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Libye : musique et café crème, Benghazi reprend goût à la vie

Alors que Khalifa Haftar est en passe de prendre le contrôle de ce qui fut le berceau de la révolution, les 800 000 habitants de la capitale de Cyrénaïque tentent de reprendre une vie normale
Pour le club artistique Tanarout, la culture est une façon de participer à la reconstruction de la ville (Maryline Dumas/MEE)

BENGHAZI, Libye - Quelques notes de musique, des rires et des murs décorés de peintures et de calligraphies. Tanarout, club artistique ouvert en 2015, semble être un espace improbable dans cette ville de Benghazi (nord-est) où des combats ont encore lieu. En fait, il est symbolique : il illustre la volonté de vivre des habitants. Ici, quelques dizaines de personnes se réunissent quand bon leur semble.

Schiffa, 20 ans, a découvert le lieu il y a quelques mois. Peintre autodidacte, elle souhaitait améliorer sa technique. « Mais j’ai appris beaucoup d’autres choses en philosophie et calligraphie par exemple... » Pour les fondateurs du club, Hassan al-Thini et Mohamed Tarhouni, Tanarout n’est qu’une première étape.

« Nous devrions faire cela pour l’avenir. Il faudrait un club dans chaque quartier, dans chaque rue », estime Hassan. Par la culture, les deux hommes espèrent participer à la reconstruction de leur ville, de leur pays mais également améliorer l’image de la Libye. « Les gens, en Europe, doivent savoir que ce n’est pas seulement la guerre ici. Ce n’est pas que la mort. Il y a des intellectuels, de la musique… il y a des choses belles ici, aussi », ajoute Mohamed Tarhouni.

Le club artistique Tanarout attire des jeunes de tous les horizons, heureux de partager leur amour pour l'art et la culture (Maryline Dumas/MEE)

Pourtant, les combats ne sont pas loin. Souk al-Hout et Sabri, deux quartiers encore aux mains des islamistes, se trouvent à moins de quatre kilomètres du club.

« Au total, les terroristes doivent être une centaine répartis sur trois zones : Souk al-Hout, Sabri et un bloc de bâtiments à Ganfouda », explique pour Middle East Eye Ahmed Mismari, le porte-parole de l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL), qui réunit des militaires de la Jamahiriya (l’ancien régime) et des révolutionnaires.

« Ne pas détruire les habitations »

L’opération Karama (Dignité), lancée en mai 2014 par le maréchal Khalifa Haftar, avait pour objectif de « nettoyer » Benghazi des « terroristes ». Un terme devenu générique englobant Ansar al-Charia, al-Qaïda et État islamique – des groupes effectivement classés terroristes par l’ONU – mais aussi les Frères musulmans et des brigades révolutionnaires à tendance conservatrice et proches de Fajr Libya (Aube libyenne), coalition de milices au pouvoir à Tripoli de 2014 à 2016, bref un mélange hétéroclite qui s’est formé face à l’adversaire commun que représentent Khalifa Haftar et son armée.

Trente-trois mois plus tard, l’ANL en a payé le prix fort avec plus de 6 000 tués et 12 000 blessés. À l’heure actuelle, l’ANL se concentre sur le quartier de Ganfouda, au sud-ouest de la ville. Seul un îlot de quelques bâtiments résiste encore aux hommes du maréchal Khalifa Haftar qui hésitent à attaquer frontalement.

« Nous avons le souci de ne pas détruire les habitations », se justifie auprès de MEE Mohamed Manfour, chef de la base militaire aérienne de Benina. L’homme reconnaît également que les combats ont été rendus compliqués par la tactique des islamistes : « Ils utilisent des voitures volées des Nations unies, des ambulances pour se déplacer. Ils tiennent également des civils, des prisonniers. Nous ne pouvions pas bombarder à-tout-va. »

Cette « sale guerre » consiste également à placer des mines dans les lieux abandonnés par les islamistes. Ainsi, si une bonne partie de Ganfouda est aujourd’hui aux mains de l’ANL, il est impossible pour les civils de rentrer chez eux. Il faut à présent vérifier maison par maison, rue par rue, que des mines n’ont pas été cachées.

Le berceau de la révolution réunifié

Alors que l’ANL accompagne MEE dans cette zone, un système de mise à feu est trouvé au milieu d’une rue, entre le cadavre putréfié d’un chien et des décombres. Les forces libyennes ont également trouvé des cimetières improvisés par les islamistes armés dans des jardins de villas. Les corps n’ont pas encore été tous relevés.

