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« Nous sommes un peuple de la mer » : les derniers constructeurs de bateaux en bois de Syrie

Sur la seule île habitée de Syrie, Arouad, centre de construction navale depuis l’époque phénicienne, une famille fabrique encore à la main des bateaux en bois
Un ouvrier insère de la ficelle entre des planches de bois, une méthode traditionnelle pour assurer l’étanchéité du bateau (MEE/Tom Westcott)

ÎLE d’AROUAD, Syrie – Enfoncé à hauteur de mollets dans des copeaux de bois, Farouk Bahlowan façonne une hélice de bateau en laiton à l’extérieur d’un atelier délabré, se penchant près de la meuleuse d’angle pour effectuer les ajustements les plus minimes.

De temps en temps, il fait une pause pour faire tourner le métal, plissant les yeux pour voir où l’hélice s’arrêtera. Lorsque la pale où est gribouillé le chiffre trois s’arrête exactement là où elle a commencé, l’hélice est parfaitement équilibrée et prête à être insérée dans l’un de ses bateaux.

« Toute ma vie, depuis que je suis enfant, j’ai construit des bateaux ici », déclare-t-il. Fourrant son visage bronzé à travers le squelette côtelé d’un bateau situé à proximité, son neveu, Mohammed Bahlowan, annonce en riant que Farouk est sorti du ventre de sa mère en fabriquant des bateaux, accompagnant la plaisanterie d’un geste en direction de la rangée de maisons simples peintes en blanc où vivent les deux hommes.

Un bateau en bois à moitié achevé dans le chantier naval d’Arouad (MEE/Tom Westcott)

Cette courte étendue du rivage d’Arouad, la seule île habitée de Syrie, est un chantier naval improvisé où l’on peut trouver des bateaux en bois à divers stades de construction. Chaque jour, le bruit des marteaux insérant la corde de coton entre les planches de la quille résonne à travers cette île minuscule, tandis que des enfants amoureux de la mer crient et jouent à se jeter dans l’eau depuis les vestiges de la digue phénicienne qui, selon les habitants, entourait l’île autrefois.

« Toute ma vie, depuis que je suis enfant, j’ai construit des bateaux ici »

- Farouk Bahlowan

D’une superficie inférieure à un kilomètre carré, avec une poignée de mobylettes pour tout véhicule à moteur, Arouad est une excursion d’une journée très appréciée des touristes syriens qui visitent la ville portuaire de Tartous, sur le continent.

Bien qu’à première vue, les bateaux touristiques d’un blanc immaculé qui flottent dans le port de Tartous – chacun arborant un drapeau syrien – ressemblent à des bateaux modernes, ils sont tous en bois et fabriqués à Arouad à l’aide de méthodes essentiellement traditionnelles.

L’ingénieur naval Mohammed Bahlowan travaille à l’intérieur du squelette d’un grand bateau (MEE/Tom Westcott)

Constructeurs de bateaux depuis plus d’un siècle, les Bahlowan sont maintenant les seuls à Arouad à fabriquer encore des bateaux en bois. Il y a 70 ans, la plupart des familles de l’île travaillait dans la construction navale, mais la disparition du bateau en bois dans l’industrie du transport maritime a fait qu’un moins grand nombre de ses habitants transmettent désormais leurs savoir-faire traditionnels à leurs enfants.

« Avant 1950, nous fabriquions d’énormes bateaux ici entièrement à la main, sans électricité »

- Mohammed Bahlowan

« Avant 1950, nous fabriquions d’énormes bateaux ici entièrement à la main, sans électricité, mais lorsque les bateaux en acier sont devenus populaires, la demande de bateaux en bois a fortement diminué et tout a changé », explique Mohammed.

« D’autres familles de constructeurs de bateaux ont cessé d’enseigner à leurs enfants les savoir-faire traditionnels et la construction de bateaux a commencé à disparaître. Mais la famille Bahlowan a continué, en partie parce que nous étions réputés pour construire les bateaux les meilleurs et les plus solides. »

Un membre de la famille Balhowan travaille sur la structure de la coque d’un bateau neuf (MEE/Tom Westcott)

Pendant de nombreuses années, la construction navale n’a pas généré de revenus durables et de nombreux membres de la famille Bahlowan ont donc dû changer de carrière, choisissant principalement de travailler en mer, à bord de porte-conteneurs ou dans la marine syrienne. À présent, ils ne travaillent à la fabrication des bateaux en bois que pendant leur permission à terre.

