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L’essor du « geekdom » : au Liban, la communauté du jeu vidéo croit en un avenir lucratif

Le festival du jeu vidéo du Moyen-Orient, qui vient de se clôturer, est une vitrine pour les talents locaux et la communauté prometteuse du jeu vidéo dans la région
Des participants au Middle East Game Festival testent le système de réalité virtuelle Icarus de Robocom (MEE/Sam Brennan)



BEYROUTH – Linardo Nohra avait 3 ans lorsqu’il a commencé à jouer à Super Mario Bros avec sa grande sœur dans leur maison d’enfance à Beyrouth. À l’âge de 13 ans, Linardo réalisait ses propres jeux vidéo. À 23 ans, le jeune homme est aujourd’hui à l’avant-garde de la culture du jeu vidéo au Liban, après avoir conçu son propre jeu de rôle ainsi qu’un jeu de tir dans l’espace en réalité virtuelle.

Cette histoire d’un passionné devenu chef de file de l’industrie du jeu vidéo résonne à travers toute la communauté en plein essor du jeu vidéo libanais.

Le Middle East Gaming  Festival (MEG), qui s’est tenu du 31 août au 3 septembre à l’hippodrome de Beyrouth, avait justement pour but de rassembler et consolider les acquis de cette communauté au cours des dernières années.

La cosplayeuse Instagram @YourBroJackie porte la tenue du personnage D.Va d’Overwatch au Middle East Gaming Festival (MEE/Sam Brennan)

Pendant ces quelques jours, développeurs de jeux vidéo et gameurs ont côtoyé d’autres passionnés de la culture geek comme le manga japonais ou le Laser tag au milieu de stands vendant chemises, pin’s et affiches de célèbres super-héros.

Le festival, qui en est à sa deuxième édition, représente un développement naturel dans la culture du jeu vidéo libanais, et de nombreux organisateurs et participants s’y sentent chez eux.

« Nous rassemblons tous les gameurs dans un même endroit », a déclaré Jhony Khawand, l’organisateur du MEG, à Middle East Eye. « Nous voulons que les gens sachent que ce secteur existe et qu’il va se développer. »

L’hippodrome offre un environnement en plein air unique aux participants qui, comme le souligne Khawand, « se rassemblent et se connectent généralement dans des espaces intérieurs ».

Une station de jeu rétro proposant Super Mario Bros sur Nintendo au Middle East Gaming Festival (MEE/Sam Brennan)

Tout au long du festival, les gameurs ont pu jouer à leurs jeux rétro préférés dans des stands promouvant des classiques comme Space Invaders et Mario Cart, tandis que les plus jeunes posaient avec des maquettes en plastique grandeur nature de superhéros tels que Batman et Deadpool.

Plus de 2 000 personnes ont assisté au festival cette année, testant les démos de développeurs de jeux locaux et regardant des joueurs s’affronter dans le cadre du Championnat libanais du jeu vidéo.

Développer une communauté

Kevin Gbalay, développeur de jeux accompli à seulement 23 ans, a déclaré que l’intérêt pour le jeu vidéo s’était considérablement développé au Liban. « Quand j’étais enfant, la communauté [du jeu vidéo] était composée de deux personnes, moi et mon ami. »

Or, les moteurs de recherche open source, les réseaux sociaux et les jeux téléchargeables sur internet ont permis aux utilisateurs de se connecter, d’échanger des idées et de publier leurs travaux de manière indépendante.

Saed al-Dine Rajab, un développeur de jeux vidéo présent au festival, où il a exposé une salle de classe virtuelle dans laquelle les joueurs peuvent s’informer sur des questions de santé en interagissant avec un cœur humain animé, a téléchargé le logiciel gratuit Unreal Engine en 2015, à l’âge de 20 ans. Celui-ci a fourni à Rajab et ses semblables une base pour commencer à créer leurs propres jeux.

