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Mokhtar Yahyaoui, la voix qui s’insurgeait contre l’injustice s’est éteinte

Ancien juge et militant pour les droits de l’homme, Mokhtar Yahyaoui est décédé le 22 septembre près de Tunis. L’homme s’en est allé, mais son esprit et son combat ont marqué le pays
Mokhtar Yahyaoui est décédé d’une crise cardiaque le 22 septembre à l’âge de 63 ans (Twitter/@AlKhattOrg)

TUNIS - « M. le président de la République, président du Conseil suprême de la magistrature. Je m’adresse à vous avec cette lettre pour vous exprimer ma colère et mon refus de la terrible situation de la justice tunisienne », lançait avec bravoure le juge Mokhtar Yahyaoui, le 6 juillet 2001, dans une lettre ouverte au président Ben Ali.

Un message direct au chef de l’État dans lequel le magistrat dénonçait la dépendance de la justice et demandait l’établissement d’un réel État de droit. En vain.

Parcours militant

Son message lui valut les courroux du régime en place et, très vite, en décembre 2001, le juge fut radié par le Conseil d’ordre de la magistrature. Mais son action courageuse allait faire de lui l’une des figures les plus emblématiques de l’opposition à Ben Ali, à une époque où peu osaient hausser le ton contre le régime policier.

« Sa lettre a été un tremblement de terre pour le régime, qui n’était pas habitué aux déclarations publiques de ce genre. Les autorités ont fait pression sur Mokhtar Yahyaoui pour qu’il se rétracte, mais il a toujours refusé », se souvient son ami Abderrazak Kilani, avocat et ancien bâtonnier de Tunis. Le régime « l’a harcelé, menacé, surveillé, privé de voyages et de ses biens… Assumer les conséquences n’a pas été facile ».

« La justice est aux ordres ! Et c’est l’un de ses acteurs qui le dit. Un magistrat », c’est cela qui a marqué les esprits, a expliqué Kilani à Middle East Eye.

Ne pouvant plus exercer, Mokhtar Yahyahoui fut soumis à de nombreuses pressions, mais ne cessa jamais de militer. Au lendemain de sa radiation, il fonda avec les avocats qui s’étaient tenus auprès de lui devant le conseil de discipline de la magistrature le Centre tunisien pour l’indépendance des juges et avocats, dont il devint le président.

Acteur de l’opposition

En Tunisie, l’année 2005 fut marquée par une série de protestations menées par certains groupes socio-professionnels : avocats, magistrats et, dans une moindre mesure, journalistes.

« L’institution judiciaire en Tunisie est intensément mise à contribution pour assurer la pérennité et la reproduction du régime autoritaire » et « les professionnels de la justice (avocats et magistrats), sont des acteurs clés du dispositif de répression et de contrôle social mis en place par les gouvernants », ont expliqué en 2007 les chercheurs Éric Gobe et Vincent Geisser.

Les différentes mobilisations professionnelles débouchèrent en octobre 2005 sur un mouvement plus hétéroclite, plus politique, qui voulut profiter de l’organisation à Tunis du sommet mondial sur la société de l’information pour dénoncer les dérives autoritaires du régime.

À l’origine du mouvement, quelques militants, dont Hamma Hammami, leader du Parti ouvrier communiste tunisien (POCT), Néjib Chebbi, secrétaire général du Parti démocrate progressiste (PDP), ou encore Abderraouf Ayadi, avocat et vice-président du Congrès pour la République (CPR). Parmi eux également, le juge Mokhtar Yahyaoui.

Ensemble, « convaincus de la nécessité de promouvoir une démarche de dialogue au sein de l’opposition », ils entamèrent une grève de la faim. Leur mobilisation collective se détacha des précédentes protestations à caractère socio-professionnel. Le mouvement dit du « 18 octobre » était en effet « une mobilisation relativement ‘’inédite’’ dans l’histoire politique tunisienne contemporaine », estiment Éric Gobe et Vincent Geisser.

Désillusion

Au lendemain de la révolution, Mokhtar Yahyaoui devint l’un des fondateurs du Conseil pour la sauvegarde de la révolution et, à partir de 2012, il présida l’Instance nationale de protection des données à caractère personnel. Néanmoins, les lendemains révolutionnaires lui laissèrent un goût amer.

« Son rêve de justice ne s’est pas réalisé, il en était déçu », a déclaré à MEE Abderraouf Ayadi, qui a milité auprès de lui pendant plusieurs années. « Je pense que la tournure qu’a prise la révolution l’a affecté. Il préparait sa retraite à la campagne », a ajouté Abderrazak Kilani.

Le combat de Mokhtar Yahyahoui lancé en 2001 est toujours d’actualité, aujourd’hui plus que jamais, alors que les crimes du passé doivent être jugés. Le débat autour de la justice transitionnelle et de la loi sur la réconciliation nationale économique et financière suscite notamment de nombreuses interrogations.

Quelques mois auparavant, c’est la loi relative au Conseil supérieur de la magistrature qui avait mobilisé les magistrats, lesquels estimaient le projet de loi inconstitutionnel. En effet, la composition du Conseil avec une minorité de juges élus par leurs pairs et la présence en tant que membre de droit du procureur général de la justice militaire posaient clairement un problème d’indépendance.

Début juin, le projet de loi a finalement été déclaré inconstitutionnel par l’instance provisoire de contrôle de constitutionnalité, suite au recours déposé le 22 mai par un groupe de députés.

Un esprit qui perdure

« Yahyaoui est toujours présent auprès des militants. Étant donnée la situation critique de la justice tunisienne, la lutte va bientôt reprendre. La liberté d’expression dont nous jouissons désormais n’est qu’une façade, et qu’en est-il des autres droits et libertés ? », dénonce Abderraouf Ayadi. « Il nous manque toujours des institutions indispensables pour faire de l’État de droit une réalité, à savoir une Cour constitutionnelle », ajoute-t-il.

« Les héros de ce pays nous quittent un à un. Avec la disparition de Mokhtar Yahyaoui, c’est toute une histoire de la résistance en Tunisie qui s’en va », a écrit la députée du parti Ennahda, Sayida Ounissi, au lendemain de son décès.

« J’ai perdu un militant et un compagnon de route, qui a laissé une place importante dans ma vie. Mokhtar Yahyaoui était un homme de principes, droit et intègre, mais qui savait aussi être conciliant quand il le fallait », affirme Abdrezzak Kilani. Une appréciation partagée par Abderaouf Ayadi, qui évoque avec admiration l’éloquence et le sens de la justice de Yahyaoui.

Homme de loi, par son courage et ses idées, Mokhtar Yahyaoui aura su marquer la vie de ceux qu’il a croisés.