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« Nous devons commencer quelque part » : un maire libanais interdit les sacs en plastique

L’ancienne ville portuaire de Byblos a pris une décision ambitieuse : interdire les sacs en plastique à usage unique d’ici 2018
Des mouettes cherchent de la nourriture à proximité d’une bouche d’évacuation des eaux usées et d’un tas de bouteilles en plastique sur la plage d’Ouzaï, au sud de Beyrouth, le 19 juillet 2018 (AFP)

JBEIL, Liban – Au Liban, l’antique ville côtière de Byblos (Jbeil) a pris la décision ambitieuse d’interdire les sacs en plastique à usage unique d’ici à la fin 2018. L’objectif est de réduire la consommation de plastique et de mieux répondre à la crise chronique des déchets dans le pays.

« Honnêtement, j’ai cela à l’esprit depuis un bon moment », a déclaré Wissam Zaarour, maire de Jbeil, à Middle East Eye.

Dans un mémorandum diffusé à la mi-juillet, le maire a informé ses administrés que les sacs en plastique devaient être progressivement abandonnés d’ici le 31 décembre 2018. Le plan prévoit à la place « l’utilisation de sacs écologiques en papier recyclé ou en tissu ».

Aucune information n’a toutefois été fournie concernant les sanctions qui seront imposées à ceux qui ne se conformeront pas à la loi. Le maire a expliqué que son projet était toujours en cours de préparation.

« Je suis allé à Athènes il y a trois ans pour participer à un séminaire sur la pollution marine, et j’ai appris qu’un sac en plastique avait besoin d’environ 30 ans voire plus pour se dégrader en mer. Sur terre, cela prend encore plus de temps. C’est à ce moment-là que j’ai pris la décision d’éliminer progressivement ces sacs. »

« Toutes les ordures en plastique que nous créons, vous pouvez les voir flotter sur la mer ou joncher les rues », déclare Bassam Saad (MEE/Victoria Yan)

Byblos, une ville pittoresque connue notamment pour ses hôtes célèbres, telle l’icône américaine Marlon Brando, jouit de revenus importants en tant que destination touristique majeure au Liban et au Moyen-Orient. Bien qu’il ne soit pas anormal de voir certaines zones légèrement jonchées de bouteilles et de sacs en plastique, son centre-ville est bien entretenu – à l’exception des ordures qui flottent sur les eaux du port.

Le Liban est confronté à des difficultés dans sa gestion des déchets depuis des décennies. Bien que des lois sur le traitement des ordures aient été rédigées par le passé, aucune n’a reçu l’approbation finale du Parlement. En conséquence, le recyclage est en grande partie une utopie dans un pays dépourvu de support infrastructurel ou stratégique.

« Vous puez »

En 2015, la capitale libanaise a été submergée par les déchets suite à la fermeture d’une décharge. Les habitants de Beyrouth et des régions avoisinantes ont alors manifesté dans les rues par milliers pour protester contre l’échec du gouvernement à régler le problème, sous le slogan « You Stink ».

Manifestation organisée par la campagne « You Stink » contre la crise des déchets à Beyrouth, le 22 août 2015 (AFP)

Les manifestations ont pris fin lorsque l’État à fait tirer sur les manifestants pacifiques à coup de gaz lacrymogènes, de canons à eau et de balles en caoutchouc.

Bien que des protestations d’une telle ampleur ne se soient pas répétées à ce jour, de plus petits incidents se sont produits sporadiquement. En juin par exemple, des manifestations ont éclaté dans la ville de Sidon, dans le sud du Liban, lorsque des odeurs nauséabondes se sont échappées d’une centrale de traitement des déchets qui opérait au-dessus de ses capacités.

En revanche, la ville portuaire de Jbeil, située à 40 kilomètres au nord de Beyrouth, a su mieux gérer sa collecte de déchets et éviter une catastrophe similaire en 2015.

Cependant, comme dans le reste du pays, les efforts de la ville en matière de traitement des ordures ont connu leurs propres difficultés.

« Les gens sont habitués à utiliser des sacs en plastique pour tout, ça fait simplement partie de notre culture »

- Bassam Saad, propriétaire de pub

La crise des ordures montre très clairement comment, au Liban, ceux qui sont au pouvoir ont affaibli les institutions étatiques au profit des entreprises parallèles qu’ils ont créées ou dont ils ont bénéficié.

Si le maire de Jbeil, Wissam Zaarour, n’est peut-être pas en mesure de changer à lui seul la situation au niveau national – « je ne suis que maire », plaisante-t-il –, l’interdiction future des sacs en plastique dans sa ville est un moyen de contribuer à résoudre le problème.

