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Les États-Unis abandonnent les Irakiens qui les ont aidés

Depuis qu’ils ont fui l’Etat islamique, des Irakiens auparavant employés par les Américains vivent désormais en exil et luttent pour obtenir un visa d’asile
Plus de trois cents Yézidis vivent dans un bâtiment scolaire abandonné, dans l’attente d’une décision du département d’Etat américain quant à leur demande d’asile (MEE/Ane Nordentoft)

BATMAN, Turquie – Sivan, 43 ans, a les cheveux noirs et courts, les mains ridées et des cernes sombres sous les yeux. Lorsque l’Etat islamique a investi le nord de l’Irak en août 2014, il a rapidement ramassé une poignée d’affaires avant de s’enfuir avec sa famille. Même s’ils ont échappé au vacarme des coups de feu, ses enfants restent traumatisés par les hurlements de leur peuple à l’agonie.

« Mon fils pense toujours au massacre », a confié Sivan à Middle East Eye tout en se frottant les mains pour se réchauffer, à l’extérieur d’un camp de réfugiés surpeuplé dans l’est de la Turquie.

A la suite des premières élections constitutionnelles irakiennes sous l’occupation américaine en 2005, Sivan avait été embauché comme interprète par les forces armées américaines.

L’occupation a aggravé la méfiance d’un pays déjà divisé, et comme des décennies de répression par l’Etat avaient entravé la formation de toute société civile capable de promouvoir la réconciliation, la violence a atteint de nouveaux sommets entre les multiples communautés du pays.

Alors qu’une grande partie de la population sunnite a été marginalisée par la nouvelle structure du pouvoir, un mouvement de rébellion appelé al-Qaïda en Irak (AQI), ancêtre de l’Etat islamique, s’est développé en attirant les membres démunis de cette communauté. Le groupe s’est engagé à éliminer les forces américaines, ceux qui les aident et ceux qu’ils considèrent comme des apostats de l’islam.

« Ils avaient deux raisons de nous tuer », a expliqué Sivan à MEE. « Nous sommes des Yézidis et j’ai travaillé comme interprète pour les Américains. »

Après avoir fui vers Batman, une ville du sud de la Turquie à prédominance kurde, Sivan a formulé une demande de visa spécial d’immigration (« special immigration visa », ou SIV) auprès des Etats-Unis. Le programme de SIV a été créé en 2008 afin d’offrir aux interprètes irakiens une voie légale pour immigrer en Amérique.

Toutefois, si Sivan a réussi à formuler sa demande de SIV en exil, il fait partie des quelque 43 000 Irakiens en situation précaire qui attendent de recevoir une décision du département d’Etat américain.

Coincés dans les méandres de la bureaucratie

Le programme de SIV a pris fin en septembre 2014 au profit du programme Direct Access (P2). Plus complet, ce programme a été conçu pour tous les Irakiens confrontés à un danger imminent en raison de leurs liens passés avec les Etats-Unis. Cependant, l’expansion de l’Etat islamique en juin a provoqué la suspension du traitement des demandes des réfugiés par l’ambassade américaine à Bagdad.

L’arrêt de ce service a poussé des milliers d’Irakiens à fuir vers les pays voisins et à déposer une demande d’asile auprès des Etats-Unis via l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Or, si le traitement des dossiers se poursuit à l’extérieur du pays, cette suspension a amplifié les retards à hauteur de 2 000 demandeurs supplémentaires chaque mois.

« Les gens se retrouvent souvent coincés dans le processus administratif pendant des années, jusqu’à ce qu’ils se voient signifier un refus pour des raisons inexpliquées », a précisé par Skype Catherine L. Crook, associée à la communication pour l’Iraqi Refugee Assistance Project (IRAP), une organisation qui apporte une assistance juridique aux personnes les plus menacées au Moyen-Orient.

Bachar, ancien officier des forces de police dans l’Irak post-Saddam Hussein, cachait son insigne à bon nombre de ses voisins qui étaient affiliés à l’AQI. Craignant pour sa vie depuis 2004, il a attendu d’avoir assez d’argent pour démissionner afin de protéger sa famille.

