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Mohamed Salah, la « quatrième pyramide » d’Égypte : « Il est l’un des nôtres »

La superstar du football Mohamed Salah est une source d’inspiration pour tous les Égyptiens, indépendamment de leur appartenance politique
Fresque représentant l’attaquant égyptien de Liverpool Mohamed Salah, dans le centre-ville du Caire (MEE/Mohamed Ismail)

LE CAIRE – Il est difficile de manquer la grande fresque représentant l’attaquant égyptien de Liverpool Mohamed Salah dans la capitale égyptienne. Sur les murs du centre-ville du Caire, l’homme de 25 ans apparaît aux côtés de certaines des figures les plus emblématiques de l’Égypte, comme la chanteuse légendaire Oum Kalthoum et le romancier égyptien nobélisé Naguib Mahfouz.

L’attaquant égyptien de Liverpool Mohamed Salah accompagne la chanteuse légendaire Oum Kalthoum, le poète national Ahmed Fouad Negm et le romancier Naguib Mahfouz sur les murs du centre-ville du Caire (MEE/Mohamed Ismail)

Surnommé la « quatrième pyramide » d’Égypte en octobre 2017, celui qui a été récemment sacré Joueur africain de l’année a marqué le penalty qui a envoyé l’Égypte en phase finale de la Coupe du monde pour la première fois en 28 ans.

« Salah est un héros national qui a réalisé les rêves du pays », a déclaré à MEE Mohamed Megahed, fonctionnaire.

« Salah est un héros national qui a réalisé les rêves du pays »

– Mohamed Megahed, fonctionnaire

De nombreuses boutiques PlayStation en Égypte ont déployé de grands posters de Salah aux côtés du joueur de Barcelone Lionel Messi et de l’attaquant du Real Madrid Cristiano Ronaldo, les deux figures marquantes du football mondial au cours de la dernière décennie.

« Mon fils de 6 ans joue avec Liverpool sur sa PlayStation, pas avec Messi ou Ronaldo, parce qu’il veut jouer avec Salah », a expliqué Megahed. Né à Mansourah, une ville du delta du Nil, Megahed est l’heureux propriétaire d’une photo qu’il a prise avec Salah il y a sept ans, lorsqu’il l’a rencontré par hasard à Johannesburg.

Selon un vendeur de la célèbre chaîne égyptienne de magasins Al-Tawheed wel Nour, les ventes de t-shirts floqués « Salah », vendus pour un peu plus de 2 dollars, ont explosé.

Maillot floqué « Salah » dans un magasin du sud du Caire, où un vendeur a déclaré que la demande pour ce maillot grimpait en flèche (MEE/Mohamed Mahmoud)

« Le maillot [de Salah] est le plus vendu, où qu’il joue. Les enfants viennent et demandent exclusivement ce maillot », a-t-il indiqué.

« Il est l’exemple de l’homme ambitieux originaire de la campagne qui n’a jamais abandonné, et cela inspire les Égyptiens », a expliqué Megahed.

Salah est le premier joueur égyptien à recevoir le prix de Joueur africain de l’année (ou Ballon d’or africain) décerné par la Confédération africaine de football (CAF), depuis que Mahmoud al-Khatib, l’une des légendes du football égyptien, a remporté cet honneur en 1983.

 « Le titre de Joueur africain de l’année est un prix remporté par les légendes africaines, et maintenant, il est l’une des légendes du continent », a déclaré à MEE Amr Mostafa, ingénieur chimiste, en référence au Camerounais Samuel Eto’o et au Libérien George Weah.

Le président de la Confédération africaine de football (CAF) Ahmad Ahmad (à droite) remet le prix du Joueur africain de l’année à l’attaquant de la sélection égyptienne et de Liverpool Mohamed Salah, le 4 janvier 2018 (AFP)

Durant la soirée du 8 octobre 2017, la tension était à son comble : l’Égypte était alors en route pour se qualifier pour la phase finale de la Coupe du monde en Russie. À seulement trois minutes de la fin du temps réglementaire, le Congo a égalisé, menaçant le rêve de toute l’Égypte en une fraction de seconde, au grand dam des supporters. 

