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Malgré sa politique d'accueil, le Maroc se débat avec les migrants

Les réformes financées par l’Union européenne pour encourager les migrants à rester au Maroc compliquent considérablement leurs conditions de vie, selon des humanitaires
Un garçon escalade une clôture sur le territoire espagnol de Melilla (AFP)

OUJDA, Maroc –Après avoir tenté en vain d’atteindre le territoire espagnol depuis la ville frontalière d’Oujda, Mamadou Sidy Diallo s’est retrouvé entre les griffes de trafiquants qui l’ont torturé et laissé pour mort sur un tas de détritus.

« Quatre jours de violences sexuelles, physiques et mentales. Ils nous ont torturés jusqu’à la mort », raconte Diallo. « C’est un miracle que je respire encore. »

Le Guinéen de 25 ans n’avait pas prévu de faire partie des milliers de migrants d’Afrique subsaharienne cherchant désespérément à rallier le sol européen.

Après avoir poursuivi ses études au Maroc, il se préparait à rentrer chez lui en Guinée et à lancer une entreprise. Mais à la dernière minute, il a décidé de rejoindre un ami qui essayait d’atteindre le territoire espagnol de Melilla, situé derrière des clôtures de six mètres de haut, sur la côte méditerranéenne de l’Afrique du Nord.

« Quatre jours de violences sexuelles, physiques et mentales. Ils nous ont torturés jusqu’à la mort. C’est un miracle que je respire encore »

– Mamadou Sidy Diallo, 25 ans, originaire de Guinée

Au lieu de cela, ils ont été capturés par des passeurs, qui exigeaient plusieurs milliers d’euros pour effectuer la traversée. La situation dans laquelle ils se sont retrouvés fait écho à celle de milliers d’autres migrants pris au piège dans des situations dangereuses au Maroc malgré les réformes récentes.

Les réformes, initiées en 2014 et largement financées par l’UE, avaient pour but d’encourager les migrants à rester au Maroc plutôt que de tenter le périlleux voyage vers l’Europe.

En 2015, plus de 16 000 migrants ont été autorisés à rester au Maroc grâce à des permis de séjour d’un an renouvelables.

En 2016, le roi Mohammed VI a déclaré que le pays menait « une véritable politique solidaire pour accueillir les migrants subsahariens […] qui protège leurs droits et préserve leur dignité ». Les efforts consentis par le pays ont été salués par les responsables européens.

Néanmoins, selon des travailleurs humanitaires, des médecins et des avocats, ces nouvelles politiques ont également créé une multitude de nouveaux problèmes pour les migrants et les ont exposés à des conditions dangereuses qui ne peuvent que les inciter à s’efforcer encore plus de rejoindre l’Europe.

Alors que l’Union européenne salue les efforts déployés par le Maroc, les défenseurs des droits des migrants soutiennent que le gouvernement ne fait que donner l’impression d’avoir résolu le défi migratoire tout en dissimulant de graves problèmes qui persistent.

Pour Azarias Lumbela, un ancien étudiant mozambicain qui coordonne aujourd’hui le Comité d’entraide internationale à Oujda, le but des réformes semblait être de renvoyer l’impression que le problème migratoire a tout simplement disparu.

Des migrants africains ont réussi à franchir la frontière espagnole depuis le Maroc, en août dernier (Reuters)

« En réalité, le Maroc a toujours rejeté cette question, soutenant que les migrants n’existent pas », explique-t-il. « C’est ça, en fait, la politique : les migrants n’existent pas. »

Pendant ce temps, les migrants comme Diallo – l’un des 22 900 migrants qui ont tenté d’entrer en Espagne depuis l’Afrique du Nord l’année dernière – continuent tout simplement d’affluer.

Sauver les apparences

Dans le but d’améliorer les relations avec l’Union européenne et les autres pays africains, le Maroc a lancé en 2014 un ensemble de réformes visant à réduire le flux de migrants en provenance des pays subsahariens vers l’Europe.

La politique et l’économie relativement stables du Maroc lui offrent l’occasion de renforcer son prestige et de devenir une nation dominante sur le continent africain. Le royaume a également besoin de bonnes relations avec l’Europe dans la mesure où de nombreux Marocains y vivent et puisque le pays dépend fortement du tourisme et du commerce en provenance d’Europe – en particulier des produits agricoles.

