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Les tensions grandissent entre Turcs et Syriens tandis que des roquettes pleuvent sur Kilis

« Les bombes nous poursuivent », nous confient des réfugiés vivant dans la ville frontalière après le dernier bombardement, tandis que certains disent être confrontés au ressentiment croissant de la population locale
Les habitants fuient après que des roquettes tirées depuis la Syrie ont atterri dans la ville turque de Kilis (AFP)

Kilis, TURQUIE – Tasnim, Yasmin et Mohammed jouaient sur le toit quand l’explosion a dévasté leur maison à Kilis. Les trois frères et sœurs syriens, tous âgés de moins de 15 ans, avaient survécu à leur père, tué dans la guerre qui ravage leur pays d’origine.

Or malgré la sécurité apparente de la Turquie, ils avaient peu de chance contre la roquette Katioucha, qui semble avoir été tirée par le groupe État islamique depuis la Syrie et a dévasté trois étages du no 5 des appartements Summak, dans les petites rues résidentielles de cette ville frontalière.

Maryam, leur mère, était sortie au moment de l’attaque à la roquette lundi et a depuis eu à enterrer trois autres membres de sa famille. Selon les informations de Middle East Eye, elle a été emmenée chez ses parents, ailleurs dans Kilis.

Une ancienne voisine qui a été témoin de l’explosion a raconté à MEE qu’elle était dans la cuisine lorsque la roquette a frappé. « Je ne voyais pas mes propres enfants à travers la poussière. Ils pleuraient tous. J’ai tiré les enfants chez moi et ils ont été emmenés à l’hôpital. »

L’habitante du premier étage, qui a refusé de donner son nom, a déclaré que sa maison avait été détruite, mais s’estime bénie de n’avoir pas eu à subir les mêmes pertes que ses voisins du dessus. « C’était une bonne famille. Je suis nouvelle en Turquie, mais désormais je ne me sens plus en sécurité », a-t-elle déclarée.

Fatima, une autre réfugiée syrienne qui a vu l’explosion depuis son lumineux appartement de l’autre côté de la route, a rapporté que tout le quartier était en état de choc.

« J’étais à la maison quand j’ai entendu la roquette souffler le bâtiment », a-t-elle déclaré. « Tous les enfants ont commencé à pleurer et à crier. L’explosion a soufflé de part en part le bâtiment, puis la police est venue pour emmener les blessés. Nous nous sentions en sécurité ici avant, mais aujourd’hui avec ces roquettes, comment nos familles pourraient se sentir en sécurité ? »

Les enfants ont été ramenés à Azaz dans le nord de la Syrie pour y être enterrés, selon les habitants de Kilis. Un quatrième enfant syrien qui jouait avec Tasnim, Yasmin et Mohammed quand la roquette a frappé, a depuis succombé à ses blessures et a été enterré dans un cimetière local. Quelques autres ont également été blessés, mais sont considérés comme hors de danger.

Ces enfants sont les dernières victimes d’une série de tirs de roquettes depuis le territoire contrôlé par l’EI en Syrie qui ont frappé Kilis, ville frontalière qui a accueilli 120 000 réfugiés, lesquels sont désormais plus nombreux que la population locale de quelque 80 000 Turcs.

Jusqu’à présent, au moins onze personnes ont été tuées dans des attaques à la roquette cette année, ce qui a contraint les autorités turques à déployer des renforts militaires et déclenché une riposte en territoire syrien.

La destruction des maisons syriennes à Kilis, maintenant fermées et surveillées par la police en civil turque, est entièrement visible depuis le toit de Fatima. Un trou brûlé de deux mètres de large passe à travers la terrasse de l’ancien appartement de Maryam, entouré d’un enchevêtrement de fils de parabole, des éclats restants de chaises en plastique et de ce qui était autrefois une porte menant aux étages inférieurs de la maison où se situaient les appartements gérés par une ONG syrienne.

« Nous avons fui les bombes en Syrie et maintenant on a l’impression qu’elles nous poursuivent ici », a déclaré Abdullah (17 ans), dans la boulangerie juste à côté du bâtiment.

« Tout est tombé des étagères et a tremblé », a décrit l’adolescent, se remémorant le moment où la roquette a frappé à environ 16 h 30 heure locale (13 h 30 GMT). « Ce n’est rien comparé avec les bombes en Syrie. Et nous pourrions partir vers une autre ville turque. Mais il y a des bombes à Istanbul aussi. Les bombes nous poursuivent. »

Des enquêteurs scientifiques turcs réalisent des tests chimiques le 18 avril à Kilis après que quatre roquettes tirées depuis la Syrie ont détruit cette ville du sud de la Turquie (AFP)

Au cours des derniers mois, la Turquie a connu une hausse des violences : le groupe État islamique ciblant les sites touristiques populaires et les militants pro-kurdes ainsi que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) menant également une série d’attaques meurtrières.

La mosquée Habashi de Kilis est également victime des combats. Le bâtiment a été dévasté par les flammes suite à la chute d’une roquette lancée depuis la Syrie mardi. Personne n’a été tué, mais la mosquée est gravement endommagée.

Le gardien de la mosquée, qui a dit s’appeler Hanifa, a raconté qu’il était dans le hall lorsque la force de l’impact de la roquette l’a poussé en arrière, lui disloquant l’épaule et projetant des éclats de verre dans ses bras et sa poitrine.

