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Mossoul : les ondes de la tolérance

Depuis la libération de l’ancien fief de l’EI en Irak il y a un an, les initiatives se multiplient pour aider les habitants à aller de l’avant – à l’instar de ONE FM, une radio dont la mission est d’éduquer la population pour empêcher le retour de l’obscurantisme
Mohamad Talal, l'un des membres fondateurs de One FM, en régie pendant l’émission « Abou Taxi » animée par le journaliste Samir Saïd (MEE/Fanny Bouteiller)

MOSSOUL, Irak – Il est 10 h 30, Samir Saïd lance un « Salaam Aleikoum » enjoué sur les ondes de ONE FM. Sa voix chaude annonce le début de l’émission qu’il anime quotidiennement depuis six mois : « Abou Taxi ».

Mossoul, seconde plus grande ville d’Irak, se remet tout juste de trois années passées sous le joug du groupe État islamique (Daech). Il y a un an, le 9 juillet 2017, le Premier ministre Haïder al-Abadi annonçait enfin sa libération après des mois de bataille.

La capitale du gouvernorat de Ninive est aujourd’hui exsangue. « L’économie est anéantie, personne ne trouve de travail », déplore l’animateur de radio. Toutefois, de nombreuses initiatives ont vu le jour pour aider les Mossouliotes à tourner la page, à l’image de ONE FM et « Abou Taxi ».

« Dans mon émission, les gens sont libres de s’exprimer […] Femmes comme hommes, tout le monde a la parole, c’est comme ça qu’on change les mentalités »

- Samir Saïd, animateur radio

Le titre de l’émission n’a d’ailleurs pas été choisi au hasard, tout comme son auditoire : « Dans ce contexte morose, beaucoup de jeunes à Mossoul n’ont d’autre choix que de devenir chauffeurs de taxi. La plupart sont diplômés d’université, ils sont ingénieurs, avocats, enseignants…mais ne trouvent rien dans leur domaine », explique-t-il à Middle East Eye. En s’adressant aux chauffeurs de taxi, Samir est sûr de toucher une large partie de la population.

Sur les ondes ce matin-là, son émission débute avec une question, avec récompense à la clé. Le gagnant pourra venir récupérer un parfum. « Combien de portes y avait-il dans l’ancienne cité de Mossoul ? ».

Preuve que l’émission a touché sa cible, le téléphone de One FM sonne sans répit. Dans sa modeste régie, derrière la vitre qui le sépare du studio, Mohamad Talal, 31 ans, transfère les appels au présentateur de l’émission.

Samir Saïd, animateur de l’émission « Abou Taxi », était manager d’une radio privée qui a été détruite par le groupe État islamique (MEE/Fanny Bouteiller)

Un chauffeur, Abou Karim, appelle de la vieille ville pour tenter sa chance. « Neuf portes, il y avait neuf portes ». La réponse est la bonne, mais Samir ne laisse rien transparaître. Un tirage au sort déterminera l’heureux gagnant en fin d’émission.

« Ils peuvent dire ce qu’ils ont sur le cœur »

Entre les deux hommes s’engage une courte conversation. Samir s’enquiert du moral de la population. Le quartier de l’auditeur est celui qui a le plus souffert des bombardements de la coalition internationale, celui où les hommes de Daech se sont retranchés jusqu’à la fin, prenant aussi en otage une partie de la population.

Rigoureusement surveillée par les forces de sécurité, la vieille ville de Mossoul n’est plus qu’un vaste champ de ruines où sont ensevelis des milliers de corps en décomposition.

« Je n’ai plus d’argent, je ne peux plus aller chez le garagiste », se plaint l’auditeur. Un autre déplore les kilomètres de bouchons. Durant les combats, les cinq ponts de la ville qui reliaient les deux rives du Tigre ont été endommagés.

