Aller au contenu principal

Les agriculteurs de Bahreïn tentent de résister à l’urbanisation et au réchauffement climatique

En un peu plus de dix ans, le nombre de travailleurs agricole à Bahreïn s’est effondré, passant de 15 000 à 650 à peine
Un fermier bahreïni récolte des dattes à Bori, un village au sud de Manama, la capitale (AFP)

MANAMA – Même quand la température atteint 45 ºC, ce qui arrive souvent l’été, Hussein Sadiq ne quitte jamais sa ferme du village d’al-Badie, à l’ouest de Bahreïn.

Hussein, la cinquantaine, cultive surtout des courges, des concombres, des oignons, des tomates et des papayes, et il travaille la même parcelle de terre depuis plus de 30 ans, comme son père avant lui.

Ce fermier trapu explique qu’il ressent une connexion spéciale avec la terre et qu’il s’est depuis longtemps habitué à la chaleur et aux conditions pénibles. Pourtant, à cause de la réduction des dépenses publiques et au climat de plus en plus orageux, il lui est devenu presque impossible de continuer.

Hussein Sadiq raconte que depuis dix ans, ses bénéfices se sont érodés d’année en année. Cela l’a contraint à rogner sur du matériel essentiel comme les filets destinés à protéger du soleil, ce qui nuit encore plus au rendement et aux profits.

Pour compenser, il a souscrit des emprunts importants, d’un montant total de 100 000 dinars bahreïnis (près de 24 000 euros), pour acheter le terrain et cesser de payer un loyer qu’il ne pouvait plus couvrir, mais cela lui a causé encore plus de problèmes financiers.

Aujourd’hui, il affirme qu’il envisage sérieusement de tout arrêter, de vendre son terrain à des promoteurs et de partir s’installer en ville, comme un nombre croissant de fermiers expropriés et sans emploi.

« C’est le métier que j’ai hérité de mon père », a déclaré Hussein Sadiq à Middle East Eye. « Tout ce que je sais faire, c’est travailler la terre. »

Il n’est pas le seul fermier à soutenir que le secteur n’est plus viable. Des chiffres officiels publiés par le ministère de l’Agriculture montrent que le nombre de Bahreïnis cultivant la terre s’est effondré, passant de 15 000 en 2002 à seulement 650 de nos jours. Ceux qui connaissent bien le secteur affirment que le chiffre actuel est encore plus bas – environ 100 personnes.

Une agriculture en déclin

On a souvent tendance à assimiler ce tout petit État du Golfe à un tas de sable et une poignée de gratte-ciel, mais cela n’a pas toujours été le cas. Pendant des siècles, Bahreïn a été connu comme « le pays au million de palmiers ». Les fermiers locaux se spécialisaient dans la culture du palmier-dattier et produisaient assez de dattes pour en exporter dans tout le Moyen-Orient.

Au milieu du siècle dernier, les choses ont cependant commencé à changer. Poussés par la transformation des habitudes alimentaires et une nouvelle demande, les fermiers ont abandonné les palmiers pour des cultures plus gourmandes en eau comme les tomates et les concombres, ainsi que le riz, le blé et des exploitations laitières.

Tandis que la prédominance du pétrole dans l’économie ne faisait que s’accentuer et que les investissements affluaient à Manama, les fermiers se sont retrouvés de plus en plus menacés. Les plus petits producteurs proches de la capitale ont très vite commencé à vendre leurs terres.

Travailleurs agricoles bahreïnis (*Ceux qui travaillent dans le secteur agricole affirment que le chiffre réel est encore plus bas)

Les revenus du pétrole ont cependant permis au gouvernement d’attribuer une aide financière importante aux cultivateurs de l’ouest de Bahreïn, qui a toujours été considéré comme la principale région agricole de l’île. Pendant des décennies, on leur a prodigué de généreuses subventions qui, en contribuant à payer les loyers, l’eau, les semences et les outils, leur ont permis de continuer à se battre.

Mais au début du siècle, les ressources pétrolières de Bahreïn ont commencé à se tarir et les réserves sont devenues de plus en plus difficile à exploiter. En 2007 et 2008, au moment de la crise financière mondiale, la part de la dette publique dans le PIB de Bahreïn a commencé à augmenter, en dépit d’une hausse mondiale des prix du pétrole.

En 2011, les manifestations anti-gouvernementales inspirées par le Printemps arabe ont exercé une pression supplémentaire sur l’économie. Un grand nombre d’investisseurs et d’entreprises étrangères se sont retirés en raison de la violence qui régnait alors.

L’année suivant, Tamkeen – un organisme parapublic qui fournissait habituellement des prêts d’environ 24 000 euros à chaque fermier – a suspendu ses activités, citant de nombreux abus perpétrés par des individus qui ne travaillaient pas dans le secteur agricole et qui tentaient de profiter du système pour obtenir un emprunt à peu de frais.

