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Raqqa à l’ombre des mines

La capitale auto-proclamée de l’EI en 2014 a connu durant trois années l’indicible enfer. Depuis sa libération fin octobre, elle n’est plus que ruines – des débris inhospitaliers jonchés de pièges explosifs qui entraînent quotidiennement la mort de dizaines de civils
Les civils de retour à Raqqa déblayent commerces et maisons alors que chaque parcelle est minée (MEE/Inès Daïf)

RAQQA, Syrie – À l’arrivée dans l’ancien fief de l’État islamique (EI), un silence de plomb s’accorde aux champs de ruines où seul le panneau bleu al-Raqqa trône encore. À quelques mètres sur le côté gauche de la route principale, une équipe de démineurs dépendante d’une organisation locale, RMCO, s’apprête à nettoyer une parcelle. Un panneau rougeâtre incrusté d’une tête de mort, accroché à une chaîne oscillante, délimite la zone piégée. La ville syrienne est un incommensurable nid de mines d’une grande sophistication et d’engins explosifs latents.

Affranchis du joug de l’EI depuis le 17 octobre dernier après de violents combats menés par les Forces démocratiques syrienne (FDS) kurdo-arabes appuyées par la coalition internationale, les civils entament une dynamique de retour – nonobstant une destruction de la ville estimée à plus de 75 %.

« Presque 500 personnes, militaires et civils confondus, ont perdu la vie depuis la libération. […] chaque jour, je découvre des procédés hallucinants installés par Daech »

- Docteur Atik, médecin à Raqqa

« Presque 500 personnes, militaires et civils confondus, ont perdu la vie depuis la libération. Hier, deux hommes sont morts et quatre autres ont été blessées. Je n’ai pas réussi à les sauver. Et chaque jour, je découvre des procédés hallucinants installés par Daech [l’EI], comme des systèmes de mines se déclenchant par le reflet dans un miroir », déplore le docteur Atik.

Au centre de l’unique pièce non détruite d’un ancien dispensaire militaire, ce médecin originaire de la ville kurde de Kobané, reprise à l’État islamique en 2015, est dans l’expectative d’une nouvelle urgence. « J’étais le seul soignant jusqu’à l’ouverture du dispensaire de Médecins sans frontières à Raqqa Est, il y a peu », indique-t-il.

À cet instant, un combattant kurde des YPG (Unités de protection du peuple) arrive, haletant : « Nous avons trouvé un homme qui a été poignardé, mais il est décédé rapidement ». Le médecin, toujours prêt à intervenir, commente : « Si c’est Daech, car il en reste, on le saura après une enquête. C’est trop tôt pour statuer, mais ici, l’insécurité demeure ».

Le docteur Atik a couvert vaillamment, au péril de sa vie, toute la campagne de Raqqa avec une simple ambulance et quatre infirmières. « Kobané, Tabqa, Raqqa… j’étais de tous les combats malgré le manque d’apport matériel et d’aide humaine dû à l’embargo de la région. Aujourd’hui, je soigne les victimes des mines, dans des conditions tout aussi déplorables », regrette-t-il.

Le docteur Atik dans la seule pièce utilisable pour soigner les victimes de mines dans un ancien dispensaire militaire (MEE/Inès Daïf)

Pour octroyer les premiers gestes de secours, la salle médicale est sommairement pourvue. Deux lits se font face, séparés par un portant à transfusion sanguine et une table chirurgicale où gît un ciseau encore taché de sang. « Je conduis les blessés lourds dans l’ambulance vers les hôpitaux de Tell Abyad ou Hassaké, qui sont équipés d’installations adaptées », expose-t-il, l’air résigné.

Mais la route est longue et les survivants sont rares. « Les humanitaires ne peuvent pas s’implanter pour l’instant à Raqqa en raison des problèmes de sécurité. Et l’embargo mêlé à la pression de la Turquie contre les Kurdes sont des éléments catastrophiques. Nous avons besoin d’aide, mais nous n’avons accès à rien. Je suis limité pour soigner les gens », fait-il remarquer, désabusé.

Embargo et insécurité

L’embargo syrien datant de 2011 touche les quelques organisations humanitaires dont les sièges sont installés pour la plupart dans la partie kurde syrienne (le Rojava). Cette région du nord du pays, autonome de fait, est plus sûre en raison de l’absence de combats contre Daech. Mais depuis le 20 janvier, le canton d’Afrin est en proie aux attaques armées de la Turquie.

Les répercussions de la crise syrienne se font sentir au sein du dispensaire de Médecins sans frontière (MSF) à Raqqa Est. Cette structure récente comprend trois lits réservés à une unité de stabilisation des blessés par mines.

« En moyenne, sept à dix personnes par jour sont victimes des mines ou explosifs. En l’espace d’une semaine, par exemple, nous avons recueilli 55 cas, dont 26 enfants »

- Humanitaire membre de MSF

« Malheureusement, peu d’acteurs sont implantés et le matériel médical et celui de déminage est moindre à cause de l’embargo. Nous n’avons pu ouvrir que fin novembre. La situation sécuritaire et les mines retardent le retour des organes hospitaliers et des aides humanitaires, ce qui a déjà été le cas à Manbij et Kobané », déplore un membre de l’équipe MSF qui souhaite garder l’anonymat.