Lorsque Bachar a fui l’Etat islamique en août pour se réfugier à Batman, il a contacté l’OIM pour relancer sa demande d’asile. Malgré ses quelques compétences en anglais parlé, son analphabétisme l’a empêché de suivre les instructions en ligne.

« Je ne sais pas ce que veulent les Américains », a déclaré Bachar en montrant à MEE ses documents de demande d’asile auprès de l’OIM. « J’ai peur de voir ma famille rester dans ce camp pour toujours. »

« La plupart de nos interprètes ne savaient pas très bien lire », a expliqué par Skype Robert, un ancien commandant de bataillon qui a employé Sivan lorsqu’il a officié en Irak.

Le bataillon de Robert, qui dépendait de neuf interprètes, a formé les forces militaires et de police irakiennes en 2008. Se sentant redevable envers ces traducteurs qui ont contribué à préserver sa sécurité, Robert a tenté d’aider Sivan en lui expliquant par téléphone les instructions pour la demande de SIV en ligne.

Pourtant, sans Internet et avec des coupures de courant fréquentes dans le bâtiment où il vit, présenter tous les documents requis n’a pas été chose aisée pour Sivan. Et s’il y a des raisons d’espérer pour ceux qui parviennent enfin à compléter leur demande d’asile, seuls 3 084 SIV ont été approuvés en 2014 malgré le retard existant. Il s’agit du nombre le plus élevé depuis la création du programme.

Des refus au nom de la sécurité

Malgré les recommandations formulées par l’IRAP, Catherine L. Crook indique que des milliers de cas font l’objet d’un refus pour des « raisons de sécurité ». Cependant, les motifs exacts de ces refus ne sont presque jamais dévoilés.

Des souffrances passées causées par une détention illégale, des actes de torture et des poursuites judiciaires sous le régime de Saddam Hussein ont été considérées comme des motifs raisonnables pour refuser une demande. Pour d’autres, une affiliation avec des groupes alliés aux troupes américaines pendant l’occupation constitue un motif de refus.

« Généralement, il n’y a aucune explication et il n’est pas possible de faire appel de la décision », a déclaré Crook à MEE.

Beaucoup de ceux qui se sont vu signifier un refus se tournent vers le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), mais les demandeurs d’asile auprès de cet organisme en Turquie doivent attendre près de dix ans pour savoir s’ils sont éligibles à une réinstallation.

Feysel, un fermier yézidi de 32 ans, s’est enfui vers le village irakien de Dahuk, où son épouse a subi une greffe de rein qui lui a sauvé la vie. A peine a-t-elle eu le temps de récupérer qu’elle a dû fuir l’Etat islamique avec sa famille.

Arrivé à Batman, Feysel a inscrit sa famille auprès du HCR dans l’espoir que lui et ses proches soient réinstallés dans un pays tiers sûr. Mais leur premier entretien dans le cadre de leur demande d’asile, nécessaire pour déterminer leur statut de réfugié, n’est pas prévu avant le 20 mai 2022.

« L’état de santé de mon épouse est préoccupant », a déclaré Feysel à MEE en tenant son enfant dans ses bras. « Elle ne pourra jamais attendre aussi longtemps dans ces conditions. »

Après avoir présenté au HCR le dossier médical de son épouse reçu à Dahuk afin de prouver son besoin urgent de soins cliniques, l’organisation a cédé et avancé l’entretien de sa famille au 20 mai 2015. Dans la mesure où les demandeurs d’asile en Turquie voient très rarement leur dossier passer aussi vite, les SIV sont considérés comme la seule lueur d’espoir pour les Irakiens qui ont été en lien avec les Etats-Unis.

Aujourd’hui, plus de trois cents Yézidis vivent dans un ancien bâtiment scolaire entretenu par le Parti populaire démocratique, un parti pro-kurde de Turquie. Disposant de peu de contrôle sur leur sort, beaucoup attendent sans but que le département d’Etat américain leur adresse un simple signe.

« J’aimerais que mon fils puisse dormir », a déclaré Sivan à l’entrée du bâtiment, regardant par-delà l’horizon. « Plus jamais je ne l’amènerai en Irak. »


Traduction de l'anglais (original).