« Disons que chaque personne consomme environ 300 sacs en plastique par an. Il y a environ 40 000 personnes dans ma ville, j’ai donc environ 12 millions de sacs en plastique qui vont dans la mer ou dans la décharge. Nous devons commencer quelque part et nous ne pouvons pas attendre », estime-t-il.

Selon une étude, la consommation de sacs en plastique au Liban est de 330 à 360 sacs par personne par an. Seulement 8 % des déchets recyclables du pays sont traités.

« Le plastique fait partie de notre culture »

Les habitants de Jbeil, qui se méfient de l’apathie politique dans le pays et de l’absence d’une gestion adéquate, ont le sentiment que l’interdiction ne sera pas respectée. En plus, affirment-ils, ils adorent le plastique.

Bassam Saad, propriétaire d’un pub à Jbeil, a loué la décision du maire d’interdire les sacs en plastique mais doute que la municipalité l’applique correctement (MEE/Victoria Yan)

Assis devant son pub situé près du vieux souk de la ville, Bassam Saad sourit, faisant l’éloge de la décision du maire.

« Je pense que c’est une très bonne idée, mais ce ne sera pas facile », a-t-il observé.

« J’ai appris qu’un sac en plastique avait besoin d’environ 30 ans voire plus pour se dégrader en mer. Sur terre, cela prend encore plus de temps »

- Wissam Zaarour, maire de Byblos

« Les gens sont habitués à utiliser des sacs en plastique pour tout, ça fait simplement partie de notre culture, mais si [cette idée] fonctionnait, ce serait formidable pour chacun d’entre nous, pour le monde entier. Toutes les ordures en plastique que nous créons, vous pouvez les voir flotter sur la mer ou joncher les rues. »

S’immisçant dans la conversation, un passant qualifie en revanche la décision de paroles en l’air.

« Au Liban, nous vivons dans des conditions qui ne cessent de se détériorer depuis des décennies. Nous n’avons même pas l’électricité 24 heures sur 24. Les gens jettent leurs déchets dans les rues. Comment serait-il possible d’interdire les sacs en plastique ? », lance-t-il avant de s’éloigner.

Thérèse Francis, propriétaire d’un supermarché à Jbeil, pense que l’initiative d’interdire les sacs en plastique n’est qu’un « rêve » (MEE/Victoria Yan)

Thérèse Francis, propriétaire d’un supermarché situé à un demi-kilomètre de là, compare l’initiative à un « rêve ».

Debout derrière son comptoir, elle reconnaît dans un soupir qu’elle doute que la communauté coopère.

« Cette pile de sacs biodégradables me coûte 8 000 lires. C’est cher »

- Dounia Najem, propriétaire d’une épicerie

Évoquant l’extraction illégale et effrénée de sable et de roche, la pollution des rivières et la combustion des déchets, la commerçante a presque renoncé à voir son pays débarrassé du fléau de la destruction de l’environnement.

« Notre pauvre Liban », déplore-t-elle en secouant la tête. « Toutes ces choses que nous avons faites pour le détruire. »

Certes, la commerçante n’a pas beaucoup réfléchi à ce qu’elle fera si l’interdiction est effectivement appliquée. Pour le moment, dit-elle, son magasin continuera à distribuer son stock actuel de sacs en plastique. Elle décidera de la marche à suivre quand il n’y en aura plus.

Dounia Najem, propriétaire d’une épicerie à Jbeil, craint qu’une alternative écologique aux sacs en plastique ne soit trop onéreuse (MEE/Victoria Yan)

Dounia Najem, propriétaire d’une épicerie, a exprimé son inquiétude quant au fait que les solutions de rechange ne soient trop coûteuses pour elle. Bien qu’elle soutienne elle aussi la décision du maire, elle s’inquiète des éventuelles conséquences sur son commerce.

« Pour cette pile de sacs en nylon », précise-t-elle en montrant une petite pile d’environ 3 centimètres de haut, « je paie environ 4 000 lires [2,60 dollars]. Alors qu’une même pile de sacs biodégradables me coûte 8 000 lires [5,20 dollars]. C’est cher. »

Efforts conjoints

Les associations de défense de l’environnement ont, pour leur part, fait l’éloge de la décision de la ville de Jbeil et ont déjà commencé à contacter le maire pour discuter de la meilleure façon de se débarrasser progressivement des sacs en plastique.

Joslin Kehdy, fondateur de l’ONG environnementale Recycle Lebanon, a été le premier à rencontrer Wissam Zaarour et à discuter de la nécessité d’adopter une loi contraignante et de soutenir les entreprises en leur offrant de réelles alternatives.

Selon lui, les sacs « biodégradables » ne peuvent pas être tous considérés comme écologiques. Bien qu’ils aient une durée de vie plus courte sur terre, ils se dégradent sous la forme de microplastiques qui sont nocifs pour la vie marine.

