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Les périls de la vie quotidienne sous le régime militaire dans le nord du Sinaï

La situation des habitants du Sinaï va probablement se détériorer davantage après la mort de sept soldats dans des affrontements ce week-end
Un véhicule blindé égyptien patrouillant dans le Sinaï (AFP)

LE CAIRE – « Imaginez voir des cadavres sur les bas-côtés de la route lorsque vous vous rendez au travail », a déclaré Sarah, décrivant son trajet jusqu’à l’université et pour rentrer à son domicile à Arich, dans le nord de la péninsule du Sinaï.

La route est désormais truffée de fortifications, de barrières de sable et de points de contrôle qui rallongent encore le trajet déjà long vers le campus rattaché à l’université du canal de Suez.

Cela fait maintenant plus de deux ans que cela dure, explique-t-elle, précisant que même si le couvre-feu de 17 h à 5 h imposé en octobre 2013 était pire, la libre circulation demeure paralysée. Depuis, le couvre-feu a été réduit et commence à minuit pour se terminer à 6 h du matin, mais Sarah maintient que les gens sont toujours confinés dans leurs villes d’origine.

Les violences dans le Sinaï n’ont cessé d’augmenter depuis la mort de trente-et-un soldats dans des attaques en octobre l’année dernière, et les responsables font état d’affrontements réguliers entre les extrémistes et les militaires.

De nouveaux affrontements ont eu lieu ce weekend. Samedi, sept soldats ont été tués lorsqu’une roquette a frappé un point de contrôle dans le nord du Sinaï, tandis que cinquante-neuf extrémistes auraient été tués après des opérations militaires dans la péninsule, selon les déclarations d’un porte-parole de l’armée dimanche.

Mohamed Seleem, journaliste basé dans le nord du Sinaï, a rapporté à Middle East Eye que depuis que la sécurité a commencé à se détériorer, les habitants encourent de nombreux risques, notamment le bombardement et la démolition des maisons, les arrestations arbitraires et les disparitions forcées aux mains de l’État. Les habitants sont également aux prises, ajoute-t-il, avec les longues coupures d’électricité, les couvre-feux, les interruptions de l’accès à Internet et la coupure des lignes de télécommunication.

« Le pire vient d’endroits comme la 101e brigade, où se déroulent les pires formes de torture… plusieurs personnes sont mortes et leurs corps ont été jetés sur les routes », a déclaré Sarah (qui a refusé de divulguer sa véritable identité pour des raisons de sécurité) en référence à un quartier général militaire d’Arich.

« [Les militaires] attendent une confrontation avec la Wilayat [le groupe extrémiste baptisé « Province du Sinaï », affilié à l’organisation État islamique (EI)], puis ils prennent les corps de certaines personnes qui ont été tuées en prison et prétendent que ‘’les terroristes ont été tués’’, ils postent quelques photographies et personne ne les tient pour responsables. »

C’est l’un des plus grands dangers qu’affrontent les habitants du Sinaï, a-t-elle expliqué. Elle raconte que lorsque des civils sont tués dans le Sinaï, leurs décès sont célébrés comme des « victoires contre les terroristes ». Presque chaque semaine, les militaires postent des communiqués sur la page Facebook de leur porte-parole officiel avec des titres tels que « Les forces armées arrêtent et éliminent de dangereuses cellules terroristes dans le centre du Sinaï ». Des photographies des morts suivent souvent, accompagnées de messages visant à créer de l’effet.

Dans son dernier communiqué, publié le 12 juillet, l’armée a déclaré avoir tué 252 « terroristes » depuis le 1er juillet.

Cependant, ce sont les habitants qui en payent le prix fort. Lorsqu’on lui a demandé si les explosions frappaient souvent les maisons des civils, Sarah a répondu : « Oh, souvent... cela est la norme désormais. »

Il y a quelques mois, Sarah a même entendu un tir provenant d’un commissariat voisin et a enregistré les tirs depuis son balcon.