Des joueurs professionnels se préparent à jouer à l’arène de bataille en ligne multijoueur gratuite Dota 2, lors du championnat du jeu vidéo organisé dans le cadre du festival (MEE/Sam Brennan)

En ligne, ils peuvent se connecter avec d’autres développeurs locaux, échanger des astuces et tester leurs créations.

Rajab et Nohra ont figuré parmi les premiers à participer à ce développement organique de l’industrie du jeu vidéo au Liban. Amis de longue date, ils sont diplômés de l’Université américaine des sciences et technologies (AUST) en informatique, mais ils ont toujours donné la priorité au jeu. Pendant leurs études, ils rencontraient d’autres membres de la communauté, se mettant mutuellement au défi de créer de nouveaux jeux.

Ce groupe informel a connu un véritable succès, passant d’une douzaine de membres à plusieurs centaines, rejoints par des développeurs de tout le Liban, de Sidon au sud à Tripoli au nord.

Si le jeu vidéo au Liban en est encore à ses balbutiements et ne peut rivaliser avec les grandes entreprises américaines, chinoises et japonaises, de petites start-ups comme Merry BerriesFalafel Games et Groovy Antoid s’intègrent lentement au marché dominant en produisant des jeux mobiles bon marché.

Le produit le plus récent de Groovy Antoid, un jeu addictif de plateforme en 2D appelé Fat Bunny: Endless Hopper (qui met en scène un gros lapin rebondissant sur des collines pour manger des carottes tout en évitant des obstacles), a déjà enregistré plus de 100 000 téléchargements sur Google Play.

« Au début, les tournois proposaient des prix d’environ 200 dollars, maintenant, ils sont de 40 millions de livres libanaises [25 000 dollars] »

- Omar Merashli, gameur professionnel

Ces entreprises et développeurs locaux cherchent à imiter l’essor du jeu vidéo que l’on peut observer à travers le monde. Comme le note Rajab : « Les jeux vidéo battent Hollywood maintenant ».

En effet, les bénéfices engendrés par l’industrie du jeu vidéo sont désormais supérieurs à ceux du cinéma. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le jeu Grand Theft Auto V, par exemple, a généré plus de 6 milliards de dollars, bien plus que les 2,7 milliards de dollars empochés par Avatar, le film le plus rentable de tous les temps.

Ces chiffres apportent de l’espoir aux jeunes développeurs, qui se voient comme des pionniers d’une industrie du divertissement qui pourrait faire une percée massive dans leur pays d’origine.

Mais le jeu vidéo ne fait pas que prendre de l’importance sur les plans économique et culturel – la technologie impliquée est également en expansion.

Une nouvelle réalité

Des inventions bizarres et innovantes font quasiment de la traditionnelle manette de jeu portative un souvenir d’antan.

Robocom, une société basée à Dubaï et disposant d’un bureau à Beyrouth, a commencé à introduire des systèmes de réalité virtuelle dans la région.

Lors du dernier MEG, la société a présenté un tel modèle de réalité virtuelle, Icaros. Sorte d’hybride entre un gyroscope et un appareil de musculation, l’engin permet à ses utilisateurs de manipuler avec leur propre corps un personnage de réalité virtuelle faisant du parachute.

Le Libanais Samir Rayess, partenaire chez Robocom, a décrit le système comme étant davantage un « appareil de fitness qu’un jeu vidéo ».

En dépit de ses tendances luddites, Rayess a entrevu le potentiel de la réalité virtuelle après l’avoir vue en action lors du festival artistique américain Burning Man, en 2015. Il envisage maintenant un monde où la réalité virtuelle serait utilisée pour tout, de la chirurgie à la visite des pyramides.

« Cela prendra un certain temps pour rattraper le retard. Mais [le Liban] est notre pays…. [nous apporterons] ici ce que nous avons fait au-dehors »

- Samir Rayess, partenaire chez Robocom

Toutefois, si les ventes de Robocom sont importantes en Asie, « cela prendra un certain temps pour rattraper le retard » au Liban, a estimé Rayess. Mais il sera là quand ce sera le cas : « [le Liban] est notre pays…. [nous apporterons] ici ce que nous avons fait au-dehors. »

Cependant, les concepteurs et vendeurs de jeux vidéo ne représentent que la moitié de l’industrie. Les joueurs ont eux aussi un impact sur la communauté au Liban.