« La radio pour laquelle je travaillais a été complètement détruite, trois personnes ont été assassinées. Les djihadistes savaient que les journalistes représentaient une menace pour leur propagande, près de 40 ont été éliminés rien qu’à Mossoul »

- Samir Saïd, animateur radio

« Dans mon émission, les gens sont libres de s’exprimer, ils peuvent dire ce qu’ils ont sur le cœur. Femmes comme hommes, tout le monde a la parole, c’est comme ça qu’on change les mentalités », déclare Samir, la liberté d’expression chevillée au corps.

Il y a un an encore, avoir un téléphone portable et écouter les informations était strictement interdit. Seule une radio était autorisée : celle qu’utilisait le groupe État islamique pour diffuser son idéologie.

L’homme de 37 ans porte en lui les stigmates de l’intolérance. « Les hommes de Daech m’ont tiré dessus alors que j’essayais de fuir la vieille ville », raconte-t-il en montrant la cicatrice qui entoure sa cheville gauche.

« J’ai eu de la chance. La radio pour laquelle je travaillais a été complètement détruite, trois personnes ont été assassinées. Les djihadistes savaient que les journalistes représentaient une menace pour leur propagande, près de 40 ont été éliminés rien qu’à Mossoul. »

« Éradiquer l’idéologie de Daech » 

Mohamad Talal a lui aussi dû fuir sa maison. « Mon nom était sur la liste des hommes à abattre. Je suis musulman, sunnite, mais je ne pouvais plus passer de check-points sans risquer de me faire arrêter. Je me suis caché chez mon grand-père. En un an, je ne suis sorti qu’une fois, dissimulé dans une voiture, pour aller chez le dentiste. J’ai lu 500 livres et j’ai commencé à écrire. Ça a complètement changé la personne que j’étais. »

Mohamad Talal en régie pendant l’émission « Abou Taxi » (MEE/Fanny Bouteiller)

La barbe bien taillée, le regard sûr, le jeune journaliste anime une émission de réflexion philosophique sur One FM. Il fait partie des six membres fondateurs qui font vivre cette radio avec leurs propres deniers. Avec un budget de 60 000 euros, ils ont pu acheter un local suffisamment grand pour y installer un petit studio et une salle de rédaction.

« Notre but, c’est de transmettre notre savoir à ceux qui nous écoutent, de leur parler de respect et de paix. La guerre a amené l’ignorance et l’intolérance, c’est contre ça que nous luttons »

- Mohamad Talal, un des membres fondateurs de One FM

« Notre but, c’est de transmettre notre savoir à ceux qui nous écoutent, de leur parler de respect et de paix. La guerre a amené l’ignorance et l’intolérance, c’est contre ça que nous luttons », déclare Mohamad Talal.

« Pendant le siège de Daech, 80 % de la population de Mossoul avait des idées radicales. Aujourd’hui, on doit être à 50 % », estime-t-il. « Notre mission, c’est éradiquer l’idéologie de Daech ».

Des Irakiens déplacés de Mossoul arrivent dans le quartier al-Quds de la ville lors des combats entre l'EI et les forces irakiennes en décembre 2017 (AFP)

Sur le canapé où il a pris place, Karim al-Atar relit son flash info avant de prendre l’antenne. Le jeune homme de 25 ans a le sourire timide mais le ton sûr. Bénévole, comme tous les autres, il a intitulé son programme « Un jour nouveau ».

Pourtant, les nouvelles qu’il a à annoncer en ce début du mois de mai 2018 laissent entendre que la page n’est pas encore complètement tournée : deux membres de l’EI ont été arrêtés et Abou Bakr al-Baghdadi, numéro un de l’EI, est toujours activement recherché.

Dans le micro de Samir, l’émission « Abou Taxi » touche à sa fin. « J’espère que Mossoul va devenir comme New York, une ville qui ne dort jamais » lance, plein d’entrain, un énième auditeur. 

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Au même moment, les néons, moqueurs, commencent à vaciller dans le studio. Puis le noir s’installe. « Cela arrive souvent », s’amuse Mohamad, « tout le monde en Irak subit les coupures d’électricité. Mais heureusement, nous avons un générateur ! ».

À Mossoul, passée l’horreur, la population a appris à rire de tout. L’humour, ici, est une arme de résilience massive.