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Pourquoi certains Gazaouis décident-ils de travailler 35 mètres sous terre ?

Malgré la répression, certains tunnels de Gaza refusent de fermer leurs portes. Cependant, pour ceux qui y travaillent, le danger est plus grand que jamais
Des Gazaouis continuent de travailler dans les tunnels malgré le danger grandissant (MEE/Wissam Nassar)

Les autorités égyptiennes mènent une guerre sans relâche pour tenter d’éliminer les tunnels qui partent de la bande de Gaza. Elles les ont inondés, elles ont tenté de les faire exploser et ont presque rasé la ville frontalière de Rafah pour essayer de mettre un terme à la contrebande.

À mesure que les restrictions ont augmenté du côté égyptien, les provisions de denrées essentielles ont diminué jusqu’à l’épuisement pour les Gazaouis. Selon l’UNRWA, le prix des produits de première nécessité a commencé à grimper tandis que les offres d’emploi déjà limitées ont continué de s’amenuiser.

Au pied du mur, certains habitants de Gaza ont décidé qu’ils n’avaient plus d’autre option que de continuer à tenter leur chance dans les tunnels qui sont devenus plus dangereux que jamais auparavant.

Anas, 27 ans, est l’un de ces ouvriers qui risquent leur vie et descendent jusqu’à 35 mètres sous terre afin d’évacuer l’eau d’un tunnel qui sera ensuite utilisé pour faire transiter clandestinement des produits essentiels depuis l’Égypte vers Gaza.

Lorsque l’armée égyptienne a débuté cette « guerre » contre les tunnels à la mi-2013, à la suite du renversement de l’ancien président Mohamed Morsi, Anas a perdu son emploi.

« J’ai commencé à puiser dans mes économies pour faire vivre ma famille de trois personnes, jusqu’à tout épuiser. Ensuite, j’ai appelé un ami de longue date et je lui ai demandé un travail, n’importe quel travail », a relaté Anas pour MEE.

« Mon ami m’a répondu qu’il y avait peut-être une opportunité, mais il m’a averti que c’était un travail difficile, effrayant et dangereux.

« Sans réfléchir, j’ai accepté et j’ai dit à mon ami que je voulais démarrer ce nouveau travail dès que possible. Je n’avais pas d’argent et mes économies s’étaient envolées. Et immédiatement, mon ami m’a répondu : je viens te voir ce soir », a ajouté Anas.

Vers 23 heures, quand il faisait nuit noire et qu’il n’y avait plus personne dans les rues, quelqu’un a frappé à sa porte et a demandé à lui parler. En ouvrant la porte, Anas fut très surpris de voir l’un des plus célèbres propriétaires de tunnels faire irruption dans sa maison.

Le célèbre contrebandier, a-t-il expliqué, s’est assis et lui a donné ses instructions, puis, rapidement, les deux hommes se sont mis à parler des tunnels et des dangers qu’on courait à y travailler.

Dans le cadre de son nouvel emploi, Anas doit régulièrement descendre jusqu’à 35 mètres sous terre et travailler à l’intérieur d’un tunnel rempli d’eau. Les risques d’effondrement du tunnel sont très élevés.

(MEE/Wissam Nassar)

L’agence de presse locale Maan a déclaré que le Hamas avait recensé 160 décès entre 2007 et 2012. En août de l’année dernière, Al Jazeera a affirmé que le nombre de morts s’élevait à 400. Les témoignages évoquant des pertes supplémentaires viennent s’accumuler régulièrement, et, il y a deux semaines, le Service civil palestinien de Gaza a annoncé que trois ouvriers palestiniens avaient disparu à l’intérieur d’un tunnel, que l’armée égyptienne avait fait exploser.

Les Nations unies ont annoncé qu’au cours des mois qui ont suivi le renversement de Mohamed Morsi, 80 % des tunnels de Gaza avaient été rayés de la carte, et que le flux de marchandises – qui va des pièces automobiles aux animaux de zoo – avait été fortement entravé.

L’armée égyptienne a commencé par faire exploser un grand nombre d’accès, puis s’est ensuite mise à inonder les tunnels. Il y a quinze jours, l’armée a déclaré qu’elle prévoyait de pomper l’eau directement depuis la Méditerranée vers les tunnels afin de resserrer encore le siège qui est en place depuis 2007, date à laquelle le Hamas a repoussé son principal rival, le Fatah, hors de l’enclave côtière, et en a pris le contrôle. Israël aussi bien que l’Égypte insistent sur le fait que le blocus est indispensable pour affaiblir le Hamas et l’empêcher de faire du trafic d’armes, mais ce sont souvent les civils résidant à Gaza qui se retrouvent à en payer le prix fort.

Personne ne peut dire avec exactitude combien de tunnels existaient avant leur destruction par l’armée égyptienne. Certaines organisations ont estimé ce nombre à 500 tandis que d’autres l’évaluent à plus de 800.

Les groupes palestiniens de défense des droits de l’homme aussi bien que les factions palestiniennes ont appelé l’Égypte à arrêter d’inonder les frontières de Gaza avec de l’eau de mer, mais l’Égypte a soutenu que c’était une question de sécurité nationale.