« Un de nos voisins vit près du commissariat... c’est un jeune marié ; une balle a traversé sa maison. Il est allé poser des questions au commissariat où on lui a dit qu’un des policiers rentrait chez lui tard le soir et, tandis qu’il tirait arbitrairement, la balle a accidentellement touché la maison », rapporte Sarah.

Lorsqu’il a essayé de se plaindre, la police l’a simplement chassé en disant « Et alors ? ».

Cette relative impunité explique qu’entre le 30 juin et le 10 juillet, au moins quinze civils ont été tués et vingt-cinq autres blessés dans le nord du Sinaï, selon Mustafa Singer, un journaliste basé à Sheikh Zuweid.

Selon lui, la situation s’est particulièrement détériorée à Sheikh Zuweid, à l’est de la capitale provinciale d’Arich, et la ville connaît le plus grand exode de population du nord du Sinaï. La plupart des déplacés sont partis vers les villes d’Arich et de Beir Abd, où certains ont emménagé chez des proches.

Le 30 juin, la Province du Sinaï, affiliée au groupe EI, a attaqué quinze points de contrôle militaires à Sheikh Zuweid et a tué au moins dix-sept conscrits égyptiens, selon les bilans officiels de l’armée. D’autres rapports ont indiqué la mort de soixante-quatre conscrits.

Après ces attaques, les militaires ont lancé des campagnes de bombardements excessifs contre Rafah et Sheikh Zuweid, ainsi qu’une série d’arrestations arbitraires et des perquisitions de sécurité dans les maisons des habitants.

Le 10 juillet, le pilonnage de l’artillerie a détruit la maison de Musa Abu Uweira et a tué sa femme ainsi que leurs quatre enfants, qui avaient entre 10 et 14 ans.

« Ce [type d’incident] s’est produit plus d’une fois », a déclaré Mustafa Singer. « Ils [l’armée et l’État du Sinaï] sont tous deux responsables du massacre des civils. »

Toutefois, après plusieurs années d’agitation, ces incidents sont désormais considérés comme relativement « normaux ».

Dans un communiqué en date du 1er juillet, Human Rights Monitor a désigné le « chaos » dans le Sinaï comme « le pire et le plus violent depuis des décennies ». Selon le groupe de défense des droits de l’homme, les autorités ont utilisé la « guerre contre le terrorisme » pour justifier diverses violations des droits de l’homme.

Les choses vont de mal en pis. L’« état d’urgence » et un couvre-feu ont été imposés sur le nord du Sinaï depuis octobre, alors que des opérations militaires sont en cours depuis plus de huit mois. « Cependant, on ne constate aucun progrès dans la guerre contre le terrorisme et les atteintes à l’encontre des civils se multiplient », indique le rapport.

Les opérations militaires ont provoqué la mort de 1 500 civils « en dehors du cadre de la loi », tandis que 1 300 civils ont disparu. En outre, ces opérations militaires ont détruit plus de 1 000 maisons et voitures appartenant à des personnes qui « ne sont coupables de rien, mis à part le fait de vivre dans des endroits où l’armée a annoncé qu’elle combattait le terrorisme », ajoute le rapport.

Entre le groupe EI et l’armée

Les civils sont souvent pris au milieu des affrontements entre les militants du Sinaï et l’armée. « Ils ne font pas de différence entre les terroristes et nous », a déclaré Seleem. « L’armée n’aide pas les civils qui leur fournissent des informations sur les extrémistes. »

Ansar Beit al-Maqdes, qui s’est rebaptisé Province du Sinaï, a fait allégeance au groupe État islamique en novembre 2014.

Depuis août dernier, ce groupe a décapité des dizaines d’informateurs présumés de l’armée.

Le groupe a décapité des habitants en raison de leur coopération avec l’armée, explique Seleem, et, selon lui, cela a « insufflé la peur dans la population, qui pense que l’armée ne serait d’aucun secours ».

