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« Not your Habibti », le slogan d’une designer palestinienne face au harcèlement

Les trois mots se détachent en lettres imprimées sur un T-shirt ou brodées sur une veste en jean : « Not your habibti (Pas ta chérie) ! ». Avec sa ligne de vêtements, Yasmeen Mjalli veut redonner confiance aux Palestiniennes face au harcèlement de rue
La créatrice de mode palestinienne Yasmeen Mjalli dans son magasin de vêtements à Ramallah, en Cisjordanie occupée, le 19 décembre 2018. Les sacs et vêtements de sa collection, « BabyFist », arborent des slogans contre le harcèlement sexuel (AFP)
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RAMALLAH, Territoires palestiniens occupés (Cisjordanie) – « Quand une femme est exposée à tant de harcèlement dans la rue, elle commence à s’habiller de manière à se protéger, elle se cache derrière ses vêtements », explique la designer américano-palestinienne Yasmeen Mjalli (22 ans), accoudée au comptoir de sa boutique à Ramallah en Cisjordanie occupée.

Les habits qu’elle dessine pour sa marque BabyFist veulent « redonner confiance aux femmes ». Sur des tissus plutôt sobres et des sacs en toile, des messages en arabe et en anglais sont inscrits au milieu de dessins de fleurs et de silhouettes : « Chaque rose a sa révolution », « La voix des femmes déplace la montagne »...

« Ce n’est pas un T-shirt qui va arrêter le harcèlement, mais c’est un rappel que vous faites partie de quelque chose de plus grand qui veut redonner du pouvoir aux femmes, que vous n’êtes plus seule »

- Yasmeen Mjalli, designer américano-palestinienne

Des phrases que cette diplômée en histoire de l’art a d’abord tracées à la peinture sur ses propres vêtements, en réaction aux situations auxquelles elle a dû faire face à son arrivée en Cisjordanie, après avoir grandi aux États-Unis, élevée par des parents palestiniens.

« J’ai eu droit à des commentaires, des regards insistants et gênants, le genre qui vous fait sentir que votre intimité a été violée. J’ai été agressée dans les rues, des gens me touchaient », confie-t-elle, attrapant son bras recouvert de tatouages pour mimer le geste.

En août 2017, elle lance sa collection de vêtements et, quelques mois plus tard, ouvre une boutique à Ramallah pour compléter les ventes en ligne.

« Made in Palestine »

« Ce n’est pas un T-shirt qui va arrêter le harcèlement, admet Yasmeen Mjalli, mais c’est un rappel que vous faites partie de quelque chose de plus grand qui veut redonner du pouvoir aux femmes, que vous n’êtes plus seule ».

Yasmeen Mjalli (à gauche) et sa directrice artistique, Amira Khader, posent pour une photo avec un sac en toile de la collection « BabyFist » dans leur boutique à Ramallah, le 19 décembre 2018 (AFP)

Sur Instagram, dans des ateliers gratuits qu’elle organise dans la boutique ou dans l’espace public où elle s’installe parfois munie d’une machine à écrire, la jeune femme offre aux Palestiniennes un lieu pour s’épancher en toute liberté.

Sur les ventes qu’elle effectue, 10 % sont reversés à une association locale qui aide les femmes et à des projets dont l’un porte sur l’envoi d’un médecin et de bénévoles dans des écoles pour éduquer les jeunes Palestiniennes à la question des règles, un sujet intime encore tabou.

« Nous sommes occupés depuis 70 ans […] Deux ou trois générations de femmes ont déjà souffert mais on nous dit : ‘’vous pouvez attendre’’ »

- Yasmeen Mjalli

Tout en se définissant comme féministe, la designer affirme que ses initiatives « ne sont pas liées » au mouvement #MeToo, même si elle reconnaît que cela lui a donné une certaine visibilité.

Tous les vêtements de BabyFist sont « made in Palestine ». Les vestes sont tissées dans l’atelier de Hassan Shehada à Gaza.

Au milieu des machines à coudre, sous la lueur blanche des néons, le patron présente avec un large sourire la veste en jean avec l’inscription « Not your habibti ».

« Je suis fier que les femmes portent le fruit de mon travail », confie le quinquagénaire dans l’enclave palestinienne distante de Cisjordanie de quelques kilomètres mais étouffée par un blocus israélien depuis plus de dix ans.

« Privés de masculinité »

« Et je suis très fier aussi qu’il soit écrit sur ce vêtement : ‘’Fabriqué en Palestine’’ », ajoute-t-il. Car la plupart des pièces qui sortent de son atelier sont habituellement estampillées « Made in Israël ».

Veste en jean réalisée pour la marque de mode féministe palestinienne « BabyFist » dans l’atelier de Hassan Shehada à Gaza (AFP)

Ces trois derniers mois, il a fabriqué 1 500 pièces pour BabyFist. Une bouffée d’air pour son atelier, qui n’emploie quasiment que des hommes : « Travailler avec BabyFist m’a redonné de l’espoir », indique Hassan Shehada, qui affirme avoir réalisé son rêve de produire des vêtements pour le marché européen.

« L’occupation prive les hommes dans notre société de tout sens de contrôle et de tout sentiment de masculinité et, par ricochet, cela affecte les droits des femmes »

- Yasmeen Mjalli

Mais fabriquer à Gaza a un prix : du fait du blocus, les vestes restent parfois bloquées des semaines, alors que des Palestiniens de Gaza ont manifesté ces derniers mois le long de la barrière de séparation entre Israël et l’enclave.

« La frontière était fermée, on ne pouvait rien faire, ni entrer ni sortir », raconte Yasmeen Mjalli. « C’est une lutte constante. »

Selon elle, environ 40 % des ventes sont effectuées en magasin à Ramallah et 60 % en ligne, dont une large majorité pour des clients de la diaspora palestinienne ou arabe.

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Son affaire ne plaît toutefois pas à tout le monde. Des conservateurs lui ont reproché d’attirer l’attention sur le corps des femmes en dessinant des vêtements qui portent selon eux des messages provocateurs. D’autres critiques estiment que la lutte contre l’occupation israélienne est la seule cause qui mérite d’être portée en public.

« Nous sommes occupés depuis 70 ans […] Deux ou trois générations de femmes ont déjà souffert mais on nous dit : ‘’vous pouvez attendre’’ », réplique la jeune femme.

Pour elle, les deux combats se rejoignent. « L’occupation prive les hommes dans notre société de tout sens de contrôle et de tout sentiment de masculinité et, par ricochet, cela affecte les droits des femmes. »

par Clothilde Mraffko