Le roi du Maroc Mohammed VI s’entretient avec le président français Emmanuel Macron lors du sommet Union africaine – Union européenne, en novembre dernier (AFP)

Si les migrants venant d’autres pays d’Afrique et transitant par le Maroc venaient à y recevoir de piètres traitements, cela nuirait aux efforts déployés par le pays pour améliorer ses relations avec les pays africains alors qu’il a tenté de surmonter des divergences de longue date sur le statut du Sahara occidental.

Le Maroc considère le Sahara occidental comme une partie historique de son propre territoire et en contrôle environ les deux tiers. Cependant, l’ONU et l’Union africaine soutiennent le droit à l’autodétermination. Si la question n’a pas été résolue, le Maroc a néanmoins pu rejoindre l’Union africaine l’an dernier, après 33 ans d’absence.

La question est de savoir combien de ces migrants appréhendés en Europe pourraient se retrouver au Maroc de façon permanente et combien d’entre eux le Maroc pourrait être contraint de renvoyer vers d’autres pays africains 

Le pays a également convenu en 2013 d’un Partenariat de mobilité avec l’UE appelé non seulement à réglementer la circulation légale des Marocains vers l’Europe, mais aussi à établir des politiques concernant ceux qui utilisent le Maroc comme point de transit pour rallier l’Europe. L’UE s’est engagée à verser plusieurs centaines de millions d’euros d’aide.

Cependant, le Maroc et l’UE doivent encore parvenir à un accord sur les individus qui ont transité par le Maroc. L’UE fait pression pour que ces derniers soient renvoyés dans leur pays d’origine, tandis que le Maroc s’oppose à la réadmission des individus qui n’ont fait que transiter par son territoire. 

Une loi a été adoptée en 2015 pour autoriser certains migrants répondant à des critères spécifiques à s’inscrire pour obtenir un permis de séjour d’un an renouvelable. Les candidats devaient prouver qu’ils se trouvaient au Maroc depuis au moins cinq ans ou présenter un contrat de travail d’une durée minimale de deux ans. Plus de 16 000 personnes ont été éligibles, soit un peu moins de la moitié du nombre estimé de migrants qui se trouvaient dans le pays à l’époque.

Des migrants font la queue dans l’espoir d’obtenir un permis de séjour, à Rabat (AFP)

En août dernier, le gouvernement a annoncé qu’il prévoyait d’organiser un nouveau cycle de demandes, qui devrait octroyer un statut officiel à autant de personnes qu’en 2014, voire plus.

Si le droit de résidence peut ressembler à un rêve pour les migrants qui fuient leur pays, la réalité de tout cet ensemble de réformes s’est avérée très différente sur le terrain, en particulier pour ceux qui se retrouvent à Oujda.

Une plateforme de transit

Située à la frontière algérienne, cette ville est une plateforme de transit important pour les migrants venant de pays tels que le Cameroun, le Nigeria, la Guinée, le Mali et la République centrafricaine.

Selon Hassane Ammari, bénévole au sein de l’Association marocaine des droits humains (AMDH), un flot continu de migrants arrive dans la ville tous les jours. La plupart veulent aller en Europe, même s’il leur faut passer plusieurs années à économiser de l’argent et à multiplier les tentatives de traversée.

Alors que la route maritime de la Méditerranée occidentale partant du Maroc a vu le nombre de traversées clandestines tripler en 2017 par rapport à l’année précédente, le nombre de traversées terrestres vers les territoires espagnols de Melilla et de Ceuta a également considérablement augmenté. Selon les informations locales, un navire à passagers a retrouvé les corps de vingt migrants le 3 février, près de Melilla. Ils se sont apparemment noyés en tentant d’atteindre l’Espagne.

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Avant les réformes, les migrants vivaient dans des campements à la périphérie de la ville. Ils étaient victimes de violences policières, de maladies liées à l’exposition telles que la pneumonie et d’infections sur des blessures à vif, selon des rapports publiés par Médecins sans frontières (MSF).

Le Dr Tarik Oufkir, un ancien membre de l’équipe de MSF qui dirige aujourd’hui Maroc Solidarité médico-sociale (MS.2), un organisme local de conseil dans le domaine de la santé, rapporte que MSF traitait les migrants sur place.