Bien que la demande pour les bateaux en bois d’Arouad reste modeste, la famille Bahlowan a toujours entre dix-huit et vingt bateaux en chantier en même temps. La baisse récente de l’activité est moins liée à la guerre civile en cours en Syrie qu’à la pollution, qui a entraîné une forte réduction des stocks de poisson dans les eaux locales.

« Avant, chaque jeune voulait un bateau pour la pêche, mais tout ça a changé car il y a très peu de poissons ici maintenant. Ce n’est plus comme avant, la pêche a fortement diminué »

- Mohammed Bahlowan

« Nous n’avons pas la même charge de travail qu’il y a dix ou quinze ans. Les habitants de cette partie de la côte adorent aller pêcher et avant, chaque jeune voulait un bateau pour la pêche, mais tout ça a changé car il y a très peu de poissons ici maintenant. Ce n’est plus comme avant, la pêche a fortement diminué », regrette Mohamed.

Il cite la pollution, les eaux usées, les produits chimiques utilisés pour le traitement de l’eau, les déchets chimiques provenant d’usines situées sur le continent et l’utilisation croissante d’explosifs pour expliquer la diminution des stocks halieutiques. La méthode destructrice consistant à lancer à la mer des grenades fabriquées à la main, détruisant tout ce qui est aux alentours pour accroître les récoltes de poissons, est devenue populaire dans plusieurs pays d’Afrique et du Moyen-Orient.

Un garçon regarde le port d’Arouad, rempli de bateaux en bois construits sur l’île (MEE/Tom Westcott)

Le principal marché des bateaux d’Arouad reste la côte syrienne, où les plus petits se vendent environ 5 000 dollars, mais beaucoup sont exportés au Liban et une poignée en Europe. Les prix internationaux sont plus du double et comprennent les taxes à l’exportation et un pourcentage du prix de vente revenant au gouvernement syrien.

« Nous vendons un bateau au Liban pour 9 000 dollars et ils le vendront ensuite pour environ 15 000 dollars. Nous vendons aussi régulièrement des bateaux à Chypre pour environ 10 000 dollars, ce qui est encore très bon marché pour eux », précise Mohammed. Le bateau le plus cher que la famille Bahlowan a récemment fabriqué est un navire de 14 mètres équipé d’une cabine en bois, d’une cuisine et de toilettes qui s’est vendu au prix de 50 000 dollars.

Les méthodes traditionnelles perdurent

Après avoir grimpé avec agilité sur des machines à couper le bois datant des années 1970, Mohammed ramène un morceau de bois en forme de boomerang géant. C’est le seul gabarit utilisé par les constructeurs de bateaux d’Arouad. C’est sur la base de ce modèle qu’est construite la membrure principale de la quille.

« C’est notre seul gabarit. Il peut être utilisé pour des navires de toutes tailles. C’est à partir de lui que nous estimons les distances, le positionnement et le nombre de clous », explique-t-il en effectuant une démonstration rapide au crayon.

L’intérieur d’un des plus gros bateaux en bois sur lesquels travaille Mohammed Bahlowan (MEE/Tom Westcott)

Les autres parties des bateaux sont fabriquées à l’œil nu et les savoir-faire sont transmis de génération en génération, poursuit Mohammed en tapotant sa tête pour montrer où sont stockés les plans. Aucun bateau produit à Arouad n’est identique à un autre.

« Nous sommes parmi les seuls constructeurs de bateaux au monde à travailler de la sorte »

- Mohammed Bahlowan

« Nous sommes parmi les seuls constructeurs de bateaux au monde à travailler de la sorte », affirme-t-il. Des bateaux en bois comparables sont toujours fabriqués au Liban. Cependant, précise Mohamed, leurs constructeurs ont recours à des gabarits pour chaque partie du bateau et, sans eux, ils sont incapables de mener à terme la construction.

L’emplacement d’Arouad, à trois kilomètres du continent à travers une zone souvent agitée de la Méditerranée, a tenu à distance la modernité. Bien que des générateurs soient arrivés sur l’île en 1964, jusqu’en 1970, tout était fait à la main et l’électricité par câble en provenance du continent n’a atteint l’île qu’en l’an 2000.