Jouer pour de l’argent

L’un des aspects les plus curieux de la culture du jeu vidéo pour ceux qui y sont étrangers est l’idée de pouvoir gagner sa vie en jouant – c’est pourtant bien le cas, dans la mesure où de nombreux gameurs gagnent de l’argent en remportant des compétitions et en se faisant sponsoriser. Certains joueurs professionnels ont même fait fortune, à l’instar du Pakistanais Sumail Hassan qui a gagné plus de 1,5 million de dollars à l’âge de 16 ans.

Cela a changé la perception du jeu, qui n’est désormais plus considéré comme un simple passe-temps mais comme un choix de carrière légitime.

Pour encourager les talents locaux, le MEG a également organisé un Championnat libanais du jeu vidéo (LGC) – le premier du genre dans le pays. Les gameurs ont pu concourir dans une grande variété de catégories et de jeu, comme l’arène de bataille multijoueur Dota 2, où des équipes de cinq personnages, entre dragons de givre et magiciens, assiègent la forteresse des équipes adverses.

Le public assiste au championnat du jeu vidéo organisé par le Middle East Gaming Festival (MEE/Sam Brennan)

Les équipes gagnantes obtiennent une récompense collective de 40 millions de livres libanaises (25 000 dollars) et une chance de se rendre à Taiwan pour représenter le Liban au niveau international.

Mais la route est longue et difficile pour bien vivre du eSport. La plupart des jeunes gameurs, comme Omar Merashli, un étudiant en ingénierie des communications de 18 ans, utilisent leurs talents comme source de revenus complémentaire.

Merashli joue au jeu de tir en ligne Counter Strike Global Offensive depuis qu’il a 9 ans. Dans ce jeu, des équipes s’affrontent sur une variété de tâches telles que l’amorçage et le désamorçage de bombes, l’une des parties jouant les terroristes et l’autre les experts en contreterrorisme. L’équipe qui gagne est celle qui atteint ses objectifs et tue le plus d’ennemis.

« Il y a des gens qui peuvent rendre le Liban célèbre, rendre le drapeau libanais visible dans le monde entier »

- Omar Merashli, gameur professionnel

Merashli a perfectionné ses compétences dans un café dédié au jeu vidéo situé en bas de chez lui à Zarif, une petite banlieue de Beyrouth.

« Au début, les tournois proposaient des prix d’environ 200 dollars, maintenant, ils sont de 40 millions de livres libanaises [25 000 dollars] », a-t-il déclaré à Middle East Eye en référence aux récompenses du LGC.

Merashli espère gagner sa vie en jouant à des jeux vidéo, à l’image de son idole Maroun Merhej, un joueur professionnel libanais. Sous le pseudonyme de GH Gamer, Merhej est passé de gameur amateur dans les mêmes cafés de jeu vidéo que Merashli à joueur professionnel, parcourant le monde pour participer à des championnats internationaux, avec à son compteur près de 2,5 millions de dollars de gains.

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Selon Rayan Khalil, propriétaire d’eSports Lounge, une chaîne de cafés de jeu vidéo libanaise, le rêve de devenir un joueur professionnel se répand au Liban, alimenté par l’expansion des cafés dédiés, qui sont passés d’environ trois en 2015 à plus de 200 aujourd’hui.

« Ici, au Liban, nous devrions continuer à nous améliorer car nous obtenons des résultats », a déclaré Merashli. « Il y a des gens qui peuvent rendre le Liban célèbre, rendre le drapeau libanais visible dans le monde entier. »

Que ce soient les développeurs démontrant leur force artistique à l’aide d’un nouveau média, les entrepreneurs introduisant une technologie de pointe ou les joueurs se hissant sur la scène internationale, les jeux vidéo se développent au Liban.

« L’essor du geekdom [le royaume des geek] est considérable ici », résume Nohra.

Traduit de l’anglais (original).