« La roquette a frappé le toit et le verre a volé en éclats sous le choc, mais parce que c’était l’heure du déjeuner et que les rues étaient vides, personne n’a été tué, grâce à Dieu », a déclaré Hanifa. « Nous avons peur parce que nous sommes proches de la Syrie. Kilis rencontre beaucoup de problèmes maintenant. Mais nous sommes patients – notre gouvernement nous dit d’être patients. »

Un ressentiment croissant

Les frappes sur Kilis peuvent conduire à un examen plus approfondi de l’accord controversé sur le retour des réfugiés de l’UE avec Ankara, qui prévoit que les Syriens arrivant en Europe soient renvoyés en Turquie. En échange, la Turquie recevra 6 milliards d’euros de fonds supplémentaires pour l’aider à faire face à la crise.

Les camps autour de Kilis étaient censés être des sites majeurs pour les réfugiés de retour en Turquie, mais les attaques constantes de l’EI sur la ville font craindre que celle-ci ne soit pas un endroit sûr.

La chancelière allemande Angela Merkel devait se rendre à Kilis pour inaugurer un nouveau camp conçu pour 12 000 réfugiés le week-end dernier, mais la visite a été annulée pour des raisons de sécurité. La chancelière allemande est à la place attendue à Gaziantep ce samedi où elle « sera à l’écoute des besoins » des Syriens en Turquie.

Les Syriens interrogés à Kilis ont estimé que les tirs de roquettes avaient favorisé une hausse du ressentiment à leur égard : des attaques contre des entreprises ont été signalées et les habitants ont manifesté devant le bureau du gouverneur.

Signe des tensions croissantes, la Turquie a fermé sa frontière à tous, hormis les réfugiés les plus vulnérables, il y a environ un an. Elle réserve maintenant l’entrée sur son territoire aux personnes en danger imminent et a encouragé à la place des zones de sécurité sur le côté syrien de la frontière. Cependant, comme celles-ci subissent une pression croissante de l’EI, les groupes de défense des droits de l’homme ont durci leurs critiques et intensifié les appels en faveur de l’ouverture des frontières.

« Les Turcs ont été bons pour nous, mais maintenant nous sommes frappés et on nous rend responsables », a expliqué Fatima, dont la famille a fui la Syrie il y a huit mois après que des bombes barils ont détruit sa maison.

Un ancien avocat d’Alep qui s’est confié à MEE sous couvert d’anonymat a déclaré que sa voiture a été attaquée par une bande de vingt jeunes du coin lorsqu’ils ont reconnu ses plaques d’immatriculation syriennes.

« Cela s’est produit pendant les manifestations plus générales contre les Syriens la semaine dernière », a-t-il rapporté. « J’ai entendu des bruits et vu un gang frapper le toit de ma voiture jusqu’à son effondrement. Je l’ai signalé à la police, mais j’ai réparé la voiture moi-même. »

L’homme, qui dirigeait un cabinet prospère employant trois avocats à Alep, est aujourd’hui au chômage, mais est déterminé à rester à Kilis en raison de sa proximité avec la Syrie.

Il a déclaré que ses voisins turcs se sont excusés de l’incident, accusant le comportement isolé d’une bande de jeunes et précisant que les autorités locales avaient parlé aux parents des jeunes impliqués dans une tentative visant à apaiser les tensions.

« Ils [les Turcs] disent qu’il y a trop de Syriens ici. Et je sais, c’est leur pays et nous sommes réfugiés ici. Nous avons emballé nos affaires et sommes prêts à partir ailleurs. Mais pour le moment nous restons, parce qu’ici, chaque fois que j’ai besoin d’air syrien, je peux escalader la montagne Sheikh Mohammed et respirer. »

Débris laissés par des roquettes tirées depuis la Syrie sur Kilis (AFP)

Un enseignant turc de Kilis, dont l’école a également été touchée par une roquette tirée depuis le territoire de l’EI en Syrie en janvier, a déclaré à MEE qu’il y avait trop de réfugiés dans la région maintenant.

« Où irons-nous ? Que faire si la même chose se produit à Reyhanli ? a-t-il demandé, se référant à la ville frontalière située dans la région de Hatay en Turquie. « Mon gouvernement fait ce qu’il doit. Je sais que les Syriens fuient un grand danger – [le président Bachar al-] Assad et l’État islamique – et il existe une relation ancienne entre Arabes et Turcs, mais je soutiens mon pays, qui fait ce qu’il doit faire. »

Il y a eu des rapports non confirmés de Turcs locaux quittant Kilis en raison du nombre de réfugiés dans la ville. Le Dr Hakan Ozoglu, directeur des études du Moyen-Orient à l’Université de Floride centrale, a déclaré que des rapports et anecdotes de la région suggéraient que les habitants étaient « très nerveux » et « avaient déjà commencé à partir ».

Les représentants du gouvernement ne veulent pas voir un exode massif des Turcs, dit-il, d’autant plus que cela peut avoir des « conséquences inconnues et inattendues », notamment inciter les populations plus loin le long de la frontière à faire de même.

Retour dans l’appartement de Fatima, où ses enfants rampent gaiement sur le sol et sont fascinés par le spectacle de lunettes de soleil.

« Les Turcs ont été bons pour nous », insiste-t-elle. « Mais l’avenir des enfants est en Syrie, pas à Kilis. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.