Contournement des sanctions

« Si je travaille seul et sans aucune distraction, je peux construire un bateau du début à la fin en quatre mois », indique Farouk. « Les moteurs britanniques Lister sont les meilleurs, mais en Syrie, il y a maintenant très peu de moteurs britanniques. Nous utilisons donc principalement des moteurs suédois Volvo ou des moteurs japonais Yamaha. C’était mieux avant, lorsque nous pouvions avoir plus de moteurs britanniques. »

Le constructeur de bateaux Farouk Bahlowan travaille sur une hélice devant son atelier (MEE/Tom Westcott)

Les sanctions occidentales, qui paralysent la vie des civils ordinaires depuis sept ans, empêchent les importations en provenance d’Europe. Mais les Syriens, un peuple naturellement doté de ressources, travailleurs acharnés, ont des solutions pour tout, des imitations de barres de chocolat au piratage des codes pour applications téléphoniques, dont la plupart ne fonctionnent pas en Syrie. Et l’industrie de la construction navale ne fait pas exception.

« L’Europe a refusé d’expédier quoi que ce soit en Syrie depuis la guerre, nous étiquetons donc les pièces de bateau et autres éléments indispensables comme étant destinés à Beyrouth. Lorsque la cargaison atteint les eaux libanaises, elle nous est envoyée directement », explique un autre membre de la famille Bahlowan qui n’a pas voulu donner son nom ou révéler d’autres détails. Arouad, dit-il, est un endroit de la mer et les règles normales du « continent » ne s’y appliquent pas.

Construire un vaisseau phénicien

Bien que de petite taille, l’île d’Arouad a une riche histoire. Autrefois puissant centre naval phénicien, ses marins sont mentionnés dans la Bible. Elle a été contrôlée par de nombreuses puissances régionales à travers l’histoire, y compris les croisés, pour qui Arouad était l’un des derniers bastions au Moyen-Orient. Les Phéniciens ont vécu dans les régions côtières de ce qui est aujourd’hui le Liban, la Syrie et d’autres régions de la Méditerranée de 1500 à 300 avant notre ère.

Une partie des ruines du vieil Arouad (MEE/Tom Westcott)

Entre 2007 et 2008, les constructeurs de bateaux d’Arouad ont été chargés de confectionner une réplique d’un navire phénicien dans le cadre d’un projet dirigé par un marin britannique, Philip Beale, qui a ensuite piloté la réplique sur une distance de plus de 20 000 milles marins autour de l’Afrique afin de démontrer la robustesse des navires phéniciens. « Phoenicia », un navire à une seule voile mesurant 20 mètres de long et pesant 50 tonnes, a été construit sur le modèle d’épaves et d’artefacts archéologiques phéniciens.

Loin des lignes de front

Bien que la guerre civile en Syrie semble loin sur cette petite île de la Méditerranée, cette partie du pays n’a jamais été hors de contrôle du gouvernement syrien et la réalité de la guerre demeure une toile de fond de la vie quotidienne.

« Je suis comme un poisson. Si je ne suis pas entouré par la mer, j’ai l’impression de suffoquer »

- Mohammed Bahlowan

Walid, 42 ans, pose fièrement pour une photo devant une affiche du président syrien Bachar al-Assad ornant les murs jaunis et écaillés du café qu’il possède depuis sept ans. « Bachar est excellent », déclame-t-il en embrassant le bout de ses doigts. « La situation en Syrie a été très difficile ces sept dernières années, mais elle ne cesse de s’améliorer et, Inch’Allah, la guerre sera terminée dans deux mois. »

Certains résidents d’Arouad se sentent toutefois déconnectés du continent, se disant différents des autres Syriens, parlant même un dialecte différent, plus proche du libanais.

Un homme nous interpelle en faisant un geste de la main en direction des énormes quantités de déchets qui tapissent les rivages de l’île, affirmant qu’il s’agit là du résultat d’un différend avec le conseil local de Tartous, qui refuse apparemment d’accepter les ordures.

« Nous n’avons aucun problème avec le gouvernement syrien et nous faisons notre service national, mais nous devons être libres », estime Mohammed. « Nous travaillons dur, mais nous sommes des gens de la mer et nous ne pouvons ni vivre ni travailler à long terme sur le continent. Je suis comme un poisson. Si je ne suis pas entouré par la mer, j’ai l’impression de suffoquer. »

Traduit de l’anglais (original).