L’effondrement du cours du pétrole au cours de ces deux dernières années a porté le coup de grâce, et le gouvernement s’est vu contraint de supprimer d’importantes subventions.

« Avant, le gouvernement nous procurait gratuitement tout le matériel essentiel, mais depuis 2014 les ressources sont devenues largement insuffisantes et nous avons été obligés d’acheter du matériel à l’étranger à des prix exorbitants », a commenté Hussein Sadiq.

Un fermier bahreïni s’occupe de ses cultures (MEE/Islam al-Zeny)

Pour cette raison, des dizaines d’agriculteurs bahreïnis ont perdu leur travail l’année dernière – une tendance qui s’est aggravée en 2016. Plusieurs fermes importantes auraient été détruites pour faire place à des complexes résidentiels, malgré le fait que des terrains étaient disponibles dans les environs.

Le gouvernement affirme que ce sont les offres lucratives des promoteurs qui poussent les fermiers à vendre, mais de nombreux fermiers ne possèdent pas leur terre et déclarent avoir été chassés par de gros propriétaires attirés par la promesse de loyers commerciaux plus élevés.

Sayed Jaafar a loué une ferme pendant plus de douze ans, jusqu’à ce que son propriétaire lui intime l’ordre de partir après avoir été approché par un développeur. Il raconte qu’il a perdu son unique source de revenus sans autre forme de procès, le laissant dans l’incapacité de nourrir sa famille.

« Depuis qu’on m’a chassé de ce terrain, je n’ai pas eu les moyens de nourrir ma famille, a-t-il raconté à MEE. Je ne demande ni aide, ni argent, je veux juste qu’on me rende ma terre. »

La sécurité alimentaire

Le gouvernement a essayé d’aider les fermiers et en 2010, a promis de créer des réserves agricoles qui protègeraient la terre des développeurs. Il a également assuré qu’il s’emploierait à encourager l’irrigation et à essayer d’introduire une agriculture verticale, censée être plus respectueuse de l’environnement et plus efficace.

Dans le cadre de ce projet, les fermiers les plus pauvres ont eu la possibilité de louer à bas prix au gouvernement des terrains dits en dotation, mais beaucoup se sont plaints que la terre était de mauvaise qualité et qu’il était difficile d’y faire pousser les cultures.

Kadhim Mahdi a déclaré à MEE que les agriculteurs ne pouvaient tout simplement plus s’en sortir avec la chute du niveau de vie à laquelle ils étaient soumis.

« Les terres ne sont pas enregistrées officiellement, et elles peuvent être désertes et en friche, mais quand des agriculteurs se mettent à les exploiter et à les cultiver convenablement, le gouvernement exige subitement d’augmenter le loyer, ce qui pousse les fermiers à se mettre en quête d’autres terrains », a-t-il constaté.

Hussein Sadiq, qui est sur le point de vendre sa terre, s’est aussi plaint du fait que le programme de soutien du gouvernement était difficile d’accès et que les formulaires se révélaient trop difficiles à remplir pour beaucoup de fermiers.

Le gouvernement a déclaré qu’il se contentait d’être prudent pour éviter d’accorder de l’aide à des personnes qui n’étaient pas des travailleurs agricoles et qui tentaient de profiter du système pour demander une assistance agricole, mais cette impasse a donné l’impression à de nombreux fermiers qu’ils avaient été abandonnés par l’État.

Sans aucun secours sérieux, beaucoup s’attendent à ce que leurs conditions de vie se détériorent. Longtemps utilisée pour arroser les cultures, la nappe phréatique est en train de s’épuiser, tandis que la salinisation des terres cultivables, qui ravage la production agricole, se répand.

Bahreïn étant un archipel, les scientifiques pensent que le pays est particulièrement exposé au réchauffement climatique qui va provoquer une élévation du niveau de la mer. Ces dernières années, ce royaume du Golfe largement désertique a été touché par la sécheresse et par des inondations meurtrières, qui devraient devenir plus fréquentes à mesure que les effets du réchauffement climatiques se feront sentir.

Mohammed Anwar, un agriculteur de 66 ans, a affirmé que le manque d’eau constituait maintenant son problème principal. Étant donné que le gouvernement a supprimé les subventions pour l’eau, il ne peut pas exploiter plus du quart de la superficie de sa terre, située près du village de Busaiteen, au nord de Bahreïn. En outre, les cultures qu’il fait pousser ont tendance à mourir ou à produire des rendements faibles parce qu’il n’y a pas assez d’eau pour les arroser.

« J’ai fait beaucoup d’efforts, comme beaucoup d’autres fermiers, mais malgré nos efforts nous ne pouvons pas sauver ce métier de l’extinction », a-t-il constaté.

« Je ne peux tout simplement pas continuer à faire un travail qui ne me procure pas assez de revenus pour subvenir aux besoins de ma femme et de mes six enfants. »

Traduit de l’anglais (original) par Maït Foulkes.