Des plans sont par conséquence en cours d’élaboration pour étudier d’autres options, comme les sacs compostables, mais ceux-ci sont plus coûteux car non disponibles en grande quantité au Liban. En fonction de la marque et de la taille, les commerçants pourraient payer l’option écologique au moins deux fois plus cher que les sacs en plastique habituels.

Des militants écologiques se trouvent sur un bateau fabriqué à partir de bouteilles en plastique, au large de Beyrouth, après avoir navigué depuis l’ancien port de Byblos pour tenter de sensibiliser à la crise des déchets, le 20 mai 2018 (AFP)

Néanmoins, soutient-elle, les avantages à long terme pour l’environnement en valent la peine et, si le marché se développe, les prix pourraient diminuer.

Pour sensibiliser à la question, Joslin Kehdy a également commencé à planifier l’organisation de présentations dans des entreprises et supermarchés de la région.

« Il existe de nombreuses et merveilleuses études sur la manière dont l’amélioration de la qualité de l’environnement peut réellement améliorer la mobilité sociale, l’égalité sociale et les rendements financiers »

- Sammy Kayed, co-fondateur d’UNCLOG

Sammy Kayed, co-fondateur d’UNCLOG, une initiative qui vise à réduire la consommation de sacs en plastique jetables, a confiance en la capacité de changement de la communauté. Tout comme Kehdy, il estime qu’à l’aide d’incitatifs adéquats, la décision d’interdire les sacs en plastique pourrait être couronnée de succès.

« C’est difficile ici parce que nous n’avons pas vraiment de contrôle strict et que de nombreuses lois dans le pays ne sont pas prises au sérieux », a-t-il déclaré.

« Mais le Liban réagit bien à la fierté et aux incitations financières. La transition dans le secteur commercial peut se produire si nous parvenons simplement à montrer que les méthodes alternatives de production et de consommation peuvent en réalité avoir plus de valeur que celles auxquelles nous sommes habitués. »

Jbeil (l’ancienne Byblos), à 35 kilomètres au nord de Beyrouth, est populaire auprès des touristes (MEE/Victoria Yan)

Par exemple, explique-t-il, avoir des côtes propres pourrait affecter de manière positive le tourisme.

« Il existe de nombreuses et merveilleuses études sur la manière dont l’amélioration de la qualité de l’environnement peut réellement améliorer la mobilité sociale, l’égalité sociale et les rendements financiers. »

Des lueurs d’espoir à Beyrouth

Des ONG locales telles que Recycle Lebanon et Greenpeace Mediterranean ont appelé à rejeter complètement les plastiques à usage unique par le biais de leurs campagnes respectives, #BalaPlastic et #Plastacna, en cours depuis près de deux ans.

« C’est difficile ici parce que nous n’avons pas vraiment de contrôle strict et que de nombreuses lois dans le pays ne sont pas prises au sérieux »

- Sammy Kayed, co-fondateur d’UNCLOG

Leurs plus grands succès sont visibles dans la capitale du pays. Les principaux hôtels et lieux de vie nocturne de Beyrouth, notamment The Grand Factory, Vyvyan’s et Kissproof, ont déjà promis de ne plus utiliser de pailles en plastique, un polluant marin qui menace la vie aquatique.

D’autres ont choisi de renoncer totalement aux objets en plastique à usage unique, soit en adoptant davantage d’alternatives produites dans une autre matière, soit en abandonnant simplement les articles non essentiels.

« Nous avons décidé d’inventer le mot ‘’plastacna’’ qui, dans le dialecte libanais, se traduit par ‘’nous sommes en plastique’’, car ici, nous nous transformons littéralement en plastique à cause de notre consommation », a déclaré Julien Jreissati, qui travaille sur l’initiative de Greenpeace Mediterranean.

« Nous avons approché les établissements [il y a plusieurs mois] et plus d’une douzaine ont déjà accepté d’abandonner l’utilisation de pailles et d’autres objets en plastique à usage unique. La prise de conscience augmente et les gens réagissent de manière positive. »

Julien Jreissati reconnaît toutefois qu’il y a un déséquilibre au niveau national.

« Nous nous débrouillons très bien à Beyrouth, cela devient populaire », a-t-il indiqué, « mais le véritable défi est de faire en sorte que cela se répande dans tout le pays. »

Néanmoins, lui et les autres éco-guerriers du Liban persistent à préconiser des modes de vie plus durables pour l’avenir du pays.

« J’adore le Liban, et le voir dans cet état est extrêmement frustrant », a déclaré Jreissati. « Il y a une telle beauté unique, ici et dans le monde, que nous devons tout faire pour la préserver. »

Traduit de l’anglais (original).