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Les relations diplomatico-militaires entre la France et le Tchad : un mariage géostratégique solide

Sous l’empire colonial et même après l’indépendance, Paris a toujours considéré N’Djaména comme un acteur central en Afrique. Ce qui explique aujourd’hui la place du Tchad, au cœur du dispositif stratégique de la France au Sahel
Le président français Emmanuel Macron (à gauche) est accueilli par le président tchadien Idriss Déby à son arrivée à l’aéroport international de N’Djaména le 22 décembre 2018. Le président français est en visite pour rencontrer le président tchadien et des soldats de la mission Barkhane au Sahel (AFP)

Entre le 3 et le 6 février, les forces aériennes françaises ont procédé à une série de frappes contre une colonne de pickups composée de rebelles armés de l’Union des forces de la résistance (UFR), au nord du Tchad. Cette intervention n’est pas une première pour Paris qui a déjà eu l’occasion, par le passé, de venir au secours du régime d’Idriss Déby lorsque celui-ci fut menacé par des rebelles armés en 2006 et 2008.

Cette opération, qui a été expressément autorisée par le président Déby, vient rappeler dans quelle mesure la France accorde au Tchad un rôle géopolitique central au sein de son dispositif stratégique au Sahel.

Depuis l’opération Serval, au Mali en 2013, ce rôle s’est renforcé tout particulièrement. L’armée française a en effet pu compter in extremis sur l’appui de quelque 1 400 soldats tchadiens qui, avant même l’arrivée de la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (MISMA) pourtant légalement mandatée pour intervenir, ont apporté une contribution décisive dans les combats de haute intensité des premières semaines, livrés en particulier à Tombouctou, Gao et Kidal.

Un soldat français en patrouille à l’est de Tombouctou, au centre du Mali, lors d’une opération conjointe avec les forces maliennes et les soldats français de l’opération Barkhane, en 2015 (AFP)

Récemment, Paris avait autorisé l’allocation d’une aide de 40 millions d’euros au Tchad, montant qui servira principalement à payer les salaires de dizaines de milliers de fonctionnaires qui ne reçoivent plus rien d’un État durablement endetté.

Cet événement aurait pu sembler anecdotique s’il ne révélait l’étroitesse des relations franco-tchadiennes : la France a besoin du Tchad pour assurer la permanence de son dispositif militaire au Sahel. Le Tchad a besoin de la France pour survivre au sein d’un environnement géopolitique durablement menaçant pour le président Déby.

L’alliance historique franco-tchadienne

La relation stratégique entre le Tchad et la France n’est pas nouvelle. Bien avant les dernières opérations françaises au Sahel, le territoire a longtemps fait l’objet d’une représentation particulière au sein de la présence historique de la France en Afrique.

La France a été l’acteur inconditionnel de la défense du pays dès les années 1965-1966

Durant la période coloniale, le Tchad, alors partie intégrante du Soudan français, était considéré comme une marche de l’empire et assurait, du fait de sa géographie, la continuité entre l’Algérie, l’Afrique-Équatoriale française (AEF) et l’Afrique-Occidentale française (AOF).

Contrairement à d’autres parties de l’empire africain de la France, l’administration du territoire fut confiée à l’autorité militaire et ce jusqu’en 1920. Une mesure justifiée, pour les autorités coloniales, par le fait que le territoire tchadien constituait un véritable carrefour du Sahel et plus généralement de l’Afrique centrale, carrefour dont il était nécessaire d’assurer la constante sécurité afin de maintenir la stabilité de l’empire africain de la France.

Après l’indépendance du Tchad, acquise en 1960, la France, loin de se désengager du pays, va au contraire renforcer sa présence et son soutien indéfectible aux différents régimes présidentiels qui se succèderont. Ce soutien s’est caractérisé par deux leviers constants : une coopération militaire particulièrement importante relativement aux autres États africains anciennement rattachés à l’empire français ; des interventions militaires françaises régulières lorsque le régime était en péril.

Après l’indépendance du Tchad, la France va renforcer son soutien indéfectible aux différents régimes présidentiels. Ici, Jacques Chirac et Idriss Déby, le 3 juillet 1997 au palais de l’Élysée (AFP)

Sur ce dernier point, la France a été l’acteur inconditionnel de la défense du pays dès les années 1965-1966, lorsque le régime du président François Tombalbaye fut menacé par le Frolinat (Front de libération nationale du Tchad), un mouvement armé créé par Ibrahim Abatcha au cours de la même période, et qui ne cessera, durant les années suivantes de déstabiliser le nord du pays, historiquement hostile au pouvoir exercé à N’djaména.

Le renforcement de la présence française dans le pays, tout comme le resserrement de ses liens stratégiques avec l’État tchadien, sont donc historiquement le produit d’un environnement géopolitique dont l’instabilité chronique vient, une nouvelle fois, d’être rappelée par les frappes aériennes récemment effectuées contre les rebelles de l’UFR.

Le Tchad prisonnier d’une géopolitique conflictuelle récurrente

Enserré au sein d’un environnement géopolitique particulièrement instable, le Tchad est confronté à plusieurs menaces durables aux interfaces de la plupart de ses frontières.

Au sud-ouest, le bassin du lac Tchad constitue le terrain d’influence des milices de Boko Haram tandis que la déstabilisation durable de la Centrafrique à l’extrême sud a permis le développement des milices de la Seléka.

