossature externe.

Un filtrage pour identifier les membres de l’EI

« Bien entendu, ces opérations ont été réalisées par des médecins de l’EI et nous savons qu’ils ne s’occupent que des leurs, donc ces hommes étaient probablement dans le camp de l’EI », explique Aude.

« Mais il est difficile pour les soldats de prouver quoi que ce soit ici sur la ligne de front et les soldats savent que ces hommes feront l’objet de deux filtrages appropriés avant de quitter Mossoul. »

« Les cliniques de l’EI sont si bien approvisionnées et contiennent littéralement des milliers de dollars d’équipements modernes et de médicaments » – Aude, médecin française

Tout en vérifiant des plaies ouvertes et des blessures pansées grossièrement par de la famille ou des amis avec des bandages ou des bandes de tissu sales, elle explique que les médecins sur la ligne de front ont profité des hôpitaux de campagne bien approvisionnés de l’EI dans les nouvelles zones libérées.

« C’est fou. Les cliniques de l’EI sont si bien approvisionnées et contiennent littéralement des milliers de dollars d’équipements modernes et de médicaments », affirme-t-elle, ajoutant que la plupart des médicaments comportent une date de production située en 2016.

« J’ai été blessé il y a douze jours par un tir de mortier », explique Najam, 61 ans, en montrant sa main droite grossièrement bandée et désormais immobile. « Quelqu’un dans le sous-sol où nous nous cachions m’a aidé à y attacher une attelle. »

Son épouse et lui sont originaires de Bagdad, mais ils sont pris au piège à Mossoul depuis deux ans et demi après être venus porter secours à leur fille.

Des civils commencent la longue marche à travers les rues dévastées de Mossoul, de la ligne de front jusqu’au premier poste de filtrage (Tom Westcott/MEE)

« Après l’arrivée de Daech à Mossoul, le mari de ma fille a eu de nombreux problèmes. Il refusait de se laisser pousser la barbe ou d’arrêter de fumer et il a continué d’être arrêté et puni. [...] Il a été sévèrement battu, à de nombreuses reprises », explique Najam.

« Un jour, il nous a téléphoné pour nous dire qu’il avait l’intention de tenter de fuir en Turquie et que nous devions venir chercher notre fille. »

Bien que conscient des dangers que comportait le fait d’entrer dans la ville de l’EI, il était encore possible d’entrer et de sortir de Mossoul pendant ces premiers jours et Najam pensait que le fait d’être une unité familiale originaire de Bagdad leur aurait donné une certaine marge de manœuvre.

Ils sont entrés dans Mossoul sans difficulté mais lorsqu’ils ont essayé de partir avec leur fille, ils se sont vu refuser la permission de sortir.

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« Nous avons essayé de partir à plusieurs reprises. Chaque fois, j’expliquais que ma maison était à Bagdad et que nous voulions juste rentrer chez nous, mais chaque fois, ils disaient que c’était interdit et ils nous refoulaient. Parfois, j’étais puni, d’autres fois non. »

La voix cassée, il bredouille : « Nous devions venir secourir notre fille, mais… mais… cela fait presque trois ans que je n’ai pas vu ma maison. Trois années terribles. »

Un autre homme d’une soixantaine d’années, ancien maître de conférences à l’université de Mossoul, s’arrête pour regarder un journaliste occidental dans les yeux et déclare dans un anglais soigné : « Le problème, c’est Tony Blair. Mais maintenant, la partie est finie. » Après ces quelques mots, il reprend sa marche d’un pas lourd.

Alors que le flot de civils faiblit, deux soldats reviennent de positions sur la ligne de front où une avancée planifiée de plusieurs centaines de soldats de l’armée irakienne a été immobilisée la nuit précédente par des tirs intenses de l’EI.

Le visage et la main de l’un d’entre eux sont lourdement bandés, mais il préfère montrer fièrement le butin qu’il a pris à un combattant de l’EI décédé : une AKS-74U – une variante de la kalachnikov appelée « Oussama » par les soldats irakiens parce qu’elle était l’arme de prédilection d’Oussama ben Laden – et trois cartouches chargées.

Un soldat blessé montre une arme et des munitions qu’il a prises à un combattant de l’EI tué (Tom Westcott/MEE)

Les soldats affirment que leur unité, qui est bloquée dans trois bâtiments depuis près de 24 heures, a besoin de nourriture et d’eau.

Alors que les combats s’intensifient, il n’y a plus de civils qui apparaissent, mais aujourd’hui, plus de 600 personnes se sont échappées de cette partie de la ville. C’est une bonne journée si l’on se rapporte à la moyenne habituelle dans l’ouest de Mossoul : le retrait des combattants de l’EI au cours de cette journée a permis à plusieurs centaines de personnes de tenter leur chance pour s’échapper malgré les frappes aériennes et les tirs de mortier.

Le lendemain, le tronçon de route délabré, toujours surplombé par le sniper, qui a échappé à d’innombrables frappes aériennes au cours des 24 dernières heures, reste vide et n’est traversé que par intermittence par des soldats et quelques véhicules militaires.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.