Aller au contenu principal

« Notre village a perdu son âme » : le désespoir règne suite au massacre de la mosquée al-Rawda

Des centaines de personnes ont perdu la vie et ceux qui ne sont pas morts fuient. Bir al-Abd, un village du nord du Sinaï, a été transformé à jamais par le pire attentat terroriste de l’histoire de l’Égypte
Chaussures à l’abandon à l’extérieur de la mosquée al-Rawda, suite à l’attentat terroriste le plus meurtrier de l’histoire de l’Égypte, qui a tué plus de 300 fidèles vendredi (AFP)

LE CAIRE – Mohamed Khalil se souvient du chaos qui régnait lorsqu’ont commencé à arriver à l’hôpital de Bir al-Abd les centaines de corps déchiquetés dans la plus grande atrocité terroriste jamais commise en Égypte.

Comme beaucoup d’autres, Khalil s’était précipité à l’hôpital pour donner du sang et prêter main forte après le massacre de la mosquée al-Rawda, où des hommes ont fait exploser une bombe pendant les prières du vendredi, avant de décimer les survivants avec des armes à feu.

Khalil a vu les conséquences de ses propres yeux.

« Il n’y avait pas assez d’ambulances pour transporter tous les corps, a-t-il déclaré ce dimanche à Middle East Eye. Nous avons dû en transporter certains en voiture. Nous avons été choqués par l’intensité de l’attentat. »

Une vidéo prise à l’hôpital montre des rangées de corps sans vie allongés sous le soleil de l’après-midi, alors que des voitures amènent de nouveaux cadavres sur les lieux. Au moins 27 des victimes étaient des enfants.

Khalil n’a pas pu faire grand-chose, tant les morts et les blessés étaient nombreux. Ceux qui étaient encore en vie ont été rapidement transférés à Ismaïlia et au Caire, a-t-il expliqué, tandis que les habitants de Bir al-Abd n’avaient plus qu’à enterrer leurs morts.

« Il y avait beaucoup d’agents de sécurité et beaucoup de morts. Les gens qui savaient comment venir en aide aux blessés le faisaient en leur donnant les premiers secours et les autres aidaient à transporter les morts. » 

« Les gens ont dû commencer à remplir leur propre voiture de cadavres pour les transporter afin qu’ils soient enterrés. »

« Une fosse commune a été créée pour les victimes dans le village de Madar, qui est très proche d’al-Rawda. Nous avons compté 309 cadavres. Dix-huit autres corps ont été enterrés ailleurs à Bir al-Abd. »

Le gouvernement égyptien a lancé des attaques aériennes contre ce qu’il a désigné comme les responsables et a détruit les véhicules qui, selon ses déclarations, ont été utilisés au cours du massacre.

Le président Abdel Fattah al-Sissi a promis de réagir avec « une force brutale » : « Les forces armées et la police vengeront nos martyrs et ramèneront la sécurité et la stabilité avec force très prochainement. »

Les autorités ont affirmé que les assaillants avaient brandi la bannière noire de l’État islamique, qui a désigné la branche soufie de l’islam – pratiquée dans la mosquée al-Rawda – comme un courant hérétique. Mais le groupe, qui se montre souvent prompt à vanter ses actes de chaos, n’a pas revendiqué ce massacre.

L’armée égyptienne a diffusé des images des attaques aériennes ciblant les responsables du massacre, selon ses déclarations (AFP)

Sauvé par des morts

L’imam de la mosquée al-Rawda, Mohammed Abdel Fattah, a raconté comment il a été sauvé de la mort par les autres victimes qui avaient été abattues autour de lui.

« Je venais de commencer mon prêche depuis deux minutes quand j’ai entendu deux explosions à l’extérieur de la mosquée, puis j’ai vu des fidèles courir, horrifiés », a expliqué l’homme de 26 ans à l’AFP.

« Ensuite, des hommes sont entrés et ont ouvert le feu sur toutes les personnes encore debout. »

« Si mon état de santé le permet, je reviendrai vendredi prochain pour terminer le prêche que je n’ai pas pu terminer »

– Mohammed Abdel Fattah, imam d’al-Rawda

« Dès que les tirs ont commencé, je me suis écroulé. Je ne voyais plus rien, je ne ressentais plus rien, sinon que deux ou trois personnes ensanglantées gisaient sur moi. »

Depuis son lit d’hôpital, Fattah a promis de retourner sur les vestiges de la mosquée pour terminer son sermon. 

« Si mon état de santé le permet [...], je [reviendrai vendredi prochain pour terminer] le prêche que je n’ai pas pu terminer », a-t-il affirmé.

Les églises de toute l’Égypte ont exprimé leur solidarité et organisé des prières en l’honneur des victimes. À Gaza, des dons de sang et des funérailles en l’honneur des victimes ont eu lieu.

Sur les réseaux sociaux, de nombreux amis des victimes ont partagé leur deuil et des photos des défunts. Munir el-Hawary, enseignant, a ainsi écrit : « Quel déchirement, toute l’école est morte [:] mes collègues et mes élèves à l’école préparatoire et secondaire d’al-Rawda. »

Voitures détruites sur le bord de la route, suite à l’attentat de la mosquée al-Rawda, dans le nord du Sinaï (AFP)

« Un état de défaite totale »

Quelle que soit la vengeance, qui que soient les coupables et quoi qu’il arrive à la mosquée, Bir al-Abd a changé à jamais.

Khalil n’était pas certain que le village s’en remette un jour.

« La plupart des hommes du village ont été tués, a-t-il indiqué. Beaucoup de familles n’ont plus de soutien de famille, de fils, de père et de grand-père. »

« Il y a une famille bien connue, la famille al-Duwiri : presque tous les hommes de cette famille ont été tués. »

Pour beaucoup, le choc et la perte se sont avérés trop insupportables.

« Les gens sont dans un état de défaite totale. Notre village a perdu son âme »

– Mohamed Khalil

« Les gens veulent partir, a affirmé Khalil. J’ai un ami qui possède un magasin, mais il va le fermer. Il n’y a plus personne pour acheter quoi que ce soit. »

« Les gens sont dans un état de défaite totale. Notre village a perdu son âme. »

Malgré toutes les promesses du gouvernement, les habitants du nord du Sinaï sont toujours confrontés à la crainte d’une prochaine attaque.

« Les habitants [du Sinaï] en sont venus à éprouver un sentiment de désillusion extrême », a déclaré Khalil. 

« Mais personne ne s’attendait à quelque chose d’aussi important. Cette mosquée avait une aura particulière. »

Désormais, elle restera à jamais le site où l’insurrection du Sinaï a porté son coup le plus terrible.

« Les habitants du Sinaï ont l’impression de n’avoir personne pour les protéger [...], qu’ils font face au danger de se faire tuer n’importe où, n’importe quand, même quand ils prient. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.