Complètement dévasté, Salah s’est effondré sur le terrain pendant trente secondes. Pourtant, la star n’a pas tardé à se relever et a applaudi, se donnant du courage ainsi qu’à ses coéquipiers pour marquer le but vainqueur, puis s’est adressé aux supporters avec des gestes d’encouragement. L’Égypte a ensuite obtenu un penalty.

« C’était un moment très difficile. Beaucoup de joueurs talentueux auraient pu manquer un tel tir sous une telle pression. Mais Salah était à la hauteur et il a marqué », a commenté Mostafa.

La passion, la détermination et la persévérance de Salah l’ont aidé conquérir le cœur de millions d’Égyptiens qui le considèrent comme l’un des leurs.

« Lorsque l’Égypte a eu besoin de lui, il était là pour donner un coup de main. Il a fait le bonheur et la fierté de 95 millions d’Égyptiens », a déclaré Megahed.

Quelques mois plus tôt, Salah avait également emmené son pays en phase finale de la Coupe d’Afrique des Nations. Mais le septuple champion continental a été battu 2 – 1 en finale par le Cameroun. 

« Il nous ressemble »

Né le 15 juin 1992 au sein d’une famille pauvre vivant dans le village de Nagrig, dans le gouvernorat de Gharbiya, au cœur du delta du Nil, Salah a connu de nombreuses difficultés tout au long de sa vie.

Son père, vendeur, n’avait pas les moyens de payer des études supérieures à son fils ; Salah a donc décidé de poursuivre son rêve de devenir footballeur.

« Il a souffert comme nous. Il a fait face aux mêmes difficultés et barrières que nous rencontrons, mais il a fait preuve de persévérance et il a réussi »

– Amr Mostafa, ingénieur chimiste

Adolescent, Salah devait prendre trois minibus et faire plus de deux heures de route depuis son village pour se rendre quotidiennement au club de football d’Al-Moqaouloun al-Arab, au Caire. 

« Il a souffert comme nous. Il a fait face aux mêmes difficultés et barrières que nous rencontrons, mais il a fait preuve de persévérance et il a réussi », a indiqué Mostafa ; âgé de 34 ans, ce dernier suit tous les matchs de Salah. 

Pour Mostafa, Salah est « cet homme humble qui, malgré tout son succès, retourne encore dans son village et assiste aux mariages de ses amis et de ses proches ».

« Il est l’un des nôtres. Il nous ressemble », a-t-il affirmé.

Selon des médias locaux, il a donné de l’argent pour acheter du matériel hospitalier, rénover des écoles et construire un service d’ambulance dans son village.

Le célèbre chanteur pop égyptien Hicham Abbas a même dédié une chanson à Salah, inspirée d’un chant de supporters de Liverpool.

L’Égyptien Mohamed Salah, alors milieu de terrain de Rome, prie au cours d’un match de Serie A italienne, le 19 mars 2016 au stade olympique de Rome (AFP)

Selon ses fans, « la dévotion religieuse de Salah a augmenté l’amour que les gens lui portent ». 

« Parfois, il se met à genoux pour remercier Dieu sur le terrain lorsqu’il marque. C’est incroyable. Il n’a jamais oublié sa relation avec Dieu », a indiqué Mostafa.

La fille de Salah s’appelle Makka, en référence à La Mecque, ville la plus sainte de l’islam.

« Il a réalisé mon rêve »

En 2012, Salah a rejoint le club suisse du FC Bâle. Deux ans plus tard, il a signé avec le géant anglais Chelsea, où il n’a toutefois pas réussi à s’imposer en tant que titulaire régulier.

