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Quand la « bédouinisation islamique » des villes algériennes trouble la trêve de l’Aïd al-Adha

Pour avoir critiqué l’état des villes algériennes durant l’Aïd al-Adha, l’écrivain Amin Zaoui, connu pour ses positions anti-intégristes, a subi de violentes attaques
L'écrivain algérien Amin Zaoui est auteur de plusieurs romans et essais en arabe et en français (Facebook/@FestivalCulturelEuropeenAlgerie)
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Une chronique de l’écrivain algérien Amin Zaoui dans le quotidien Liberté a provoqué une vive polémique dans les médias et sur les réseaux sociaux en cette période de « trêve » de l’Aïd al-Adha.

Et c’est justement d’Aïd dont il s’agit : l’écrivain, connu pour ses positions anti-extrémistes religieux, a réagi à ce qu’il considère comme une « bédouinisation islamique qui menace [les] villes ! ».

« Les moutons envahissent les rues d’Alger. Et pour rappel, il y a de cela quelques semaines, un colloque international s’est tenu à Alger et dont le thème fut "Les villes intelligentes” !! Waw, les moutons envahissent les rues de la ville intelligente ! […] ». 

« Tout le monde court après son mouton afin de peser les testicules de la bête et enregistrer la musique de ses bêlements ! […] Je me demande : pourquoi est-ce que nous sommes les pires ennemis de l’urbanisme ? »

- Amin Zaoui, écrivain

« En ce temps de la bédouinisation-islamique, tout le monde court derrière son mouton, le ministre, le wali [préfet], le chef du gouvernement, les chefs des partis, les cheffes des partis, le professeur de l’université, le poète, le dentiste, le muezzin, le réalisateur, le photographe, le musicien, le chef d’orchestre, la femme de ménage… Tout le monde court après son mouton afin de peser les testicules de la bête et enregistrer la musique de ses bêlements ! […] Je me demande : pourquoi est-ce que nous sommes les pires ennemis de l’urbanisme ? Soixante ans presque d’indépendance, et nous n’avons pas pu construire une seule ville digne de ce nom. » 

Ibn Khaldoun convoqué

L’écrivain de romans et d’essais en arabe et en français fustige l’absence de civisme qui transforme, selon lui, les rues des villes algériennes en marchés aux moutons. Mais surtout, l’auteur de La Boîte noire de l’islam reprend dans sa chronique les écrits de l’historien maghrébin Ibn Khaldoun (1332-1406) : « Tout pays conquis par les Arabes est bientôt ruiné… sous leur domination, la ruine envahit tout… L’ordre établi se dérange et la civilisation recule… Régulariser l’administration de l’État, pourvoir au bien-être du peuple… et contenir les malfaiteurs sont des occupations auxquelles ils ne pensent même pas… et un tel état de choses détruit également la population d’un pays et sa prospérité ».

Sur Internet et dans les colonnes de certains journaux, la colère explose. Les uns reprochent à l’auteur à succès ses « attaques contre l’islam » car il aurait ainsi critiqué le rituel même du sacrifice. Pour Mohamed Yacoubi, éditorialiste du quotidien arabophone El Mihwar, Amin Zaoui provoque « exprès » les plus extrémistes pour qu’ils le condamnent et « profiter ainsi de l’attention des ONG internationales pour le protéger et le remettre en pleine lumière ». 

Hassan Zahhar, rédacteur en chef du journal conservateur Echourrouk, fulmine : « Il prétend que c’est la "bédouinisation-islamique" qui provoque le sous-développement et non pas ces laïcards qui gouvernent le pays depuis 60 ans […] Brigitte Bardot n’est-elle pas plus honorable que lui ? ».

L’actrice française, devenue fervente défenseure de la cause animale - et par ailleurs sympathisante de l’extrême droite – mène régulièrement des campagnes virulentes en France contre le rituel du sacrifice de l’Aïd. 

« Son texte n'est rien d'autre qu'une attaque en règle contre ce qu'il considère comme une "défiguration" de l'œuvre coloniale en Algérie »

- Kamel Mansari, journaliste algérien 

Mais certains commentateurs pointent d’autres éléments à charge contre l’écrivain. Le journaliste Kamel Mansari estime qu'il défend ces « belles villes coloniales » et cette « langue française » qui n'est pas un « butin » selon l'auteur, mais une partie intégrante du legs colonial qu'on a « bedouinisée » avec l'islam. Son texte n'est rien d'autre qu'une attaque en règle contre ce qu'il considère comme une « défiguration de l'œuvre coloniale en Algérie ».

Message aux autorités

D’autres voix soutiennent les propos de l’écrivain. « Ce qu’a écrit Amin Zaoui devrait être partagé par tous les vrais musulmans vivant son époque sans complaisance avec la démagogie chaotique […] Même à La Mecque, les sacrifices se déroulent dans des abattoirs publics et nous n’y trouvons pas dans ses rues des moutons qui se dandinent comme les vaches sacrées en Inde », poste sur sa page Facebook le poète Achour Fenni. 

« Je ne suis pas d’accord avec Zaoui quand il dit que nous n’avons pas mieux construit que les villes coloniales alors qu’il ignore pourquoi les projets de villes nouvelles ont été sabotés », précise, pour sa part Hada Hazem, directrice du quotidien El Fadjr

« Même à La Mecque, les sacrifices se déroulent dans des abattoirs publics et nous n’y trouvons pas dans ses rues des moutons qui se dandinent comme les vaches sacrées en Inde »

- Achour Fenni, poète algérien 

Mais, nuance-t-elle, « ses détracteurs sur la question religieuse oublient que son message s’adresse aux autorités - sans qu’il ne critique le rituel en soi –, ces dernières devraient rendre disponibles des endroits spécifiques pour le sacrifice afin que les maisons et les rues ne se transforment en enclos et en dépotoirs de déchets et fleuves de sang ».