Aussitôt nettoyé de tout matériel militaire, le quartier sera confié à la police qui s’est déjà installée dans le commissariat tout juste rénové. Un signe positif dans une ville où les forces de l’ordre hésitaient à sortir en uniforme avant l’opération Karama, de peur d’être prises à partie par des éléments islamistes. « Nous sommes heureux de reprendre nos fonctions », indique à MEE le colonel Adel Majbri. « Et les civils aussi, nous recevons déjà des coups de fil pour obtenir des informations sur la zone. »

Un commissariat de Ganfouda réouvre avant le retour prochain des habitants. Seuls un bloc du quartier reste aux mains des ennemis de Khalifa Haftar (Maryline Dumas/MEE)

Dans une grande partie de Benghazi, la vie a repris comme si de rien n’était. Le berceau de la révolution est aujourd’hui réunifié et non plus une succession de quartiers ou de rues isolés par des barrages et des zones tampon comme c’était le cas en 2015.

Dans le parc d’al-Kish, Hatem Saïd profite de cette sécurité retrouvée pour jouer avec ses deux plus jeunes enfants. « Avant, c’était impossible de venir ici. On peut dire qu’à partir de juin 2015, les choses se sont arrangées. C’était plus simple pour nous de circuler. Avant, nous restions à la maison. On ne sortait qu’en cas de nécessité. On devait être rentrés avant le coucher du soleil. C’était très effrayant. »

Dans le parc d'al-Kish, au centre de Benghazi, les cris d'enfants résonnent à nouveau (Maryline Dumas/MEE)

Le 3 février, le quartier de Garyounès, au sud-ouest de la ville, a ainsi été rouvert aux civils. Les hommes de l’ANL ont bruyamment fêté cela. À bord de pick-ups, quelques jeunes, armés et particulièrement excités, brandissaient le drapeau libyen et formaient le V de la victoire avec leurs doigts.

Un kilo de sucre à presque 5 euros

Saïd al-Kebir a pu visiter son appartement, qu’il avait abandonné le 17 octobre 2015. « C’est difficile d’exprimer ce que l’on ressent », raconte le professeur de français à MEE. « À la fois, il y a le bonheur de retrouver son foyer et en même temps, on a envie de pleurer car c’est une guerre terrible. Mon appartement n’a plus de portes, plus de fenêtres. Le salon est détruit. On a trouvé des douilles partout. » Ce père de trois enfants espère recevoir une aide de l’État pour les réparations.

Les familles qui ont dû fuir leur foyer à cause des combats se trouvent souvent en difficulté économique : beaucoup peinent à payer le loyer du lieu dans lequel elles se sont réfugiées. La Libye connaît à l’heure actuelle une crise de liquidités liée à l’inflation.

Des membres de l’Armée nationale libyenne fêtent la réouverture du quartier de Garyounès aux civils le 3 février dernier (Maryline Dumas/MEE)

Ainsi, Houda professeur de français a noté que « le kilo de sucre est passé de 2 dinars à presque 7 [de 0,66 centimes d’euros à 4,6 euros]. Chaque jour, les prix augmentent. »

La mère de famille ne prend même plus la peine d’aller à la banque pour retirer de l’argent : « Ça ne sert à rien de faire la queue pendant une journée pour récupérer 45 dinars [29 euros]. » Les établissements limitent en effet les retraits en fonction des fonds disponibles.

Accros au café crème

Pour parer au problème, Houda a trouvé une solution qu’elle raconte à MEE : « Je fais un chèque à un homme d’affaires et il me donne l’argent en liquide. Il prend une commission, mais c’est toujours mieux que d’aller à la banque. »

Dans ces conditions et malgré la réouverture de magasins comme Mango ou Marks & Spencers, la reprise des commerces est très douce. Ahmed, qui travaille dans un café, estime perdre des clients : « Certains ne viennent plus, ou moins souvent. » Cela signifie beaucoup pour les Libyens, accros aux nousse-nousse (café crème).

Pour faire face au manque de liquidités, la Banque de commerce et de développement a lancé un système de paiement par SMS. Au moment de l'achat, les clients envoient un texto à la banque qui, après vérification du compte, renvoie un code de certification au commerçant partenaire. Ce dernier, muni du code, pourra se faire remettre l'argent dans une agence de la banque. Mohamed Ben Dardaf, gérant du magasin de vêtements pour homme Septemus s’en dit très satisfait : « Je suis très content du système que j'utilise depuis décembre. Je gagne des nouveaux clients ! »