Mais le gamin nerveux qu’il décrit aujourd’hui lors de son passage à Chelsea a aujourd’hui bien changé. Il a quitté Londres pour être transféré en Italie, à la Fiorentina puis à Rome, avant de retourner en Angleterre et de rejoindre Liverpool pour un montant de 50 millions de dollars en juillet 2017, record du club à l’époque.

Salah a rapidement fait l’objet d’éloges pour ses prestations avec Liverpool, enchaînant les performances décisives. En novembre, il a été désigné joueur du mois en Premier League après avoir marqué sept buts en quatre matches.

Avec dix-sept buts au compteur en championnat, Salah est actuellement en lice pour le titre de meilleur buteur, à seulement un but de l’attaquant de Tottenham Hotspur, Harry Kane.

Traduction : « Je n’ai pas vraiment à me plaindre de cette année 2017 exceptionnelle, mais j’ai très hâte d’être à 2018… »

« C’est la première fois qu’un joueur égyptien atteint ce niveau », a indiqué à MEE Ahmed el-Ghoul, 29 ans, ancien joueur du club de football d’Al-Moqaouloun al-Arab

El-Ghoul travaille aujourd’hui comme employé en marketing dans une société américaine au Qatar. « [Salah] a réalisé mon propre rêve, a-t-il confié. Je désirais tant devenir footballeur et faire partie des meilleurs du monde. Je suis ravi qu’il l’ait fait pour moi. »

« Il est l’exemple de l’homme ambitieux originaire de la campagne qui n’a jamais abandonné, et cela inspire les Égyptiens »

– Mohamed Megahed, fonctionnaire

Selon Amir Abdel Halim, analyste de football pour le site web spécialisé dans le sport filgoal, interrogé par MEE, il est clair que Salah a travaillé très dur pour devenir un joueur plus fort.

« Il y avait des points faibles évidents qu’il a surmontés », a déclaré Abdel Halim. 

« Son corps était plus frêle. Sa finition était un point faible mais aujourd’hui, c’est un buteur », a-t-il ajouté.

Un ami de Salah qui a demandé à rester anonyme a expliqué à MEE que Salah connaissait ses faiblesses.

« Salah est intelligent. Il savait bien ce qui avait causé l’échec d’autres joueurs égyptiens en Europe et il s’est mis cela en tête pour ne pas répéter ce parcours. »

« Il appartient à l’Égypte »

Salah a l’avantage de ne jamais avoir joué pour un des géants du Caire, Al-Ahly ou Zamalek, dont l’âpre rivalité donne souvent lieu à des affrontements violents entre les supporters les plus inconditionnels.

« Il appartient à l’Égypte, seulement à l’Égypte », a expliqué el-Ghoul. 

« Il appartient à l’Égypte, seulement à l’Égypte »

– Ahmed el-Ghoul, ancien footballeur

Ahmed Mostafa, pharmacien, espère que son fils de 8 ans, Ziad, suivra la trace de Salah.

« Salah est un modèle pour Ziad. Nous espérons qu’il pourra emmener l’Égypte en Coupe du monde un jour », a confié Ahmed.

L’attaquant égyptien Mohamed Salah contrôle le ballon lors du match de football du groupe D de la Coupe d’Afrique des Nations 2017 opposant l’Égypte au Ghana à Port-Gentil (Gabon), le 25 janvier 2017 (AFP)

Sherif Nasr est le gérant d’un café dans le centre-ville du Caire. Il a engagé un graffeur pour peindre la fresque représentant Salah aux côtés d’autres icônes égyptiennes sur les murs qui entourent son café.

« Nous l’aimons. Nous sommes fiers de lui. Il est le meilleur représentant de notre pays », a indiqué Nasr à MEE.

Lorsque l’équipe de Salah, Liverpool, joue un match, le café de Nasr est bondé et il est très difficile de trouver un siège vide.

« La dernière fois, les clients ont choisi de regarder un match de Liverpool plutôt qu’un match de Zamalek », a-t-il raconté.