Mais aujourd’hui, MS.2 fournit uniquement des consultations et un co-paiement des ordonnances pour les migrants. Cela s’explique en partie par le fait que les campements ne sont plus là.

Peu de temps après le début du processus de réforme de 2014, le ministère de l’Intérieur a ordonné leur démantèlement par la police locale.

« Aujourd’hui, on ne voit plus de migrants », a déclaré Lumbela, coordinateur de l’organisation d’aide humanitaire à Oujda. « Tout le monde savait où ils étaient et ce n’était pas bon pour l’image du Maroc. »

Les migrants étaient libres d’aller et venir dans les camps, mais aujourd’hui, se réfugier dans des maisons et des complexes d’appartements contrôlés par les trafiquants est pour la majorité, la principale option.

« Aujourd’hui, on ne voit plus de migrants. Tout le monde savait où ils étaient et ce n’était pas bon pour l’image du Maroc. »

– Azarias Lumbela, coordinateur du Comité d’entraide internationale 

Les nouveaux arrivants sont contraints de payer l’entrée 50 euros, puis de verser un loyer cumulé, qui commence à une centaine d’euros la nuit pour dormir sur le sol d’une pièce où s’entassent déjà quinze à vingt autres migrants, relève Hassane Ammari, bénévole au sein de l’Association marocaine des droits humains (AMDH).

Avec des coûts si élevés, de nombreux migrants se retrouvent à demander à des proches restés au pays de leur envoyer de l’argent ou sont contraints de trouver des petits boulots au noir. S’ils ne peuvent payer le loyer, ils sont obligés de travailler pour les trafiquants, y compris les femmes, susceptibles d’être forcées de se prostituer.

Et les trafiquants emploient souvent la violence pour faire payer les migrants pour leurs services, selon la Banque mondiale. Les trafiquants se livrent à des agressions physiques et verbales et adressent des menaces à la famille des migrants pour s’assurer que ces derniers se plient à leur volonté.

Vivant dans des conditions de surpopulation et d’insalubrité, les migrants sont exposés à un risque accru d’infections respiratoires et gastro-intestinales et les femmes sont plus fréquemment traitées pour des maladies sexuellement transmissibles que la population locale.

Mais lorsque les migrants recherchent des soins médicaux, ils sont confrontés aux mêmes problèmes que les Marocains – des institutions publiques surpeuplées et insalubres.

« Mon devoir civique »

La nuit où les trafiquants ont torturé Diallo, le Guinéen de 25 ans qui a essayé de rejoindre Melilla, ils lui ont ligoté les jambes si fort qu’ils lui ont coupé la circulation. Les passeurs l’ont ensuite laissé avec son ami dans un fossé. 

Si Diallo a été retrouvé par d’autres migrants, il était toutefois trop tard pour sauver son ami, qui avait succombé à ses blessures.

Barrière frontalière séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Melilla (AFP)

Lorsqu’il a subi de multiples interventions chirurgicales pour sauver son pied gauche, dont l’amputation d’un orteil, Diallo a séjourné à l’hôpital al-Farabi d’Oujda, où les pratiques d’hygiène de base telles que le bain et le lavage des couvertures sont rares.

À son arrivée, Diallo s’est vu confier un matelas en plastique sans literie et a été livré à lui-même. Pendant trois semaines, on ne lui a pas donné l’occasion de prendre un bain.

Alors que les organisations locales se démenaient pour lui trouver un foyer sûr, Diallo a profité du temps qu’il a passé à l’hôpital pour raconter ses expériences à l’écrit, non seulement pour digérer ce qui lui est arrivé, mais aussi pour informer le monde des dangers auxquels les migrants sont confrontés au Maroc.

Il a notamment tenu à mettre en garde les autres Guinéens souhaitant émigrer vers Europe contre les dangers qui pourraient les attendre.

« Il est temps que je fasse mon devoir civique », affirme-t-il.

Trois mois plus tard, il est retourné chez lui, dans sa famille. Mais il est difficile de dire si ceux qui sont décidés à partir tiendront compte de ses conseils.

L’UE et le gouvernement marocain n’ont pas répondu aux demandes de commentaires.

Gillian Coyne a passé plusieurs mois au Maroc dans le cadre d’un programme d’étude à l’étranger de la School for International Training (SIT) et a produit cet article en association avec Round Earth Media (www.roundearthmedia.org)

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.