À l’ouest, le Darfour est toujours en proie à des violents affrontements armés qui entretiennent, là aussi, différents mouvements rebelles. En 2008, c’était d’ailleurs à partir du Darfour qu’étaient parties des colonnes rebelles armées qui avaient alors tenté, sans succès, de prendre le pouvoir à N’Djaména.

Un combattant des Forces de soutien rapide (RSF), force paramilitaire du gouvernement, exhibe ses armes dans la ville de Nyala, au sud du Darfour, le 3 mai 2015 (AFP)

Mais c’est bien au nord du pays que la menace actuelle est la plus importante. La désintégration de l’État Libyen, depuis 2011, a contribué à la déstabilisation d’une région, le Tibesti, historiquement tournée vers les différents mouvements rebelles qui défièrent régulièrement le pouvoir central et qui furent réprimés par l’armée tchadienne avec le soutien de la France.  

Durant les années 1970-1980 Paris déploya un nombre important d’hommes au sein d’opérations (Limousin, Manta ou encore Épervier) qui contribuèrent à asseoir durablement la présence militaire française dont l’établissement dans le pays fut considéré comme un pré positionnement de fait.

La stabilité du régime d’Idriss Déby est ainsi en partie tributaire des forces armées françaises

La stabilité du régime d’Idriss Déby est ainsi en partie tributaire des forces armées françaises qui représentent aujourd’hui le seul rempart crédible contre les mouvements rebelles de l’UFR dont le chef, Timan Erdimi, est un cousin du président.

De son côté, Idriss Déby a profité du resserrement de ses liens avec la France pour endosser le rôle d’acteur déterminant de la sécurité au Sahel. Depuis 2005, une bonne partie des recettes pétrolières du pays ont été investies, au détriment d’autres secteurs, dans l’achat de différents matériels militaires. Le Tchad, intégré au dispositif G5 Sahel, se considère aujourd’hui comme une puissance régionale incontournable sans laquelle la lutte contre le terrorisme serait perdue d’avance. Un rôle qui pourtant, sans l’appui discret de la France, n’aurait aucune crédibilité.

Sécuriser N’Djaména pour sécuriser les intérêts français au Sahel

La récente intervention aérienne française n’est donc pas en soi exceptionnelle. Elle révèle bien plutôt une certaine forme de routine stratégique fondée sur la nécessité, pour Paris, de conserver son implantation militaire au Tchad et en particulier sa base aérienne de Kossei, à N’Djaména, qui confère aux forces terrestres et surtout aériennes française un important rayon d’action dans toute l’Afrique centrale et sahélienne.

Au cœur de l’actuelle force Barkhane, l’implantation tchadienne de l’armée française est donc indispensable et ne saurait être remise en cause. Mais une telle présence ne peut être possible sans la bonne volonté du président Déby qui a très bien su tirer profit de cette situation pour faire jouer l’ancien accord de coopération et de défense qui le lie à la France afin qu’elle détruise, avec ses propres moyens militaires, ses ennemis en provenance du nord.

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De son côté, la France préfère soutenir inconditionnellement le régime, pourtant de plus en plus contesté, d’un président qui n’a pas hésité, en avril 2018, à modifier la Constitution afin de renforcer son pouvoir et la durée de son mandat. Cette solidarité stratégique n’est évidemment pas nouvelle.

Sans l’appui de l’armée française et de ses services de renseignement, Idriss Déby lui-même n’aurait pu renverser le régime d’Hissène Habré et s’emparer ainsi du pouvoir en 1990. Un appui français réitéré en 2006 et surtout 2008 lors de l’attaque de N’Djaména par les forces coordonnées de Timan Erdimi et de Mahamat Nouri. L’appui aérien, logistique et terrestre de l’armée française a ainsi été décisif dans la contre-offensive victorieuse de l’armée nationale tchadienne.

Aujourd’hui, cet appui s’est une nouvelle fois clairement manifesté par l’utilisation directe de moyens aériens français issus de la force Barkhane, moyens aériens pourtant destinés, non pas à la défense du territoire tchadien, mais bien à la lutte contre le terrorisme dans le Sahel.

Deux pilotes français préparent leur mission quotidienne au-dessus de la frontière tchado-soudanienne où sont rassemblés 400 000 réfugiés, le 13 novembre 2007 (AFP)

L’alliance qui sous-tend les relations diplomatiques et militaires franco-tchadiennes est d’une clarté on ne peut plus mécanique quant aux intérêts des parties engagées. La France ne peut actuellement envisager de se passer du Tchad pour exister militairement en Afrique, surtout depuis le recentrement de son positionnement dans le Sahel depuis 2011-2013.

Le Tchad quant à lui ne pourrait exhiber le rôle de puissance régionale de sécurité sans son partenaire français qui assure, de facto, la protection militaire du pays sur le plan externe et la préservation politique du régime sur le plan interne, malgré les critiques régulièrement adressées, aussi bien par la société civile tchadienne que par la communauté internationale.

Tant que la France persévérera militairement dans son effort au Sahel et en Afrique centrale, elle ne pourra faire l’économie de son alliance tchadienne

Une chose demeure certaine : tant que la France persévérera militairement dans son effort au Sahel et en Afrique centrale, elle ne pourra faire l’économie de son alliance tchadienne.

Il en va de l’avenir même de son dispositif militaire qui, pour des raisons de moyens et de capacités (notamment en matière de logistique aérienne), ne dispose pas actuellement d’une meilleure implantation pour assurer efficacement la projection de ses forces. Reste à savoir si un tel atout stratégique ne s’obtiendra pas au prix d’un renoncement à la volonté de rompre avec ses veilles pratiques politiques et militaires en Afrique.