« Salah a fait un don à l’Égypte, pas à un parti politique égyptien. Il donne de l’argent qui ira aux pauvres »

– Ahmed el-Ghoul, ancien footballeur

« Nous ne supportons pas Liverpool », mais Salah, a-t-il souligné.

« Si l’entraîneur le sort pendant un match, nous changeons de chaîne car le match est fini pour nous », a-t-il ajouté en riant.

Nasr voulait également une fresque représentant le joueur emblématique d’Al-Ahly Mohamed Aboutrika, qui a pris sa retraite en 2013, mais il craignait des représailles du gouvernement alors qu’Aboutrika figure sur la « liste de terroristes ».

Pas d’implication politique

En mai 2015, Aboutrika, appelé « le Magicien » en Égypte, s’est vu saisir ses avoirs par les autorités après avoir été accusé de financer les Frères musulmans. Aboutrika a rejeté les accusations.

En décembre 2013, le gouvernement a classé les Frères musulmans au rang de groupe terroriste. L’ancien joueur n’était pas connu pour exprimer publiquement ses opinions politiques, bien qu’il ait apporté son soutien à la candidature de Mohamed Morsi aux élections présidentielles de 2012. Aboutrika vit aujourd’hui au Qatar, où il travaille comme analyste sportif. 

Âgé de 39 ans, Aboutrika est le mentor de Salah ; des photos des deux hommes publiées sur les réseaux sociaux montrent qu’ils se rencontrent régulièrement en Europe. 

Mohamed Salah (à gauche) et Mohamed Aboutrika (à droite) se rencontrent souvent en Europe (Facebook)

Dans l’ensemble, Salah a gardé ses opinions politiques pour lui-même et a évité les erreurs de son mentor.

Il a fait don de cinq millions de livres égyptiennes (environ 233 000 euros) à Tahya Masr (« Longue vie à l’Égypte »), un fonds géré par l’État qui vise à financer des programmes de développement en Égypte. Cette initiative controversée a irrité certains supporters, qui y ont vu comme une marque de soutien envers le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Le fonds est directement supervisé par Sissi, qui a exhorté à plusieurs reprises les citoyens à donner de l’argent et à contribuer au développement de l’Égypte.

« J’étais très en colère lorsqu’il a fait ce don. Il était clairement destiné au régime », a déclaré Belal Wagdy, un fan de football.

« J’étais très en colère lorsqu’il a fait ce don. Il était clairement destiné au régime »

– Belal Wagdy, fan de football

D’autres fans y ont vu un geste patriotique destiné à venir en aide aux populations moins favorisées.

« Salah a fait un don à l’Égypte, pas à un parti politique égyptien. Il donne de l’argent qui ira aux pauvres », a soutenu el-Ghoul.

Beaucoup de ses fans affirment ignorer son affiliation politique claire, ce qui a aidé Salah à plaire à tous les Égyptiens, quelle que soit leur appartenance politique.

« Salah se distancie de la politique et c’est très intelligent de sa part. Il est footballeur et il ne devrait pas avoir de relation avec la politique », a déclaré Mostafa.

De même, il donne rarement d’interviews à la télévision égyptienne, évitant tout risque de déclencher une controverse concernant ses déclarations ou ses opinions.

« C’est un très grand prix pour moi, un moment spécial dans ma carrière. Je voudrais le dédier à tous les enfants en Afrique et en Égypte », a déclaré Salah après avoir reçu le prix prestigieux du Joueur africain de l’année jeudi dernier à Accra.

« Je veux leur dire de ne jamais cesser de rêver et de croire », a-t-il ajouté.

« Les actes et les déclarations de Salah montrent qu’il n’a jamais oublié d’où il vient. Il souhaite que son succès donne de l’espoir aux autres et cela le rend encore plus populaire auprès des Égyptiens », a conclu Mostafa.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.