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Les Drapeaux blancs, une nouvelle menace au nord de l’Irak

Des membres de la mafia kurde et de l’État islamique se sont rassemblés sous une nouvelle bannière, et ces combattants n'ont aucunement l'intention de capituler
Ali Ghazi Swaish al-Obeidi avec ses hommes tandis qu’ils se préparent à affronter les Drapeaux blancs (MEE/Tom Westcott)

TOUZ KHORMATOU, Irak – Derrière les flammes rugissantes qui brûlent les excès de gaz dans une installation pétrolière, dans les montagnes de Jambur au nord de l’Irak, s’étendent des kilomètres de désert inhospitalier et la dernière ligne de front post-État islamique en Irak.

L’installation pétrolière de Jambur a été sécurisée par les forces irakiennes en octobre, alors que le gouvernement a repris le contrôle des territoires contestés au gouvernement régional kurde suite à son référendum désastreux sur l’indépendance. Cependant, selon les commandants, l’installation continue d’être attaquée tous les jours par un groupe de combattants se cachant dans les montagnes de Jambur. 

Ali Ghazi Swaish al-Obeidi, commandant de la brigade de l’imam Jundil

« Les Drapeaux blancs attaquent presque tous les jours. Ils ont beaucoup d’armes, y compris de l’artillerie et des mortiers »

Les Drapeaux blancs seraient une alliance d’anciens combattants du groupe État islamique et de membres de la mafia kurde mécontents, poussés hors de la ville voisine de Touz Khormatou. Le groupe est connu localement sous le nom de « Drapeaux blancs », d’après sa bannière – un lion noir sur fond blanc.

Bien que les Drapeaux blancs semblent être une entité mythique – les preuves photographiques se limitent à quelques images largement diffusées sur les réseaux sociaux – pour les forces qui tiennent la ligne de front de Jambur, ils constituent une menace très réelle. 

« Les Drapeaux blancs nous attaquent presque tous les jours, habituellement à l’aube ou au crépuscule, et ils ont beaucoup d’armes, y compris de l’artillerie lourde et des mortiers », affirme Ali Ghazi Swaish al-Obeidi à MEE.

Obeidi commande une unité de la brigade de l’imam Jundil des Hachd al-Chaabi, responsable de la sécurité de l’installation pétrolière et des pipelines qui acheminent le pétrole des champs de Jambur vers les principales stations de traitement de la North Oil Company à Kirkouk.

Une représentation de la bannière des Drapeaux blancs (capture d’écran)

« Ils sont un mélange de combattants de l’EI et de la mafia kurde locale. Nous savons qu’ils se battent sous ce drapeau blanc parce qu’après notre plus grande bataille contre eux ici, où nous avons eu trois martyrs et avons tué quatre de leurs membres, nous avons trouvé un de leurs drapeaux blancs. »

Selon Obeidi, il y a au moins 500 combattants opérant dans les montagnes, mais ce nombre pouvait aller jusqu’à un millier. 

Alliance redoutable

« Les Drapeaux blancs sont des membres de l’EI et de milices kurdes locales indépendantes. Ce ne sont ni des peshmergas ni des membres de forces de sécurité officielles kurdes », explique à MEE le chef de la Division d’intervention d’urgence des forces spéciales irakiennes (ERD), Thamer al-Husseini, depuis Touz Khormatou.

Husseini a déclaré que ses forces s’étaient rassemblées dans la ville, à 20 km au sud de la ligne de front de Jambur, pour préparer la libération de cette chaîne de montagnes. « Nous ne pensons pas qu’ils soient très nombreux mais ils occupent les montagnes derrière Touz Khormatou et se comportent comme des terroristes. »

La division a récemment repoussé les attaques des Drapeaux blancs sur Touz Khormatou, dans la province irakienne de Salah al-Din, une première phase de l’opération. Ils sécurisent maintenant la ville pour permettre aux habitants de rentrer chez eux, avant de déplacer des troupes dans les montagnes.

Husseini a déclaré que la bataille pour libérer les montagnes de Jambur était imminente et qu’elle serait conjointe, menée par l’ERD, et soutenue par les forces irakiennes des Hashd al-Chaabi et les peshmergas du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), qui organiseront leur partie de l’offensive d’après frontières d’octobre 2017 du GRK.

Les forces irakiennes ont découvert des canalisations puisant dans les pipelines des montagnes de Jambur (MEE/Tom Westcott)

« L’opération sera menée par nous de ce côté et par les peshmergas depuis le Kurdistan », précise-t-il.

« Nous avons déjà eu des discussions avec les commandants des peshmergas et nous arrangeons les détails pour en faire une opération conjointe. Nous ne traitons qu’avec des commandants militaires, nous ne sommes pas impliqués dans une quelconque affaire politique entre l’Irak et le GRK. »

Que veulent les Drapeaux blancs ?

Selon Obeidi, l’objectif principal des Drapeaux blancs est de reprendre le contrôle des installations pétrolières, afin de leur permettre de continuer ce qu’il qualifie de vols de pétrole lucratifs. Il a précisé que ses forces avaient trouvé de nombreuses preuves d’un vaste vol de pétrole au cours des quatorze années où la région était sous contrôle kurde.

« Nous avons déjà déterré quatre kilomètres de tuyaux de petit calibre qui ont été montés sur les canalisations principales pour puiser le pétrole, le voler et le transférer dans d’autres régions », assure le chef des affaires civiles de la brigade de l’imam Jundil, Faisal Ghazi.