Personne ne semble complètement à l’abri. Le nouvel employeur d’Anas s’est entretenu avec MEE sous couvert d’anonymat et a accepté de n’être identifié que sous le pseudonyme d’Abou-Latif.

« Avant 2013, ce n’était pas vraiment un problème de rendre publiques des informations nous concernant, a-t-il déclaré. Mais depuis, nous avons peur de ce que les Égyptiens pourraient faire. »

« Leur guerre violente contre les tunnels me donne le sentiment que je me mets en danger, car je suis déterminé à fortifier mon tunnel. »

Lorsque nous lui avons demandé pourquoi il persistait à travailler dans les tunnels malgré le danger et les conditions de travail peu sécurisées, Abou-Latif a répondu : « Il y a 40 ouvriers ici, et tous, moi y compris, veulent gagner de l’argent pour nourrir leur famille. Il n’y a pas d’autre travail en ce moment. »

Abou-Latif, qui était jusqu’à 2013 un entrepreneur de première ligne dans le secteur des tunnels, a expliqué qu’il avait perdu quatre de ses employés à cette époque. Il n’avait alors payé aucune compensation aux familles des défunts, car, a-t-il expliqué, il n’y a pas d’assurances dans son domaine d’activité.

Cependant, les familles au bord du désespoir se montrent souvent prêtes à tout tenter, et il y a des vingtaines d’anciens ouvriers qui sauteraient immédiatement sur l’occasion de revenir travailler dans les tunnels.

« Mes quatre fils, mes trois filles, ma femme malade et moi vivons dans des conditions très difficiles depuis la mi-2013, quand j’ai perdu mon emploi dans les tunnels de trafic clandestin », a déclaré Ahmed Wadi, 51 ans, qui passe toutes ses journées assis sur le seuil de sa porte à échanger des commérages avec ses voisins et amis.

Ahmed Wadi a travaillé quatre ans dans ces tunnels de contrebande.

« À l’époque, je gagnais entre 150 et 200 shekels [40 à 60 dollars] par jour grâce à mon travail dans les tunnels, et je pouvais faire vivre ma famille tout à fait correctement », a indiqué Ahmed Wadi. « J’ai payé six semestres d’université pour ma fille aînée… mais quand j’ai arrêté de travailler, je n’ai pas pu payer les deux semestres qui lui restaient. »

« Notre vie est devenue très difficile. Seul Allah sait comment je parviens à me procurer suffisamment d’argent pour acheter du pain et d’autres aliments de base. Mes deux jeunes fils travaillent aussi maintenant, mais notre vie est toujours très difficile », a-t-il ajouté.
Selon un rapport de la Banque mondiale publié en mai dernier, 40 % des Palestiniens de la bande Gaza sont tombés sous le seuil de pauvreté.

« Les chiffres du chômage et de la pauvreté à Gaza sont très inquiétants, et les perspectives économiques ne sont pas rassurantes. Le marché actuel de Gaza n’est pas en mesure de fournir de l’emploi, ce qui laisse une grande part de la population dans le désespoir, et en particulier les jeunes », a déclaré Steen Lau Jorgensen, Responsable de la Cisjordanie et de Gaza auprès de la Banque mondiale.

« Le blocus actuel et la guerre de 2014 [avec Israël] ont des conséquences néfastes sur l’économie de Gaza et sur les moyens de subsistance de la population. Les exportations de Gaza ont pratiquement disparu, et le secteur industriel a diminué de pas moins de 60 %. L’économie ne peut survivre en l’absence de relations avec le monde extérieur. »

Wael Wadi, le fils d’Ahmed, a été contraint de quitter l’école en 2014 car son père ne pouvait lui payer un nouvel uniforme. « Au début, j’ai commencé à ramasser du plastique dans la rue avec mon frère Tamer et à le vendre ; nous avons fait ça jusqu’à avoir assez d’argent pour acheter un âne et une charrette », a déclaré Wael.

« Ensuite, j’ai dit à mon frère de retourner à l’école et [j’ai décidé] de travailler seul et de gagner l’argent nécessaire pour payer ses fournitures scolaires et pour subvenir aux besoins de la famille », a expliqué Wael à MEE. « Je gagne 20 à 25 shekels [5 à 6 dollars] par jour. Avec cet argent, je commence par acheter de quoi nourrir l’âne, et ensuite je donne ce qui reste à mon père pour voir comment il peut l’utiliser pour aider la famille. »

Wael a déclaré qu’il espérait pouvoir retourner à l’école, avant d’ajouter : « Qui travaillera pour aider la famille ? Où ma famille trouvera-t-elle ce dont elle a besoin ? Comment mon frère Tamer pourra-t-il acheter un nouvel uniforme pour l’école ? Que mangerons-nous si je ne gagne pas d’argent pour acheter de la nourriture ? »

« Je n’ai jamais aimé cette situation. J’aimerais vraiment aller à l’école et passer mes vacances d’été à jouer avec mes frères et sœurs sur la plage comme les autres enfants. C’était à ça que ressemblait notre vie avant, mais voilà à quoi elle a été réduite à cause du siège et de la fermeture des tunnels. »

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux.