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Mossoul : « Nous avons enterré nos parents et nos voisins, un par un »

Les survivants de l’attaque du 25 mars qui a fait 18 morts affirment que les bombardements de la coalition ont tué plus de civils que l’EI
« Ils ont tué mon fils », témoigne la grand-mère d'Abdulrahman (MEE/Tom Westcott)

MOSSOUL, Irak – « Ils disent que vous n’entendez pas la bombe qui vous frappe. Et c’est vrai. J’ai vu les murs s’écrouler autour de moi et je pensais que je rêvais jusqu’à ce que je repousse des morceaux de béton qui me tombaient dessus, sur mon lit », raconte Abdulrahman, en se rappelant le raid aérien à l’est de Mossoul le 25 mars dernier, qui tua dix-huit personnes, dont ses parents et son jeune frère.

« J’ai attendu sous les couvertures pendants deux minutes jusqu’à ce que tout devienne silencieux et ensuite, j’ai crié pour que mon frère Adnan, qui partage la chambre avec moi, m’entende », raconte celui qui a 19 ans. « J’ai crié : ‘’Es-tu en vie ?’’ et il m’a répondu. »

« Le toit avait cassé notre maison en deux. J’ai appelé et appelé encore mes parents. Mais personne ne me répondait »

-Abdulrahman, survivant de l’attaque aérienne sur Mossoul

Adnan, 21 ans, a été légèrement blessé. Alors Abdulrahman lui a dit d’attendre dans ce qu’il restait de leur chambre pendant qu’il partait à la recherche de leurs parents dans les ruines fumantes de leur maison familiale.

« J’ai commencé à marcher – ou plutôt j’essayais de marcher – mais il n’y avait vraiment plus rien de plat. C’était comme si j’escaladais une montagne », raconte-t-il.

« Quand j’ai atteint le salon, j’ai vu que le toit avait coupé la maison en deux. J’ai appelé et appelé encore mes parents. Mais personne ne me répondait. Tout était si horriblement silencieux. »

En réalisant que leurs parents étaient piégés sous les décombres, Abdulrahman est revenu vers son frère et a recommencé à crier désespérément, en espérant que quelqu’un l’entendrait. Leur voisin, Raffa – dont la maison avait aussi été détruite dans l’attaque – lui répondit et lui dit de ramper en direction de sa voix.

« Nous avons rampé et rampé, et finalement, nous nous sommes retrouvés tout près de sa voix. Il a tendu sa main, je l’ai agrippée et il m’a sorti des décombre », témoigne Abdulrahman.

« La première chose que j’ai vue, c’est son fils, Mohammed, 12 ans, allongé sur le sol, en train de se tordre et de hurler. Sa jambe saignait beaucoup et il était si gravement blessé que j’étais terrifié à l’idée de le regarder. »

La maison de la famille d’Abdulrahman et d’Adnan, en ruines (MEE/Tom Westcott)

Abdulrahman a hissé Mohammed, blessé, sur le dos de Raffa, et avec Adnan et la mère de Raffa, 65 ans, ils se sont débrouillés pour s’extirper d’une fenêtre soufflée par l’explosion. En se tenant les mains, tous les cinq sont sortis des ruines – seuls survivants parmi les 23 personnes qui dormaient dans une rangée de trois maisons, toutes démolies en l’espace de quelques secondes.

Les frères ont attendu plusieurs heures dans la maison d’un voisin jusqu’à ce que leur oncle leur demande d’aider les opérations de secours en indiquant où leurs parents étaient en train de dormir.

« J’étais encore sous le choc et jusqu’à ce moment, je ne réalisais pas que nous avions été la cible du raid », précise Abdulrahman. « Mais quand j’ai vu les maisons, j’ai compris que nous avions été délibérément ciblés. Je ne pouvais pas le croire. Et je ne pouvais pas croire que personne n’ait pu sortir de ces maisons en vie. »

Les frères ont trouvé refuge dans la maison de leurs grands-parents, tout près. Pendant ce temps, les parents et les voisins cherchaient les survivants parmi les décombres. Mais il n’y en avait pas.

« À 9h30, ils ont trouvé mon père, qui avait été tué dans la frappe aérienne. À midi, ils ont trouvé mon plus jeune frère, Omran, 16 ans. Il n’a pas été blessé mais a suffoqué jusqu’à en mourir. Son corps était encore chaud quand ils l’ont trouvé, comme s’il dormait encore. À 3h45, ils ont trouvé ma mère. Elle non plus n’a pas été blessée mais a suffoqué », énumère Abdulrahman.

Exploité pour la propagande

Alors que les habitants essayaient de retirer les corps des décombres en bougeant les gravats, un groupe de combattants du groupe État islamique (EI) est apparu en filmant et photographiant la scène.

En quelques heures, des images vidéo montrant Raffa – son visage tâché de sang, en train de tirer des décombres le corps relâché et plein de sang du plus jeune de ses fils – ont été diffusées sur les médias de l’EI, où il était dit que la frappe aérienne était un autre exemple de la manière dont la campagne de bombardements américains à Mossoul visait les civils.

Les victimes de cette attaque mortelle ont été utilisées par la propagande impitoyable de l’EI.

Le bureau de presse de la force opérationnelle conjointe, la coalition qui soutient l’Irak dans sa guerre contre l’EI, a déclaré à Middle East Eye que la force en question n’avait mené aucun raid aérien sur l’endroit où les trois maisons étaient localisées.

Mais des membres de la famille élargie et des voisins, qui disent avoir entendu neuf missiles frapper les trois maisons, ont insisté sur le fait que les forces aériennes irakiennes n’étaient pas capables de mener une telle attaque.

« Je suis sûre qu’il s’agissait de frappes menées par la coalition, et pas par l’armée irakienne, parce que neuf missiles ont été tirés sur les maisons et que les tirs étaient très précis. Nous savons que les avions irakiens peuvent seulement larguer une ou deux bombes à la fois et qu’en général, ils ne sont pas très précis », précise Bashar, l’oncle d’Abdulrahman. « Mais la coalition ne devrait pas faire ces erreurs. »

Selon lui, la coalition et les avions de guerre irakiens ont besoin de procéder à des vérifications plus précises sur qui se trouve à l’intérieur des maisons avant de les détruire.

« Ce matin, dix-huit personnes innocentes, dont huit enfants, ont été tuées en l’affaire de quelques secondes. « Ces frappes aériennes à Mossoul ont tué plus de civils que l’EI. »

La riche région d’Hay al-Zarai étant toujours un champ de bataille sur lequel les forces irakiennes au sol essaient d’avancer, les cimetières locaux restent inaccessibles.

Alors que les frappes aériennes et les mortiers de l’EI continuaient de pilonner le voisinage, des parents de la famille ont creusé des tombes pour les parents d’Abdulrahman et d’Adnan, leur plus jeune frère et cinq de leurs voisins qui ont été tués.

« Nous les avons enterrés dans le jardin de mes grands-parents, avec les deux filles de Raffa et son plus jeune fils, sa belle-mère et la femme de notre autre voisin », précise Abdulrahman. « Ici, nous en avons enterré huit, un par un. »

« Nous en avons enterré huit dans le jardin, un par un », raconte Abdulrahman. Parmi les victimes : ses parents et son frère de 16 ans (MEE/Tom Westcott)

À l’intérieur de la maison, un docteur du coin et une infirmière bataillent pour réparer la jambe gravement blessée de Mohammed, 12 ans. Les infrastructures de santé à Mossoul ayant été largement détruites et rendues inaccessibles par les combats, ils ont effectué deux opérations dans une cave, sans anesthésiant. Mohammed est maintenant en Jordanie pour d’autres des soins chirurgicaux.

Pour Raffa, dont la femme a été exécutée par l’EI un an plus tôt pour avoir pris une photo de la grande mosquée voisine sous la neige, le raid qui a tué trois de ses enfants et blessé le quatrième est juste un chapitre de plus dans la tragédie dans laquelle a basculé Mossoul depuis que l’EI en a pris le contrôle en 2014.

Pour Abdulrahman et Adnan, c’est le moment où la libération tant attendue de Mossoul tourne au cauchemar.

« Nous avons attendu deux ans et sept mois d’être libérés de l’EI et regardez ce que nous avons, regardez ce qui s’est passé. C’est un désastre », relève Abdulrahman.

« Je n’ai pas de mots pour décrire ce que je ressens. C’est quelque chose que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, et à certains moments, j’ai souhaité être tué, moi aussi. »

Les insultes en plus des blessures

Dix jours après la frappe aérienne, les forces irakiennes au sol sont entrés dans la zone et un capitaine des forces spéciales a fièrement montré les maisons en ruines aux journalistes, en expliquant qu’elles étaient occupées par des combattants de l’EI. « L’EI prend toujours les maisons d’angle pour leurs positions parce qu’elles sont stratégiques et permettent une issue rapide », a-t-il expliqué.

Alors que le capitaine se tenait à côté des décombres, un voisin s’est énervé en lui disant que les occupants des maisons étaient des civils ordinaires et a exigé des réponses.

« Ne traduisez pas cela », a ordonné le capitaine au traducteur de MEE.

« C’est un mensonge. Nous ne sommes pas l’EI et il n’y a pas d’EI dans nos maisons »

-Abdulrahman

« La dernière fois que l’EI s’est approché de nous, c’était le jour avant l’attaque, quand nous avons vu deux Russes, des hommes de l’EI, se tenir à proximité et vérifier quelque chose sur leur iPad. »

Les garçons ont perdu presque tout ce qu’ils avaient dans cette frappe, et les pillards qui ont fouillé les maisons ont volé ce qu’il restait. Quelques photos sur un téléphone portable, voilà tout ce qu’il leur reste de leur famille et de leur ancienne vie.

« C’est un mensonge. Nous ne sommes pas l’EI et il n’y a pas d’EI dans nos maisons »

En regardant les images des décombres de son « ancienne maison » comme il l’appelle, Abdulrahman montre du doigt la voiture de son père, écrasée sous les ruines, le cadre de la fenêtre à travers laquelle les cinq survivants ont grimpé et une étendue de briques fracassées qui ont enterré ce qui fit autrefois le beau jardin de sa famille.

« Un corps se trouve toujours les maisons écroulées. Il y en avait deux mais il y a quinze jours de cela, ils en ont retiré un, bien qu’il ait été tué par un tir de sniper de l’EI toujours dans le coin. Ils ont trouvé le corps dans notre jardin, sous les décombres », raconte Abdulrahman. « Nous avions un si beau jardin. Chaque année, avec ma mère, nous avions l’habitude de réfléchir à ce que nous allions planter au printemps. »

Ses frères vivent aujourd’hui à Erbil, dans la région kurde de l’Irak, avec d’autres membres de la famille. Ils essaient de reconstruire leur vie. Abdulrahman souffre de cauchemars et de souvenirs de l’attaque. À l’instar de nombreuses autres victimes du conflit de Mossoul, il n’a reçu aucun conseil, ni aucune aide psychologique pour l’aider à survivre à cette épreuve.

« Je ne sais même pas comment décrire ce que je ressens. C’est une perte tellement énorme. Ce jour-là, j’ai enterré littéralement trois parts de mon âme », confie Abdulrahman. « Mais je sais que mon histoire n’est rien comparée aux histoires que nous entendrons de l’ouest de Mossoul après la libération. »

Traduit de l’anglais (original).