« Ces vols ont été perpétrés sous la surveillance des forces de sécurité kurdes pendant quatorze ans. Elles auraient dû protéger le pétrole, mais soit ils supervisaient le vol soit ils étaient impliqués dedans pour en faire illégalement le commerce.

« Ces vols de pétrole ont été perpétrés sous la surveillance des forces de sécurité kurdes pendant quatorze ans » 

- Faisal Ghazi, chef des affaires civiles de la brigade de l’imam Jundil

« Pendant quatorze ans, il n’y a eu ici aucun contrôle gouvernemental, alors ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. »

Farid J Sadik al-Jadir, chef de la North Oil Company de Kirkouk, admet que les vols de pétrole dans le nord de l’Irak n’étaient pas un problème nouveau.

« Il y a effectivement des endroits où des vols de pétrole ont été commis mais, depuis octobre, quand nous avons commencé à reprendre le contrôle, nous avons enlevé ces petits tuyaux utilisés par les voleurs et réparé les dégâts », explique-t-il.

« Nous menons des procédures légales contre certains responsables des vols de pétrole, mais nous soupçonnons que de tels vols se poursuivent dans certains champs du nord que nous ne contrôlons pas. »

Selon Obeidi, les Drapeaux blancs ont endommagé certaines infrastructures pétrolières qui se trouvaient au-delà de la zone de contrôle de sa force, mais assure que la station de dégazage de Jambur et ses employés sont entièrement sécurisés par ses 500 hommes, parmi lesquels 50 combattants kurdes.

« Nous sommes ici principalement pour protéger l’installation pétrolière et les pipelines parce que le pétrole appartient à tous les Irakiens, pas seulement à de petits groupes ou à certaines régions du pays », souligne-t-il.  

La voie vers davantage de destruction

Les Drapeaux blancs voulaient également regagner suffisamment de territoire pour rouvrir une route stratégique vers les montagnes de Hamreen, près de Hawija, afin de permettre aux combattants de l’EI rebelles de rejoindre leurs rangs, ajoute Obeidi.

Hawija, dernier avant-poste de l’EI en Irak, a été libérée en octobre dernier mais, au lieu d’opposer une dernière défense, de nombreux combattants de l’EI ont fui la ville pour se cacher dans les zones rurales périphériques.

Les forces irakiennes débarrassent encore les montagnes de Hamreen des combattants. 

L’une des zones les plus surveillées sur la route vers l’installation pétrolière de Jambur, qui ne peut être atteinte qu’avec une escorte lourdement armée via une route isolée de l’autoroute principale de Bagdad à Kirkouk et bordée d’avant-postes militaires, est la route fermée qui conduit aux montagnes de Hamreen.

Les forces irakiennes indiquent que de nombreuses attaques ont été menées contre les infrastructures pétrolières depuis le mois d’octobre (AFP)

Qui qu’ils soient véritablement, leur émergence était une conséquence attendue de la défaite de l’EI dans la région et de la récupération des territoires contestés par les forces gouvernementales irakiennes, selon les commandants militaires locaux.

Dans un entretien accordé à MEE en novembre, le commandant des Hashd al-Chaabi à Touz Khormatou, Ahmed Assad Cheirli, avait prédit l’émergence d’entités combattantes dans la chaîne de montagnes de Jambur. 

« Il y a plusieurs camps par-delà les montagnes : un camp d’entraînement de l’EI appelé Perkanna où il reste encore des membres actifs de l’EI et il y a au moins un autre camp qui héberge des déplacés de 43 villages de cette région qui soutenaient l’EI », avait-t-il déclaré. 

Pas d’amis dans les montagnes

Après des affrontements violents à Touz Khormatou, alors que les forces gouvernementales faisaient pression pour récupérer les territoires contestés du nord de l’Irak, il a déclaré que des combattants kurdes et des membres de groupes mafieux qui opéraient depuis longtemps à Touz Khormatou s’étaient enfuis vers cette même chaîne de montagnes.  

« Il y a une présence kurde là-bas également, qui, selon nous, aide les membres de l’EI et leurs familles », a déclaré Cheirli. « Ce que nous avons vu autour de Touz Khormatou, c’est que certains Kurdes ont utilisé l’EI pour les aider à acquérir et à garder le contrôle du territoire qu’ils voulaient, et nous croyons qu’il existe encore une relation entre eux par-delà ces montagnes. »

Le gouvernement irakien poursuit son programme de réinstallation des personnes déplacées dans le district de Salah al-Din à Touz Khormatou et dans les villes et villages périphériques autrefois occupés par l’EI.

À LIRE : Comment vaincre l’État islamique en irak

Cependant, ce programme reste un défi, avec la destruction généralisée des maisons, un manque quasi total d’infrastructures et la question des familles des anciens combattants de l’EI qui posent tous des problèmes.

Lorsque les anciens habitants de la ville voisine de Suliman Beg ont été accueillis la semaine dernière pour constater l’état de leurs maisons, trois familles identifiées comme étant des partisans de l’EI se sont cachées parmi les civils, révèle une source de l’ERD à MEE.

Ils ont été arrêtés après le départ des journalistes.

L’avenir des anciens combattants de l’EI et de leurs familles demeure l’un des problèmes post-EI les plus complexes en Irak. Avec quasiment nulle part ailleurs où s’enfuir, les montagnes de Jambur semblent être un refuge définitif.

Traduit de l'anglais (original) par VECTranslation.