Seleem a ajouté que les populations du Sinaï sont en outre « marginalisées dans les médias », ce qui signifie que beaucoup d’autres Égyptiens ne sont pas pleinement conscients de ce qui arrive à leurs compatriotes.

« J’étais choqué quand les médias égyptiens ont parlé des décapitations de l’organisation en Libye comme s’il s’agissait de la première fois que des Égyptiens étaient décapités par le groupe », a déclaré à Seleem un homme qui ne souhaitait pas donner son nom en raison de craintes pour sa sécurité.

Des militants avaient décapité un proche de cet homme quelques mois auparavant, après l’avoir accusé de coopérer avec l’armée.

« [Les miliciens] de la Wilayat ne sont pas vraiment présents dans les rues... Je ne les ai pas vus », a déclaré Sarah à MEE, ajoutant qu’ils font moins de victimes civiles que les militaires.

« Ils ne ciblent que les bâtiments militaires. »

Pour sa part, Abu Hussein, homme d’âge moyen résidant dans le nord du Sinaï, a déclaré que « les interactions avec les miliciens » font courir un grand danger à la population du Sinaï puisque la « pensée takfirie est emplie de haine envers les civils ».

Le déplacement après des affrontements s’ajoute également à la liste des difficultés auxquelles sont confrontés les habitants du Nord Sinaï. Des journalistes basés dans le Sinaï ont confirmé à MEE que des dizaines de personnes ont dû quitter leur foyer au cours de la dernière série d’affrontements qui a éclaté le 30 juin.

Même se déplacer au sein du gouvernorat est une gageure. Certains des déplacés ont été arrêtés, accusés de « perturber la sécurité de Sheikh Zuweid », a déclaré Seleem.

« Les personnes dont la carte d’identité mentionne Sheikh Zuweid ou la ville frontalière de Rafah risquent fortement d’être arrêtées aux points de contrôle », a déclaré Abou Hussein.

Les habitants de ces villes sont présumés appartenir aux groupes extrémistes… Le risque est d’autant plus élevé s’ils portent des habits bédouins. »

Abu Hussein a raconté qu’il y a quelques mois, alors qu’il était au volant de son camion vers Arich depuis Beir al-Abd, son véhicule est tombé en panne et les conscrits d’un camp militaire situé à environ 300 mètres, ne sachant pas quoi faire, ont commencé à lui tirer dessus.

« D’autres conscrits qui étaient derrière moi ont vu qu’il s’agissait d’une simple panne et se sont tournés vers les tireurs pour qu’ils arrêtent de tirer », a rapporté Abu Hussein à MEE, expliquant que les tirs arbitraires sont un danger courant pour les civils du Sinaï.

La peur des allégations selon lesquelles les habitants du nord du Sinaï sont des traîtres, qu’ils tuent des soldats et n’aident pas l’armée est toujours là, a-t-il ajouté.

En octobre, des extrémistes ont tué au moins trente-trois soldats au point de contrôle de Karam al-Qawadis, dans le nord du Sinaï, qui marque une intersection entre Rafah, al-Awja, Arich, et el-Kharouba.

Après cet incident, l’armée égyptienne a décidé la création d’une « zone tampon » à la frontière entre Gaza et l’Égypte dans un effort pour « lutter contre le terrorisme ». Ce faisant, l’armée a démoli au moins 800 maisons.

« La maison de mon ami a été détruite », a déclaré Sarah. « Honnêtement, certaines familles ont été indemnisées. Toutefois, cette compensation n’était rien par rapport au prix de leurs anciennes maisons et à l’argent qu’ils ont dû débourser pour emménager dans une nouvelle maison ».

Selon Seleem, certaines familles ont dû emménager dans des cabanes en raison de leurs graves difficultés économiques.

« Les gens font de leur mieux pour s’en sortir », a expliqué Sarah. « De toute façon, il n’y a rien [d’autre] à faire. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.