Le nombre de personnes touchées, souvent des enfants, est pourtant significatif et requiert l’implantation de structures plus nombreuses et appropriées à des soins plus importants que ceux dispensés dans des centres de premiers secours.

« En moyenne, sept à dix personnes par jour sont victimes des mines ou explosifs. En l’espace d’une semaine, par exemple, nous avons recueilli 55 cas, dont 26 enfants. Et souvent, lors du trajet vers notre hôpital de Tell Abyad, les personnes décèdent », constate l’humanitaire de MSF.

« L’idée est de s’implanter là où la population en a besoin. Mais de ne pas se projeter dans des zones à haut risque pour ne pas y attirer la population », poursuit-il.

Des combattants des FDS marchent dans les ruines de Raqqa en septembre 2017 (Reuters)

D’après le responsable de l’organisation locale de déminage RMCO, en raison des conditions hivernales extrêmes rendant la vie dans les camps ineffablement rudes, comme à Aïn Issa, plus au nord, environ 100 000 civils ont choisi de rentrer à Raqqa.

La ville aujourd’hui dévastée était composée de 250 000 habitants antérieurement à la proclamation du califat. L’estimation des retours reste approximative car certains sont de passage seulement en diurne tandis que d’autres sont revenus définitivement.

Des accidents qui surviennent la nuit le prouvent. « Nous recevons maintenant des urgences de nuit. Nous avons remarqué que la majorité des drames survenaient dans les maisons, vu que les zones stratégiques comme les grandes artères et les lieux publics sont les premières à être dépolluées », développe l’humanitaire.

Des pièges sophistiqués

Dans une rue, des vapeurs s’évadent encore d’un stigmate d’engin explosif qu’évitent les motos et les camions transportant des gravats ou des matériaux neufs de reconstruction. Chaque jour, les civils affluent dans les ruelles piégées, déblayent, nettoient les commerces et les habitations, sans protection ni assistance. Malgré les conséquences parfois fatales de ces gestes, des certificats légaux dispensant des autorisations de retour à Raqqa sont octroyés à la population.

« Les procédés utilisés par Daech pour les mines sont très innovants, l’enfer n’est pas fini »

- Mustafa, gradé des FDS

Sur la place al-Naïm, tragiquement connue pour les mises en scène d’exécutions publiques et arbitraires de Daech, deux membres des FDS, Dara, kurde, et Ahmed, arabe, sont les garants de la sécurité de ce carrefour urbain. Les FDS étaient près de 12 000 durant la bataille de Raqqa et certains sont restés pour surveiller et déminer la ville quand d’autres ont poursuivi la campagne militaire vers Deir Ez-Zor.

« On contrôle tous les jours près d’une centaine de civils qui veulent regagner leur maison. On inspecte les voitures et l’on vérifie s’il n’y a pas d’engins explosifs », explique Dara, kalach en bandoulière, pendant qu’Ahmed examine une batterie posée à l’arrière d’un pick-up.

Des membres des Forces démocratiques syriennes (FDS) en charge de la sécurité de Raqqa contrôlent l’accès des civils place al-Naïm et ce qu’ils transportent (MEE/Inès Daïf)

Les autorisations sont transmises d’abord par le conseil civil de Raqqa, puis sont validées par les Assayech (forces de police liées au Parti de l’union démocratique, kurde) malgré les risques encourus par les civils.

« Je suis rentré il y a une dizaine de jours, seul », confie Meetak, le conducteur du pick-up. « Ma famille ne souhaite pas me rejoindre car c’est dangereux. Je me dépêche de nettoyer la maison, même si je sais qu’il y a des mines, pour que ma femme me rejoigne rapidement », poursuite le sexagénaire, keffieh rouge entourant un visage marqué par ce qu’il a vécu durant les années de terreur.

À LIRE : Raqqa en ruines : la brutalité des combats contre l’EI laisse la ville détruite

Dans un bureau à Aïn Issa, Mustafa, gradé des FDS, décrit la bataille de Raqqa comme celle « du feu de l’humanité ».

« Les procédés utilisés par Daech pour les mines sont très innovants, l’enfer n’est pas fini », prévient-il. Et d’énumérer : « Il y a des mines au sol, dans les conduits d’aération, des mines thermiques, électroniques, lasers, sonores ou antitanks – le but de Daech étant de détruire encore plus d’habitations et de blesser ou de tuer le maximum de personnes ».

Les démineurs ont un travail titanesque à effectuer et qui, au vu de l’immense contamination, va perdurer sur une longue période.

« On a commencé les grandes artères, ce qui n’est pas suffisant. Le manque d’équipements entraîne des pertes humaines chez les démineurs. Nous aidons également des organisations locales qui ont pour but de nettoyer les engins explosifs », détaille Mustafa.

Une situation « extrême, jamais vue auparavant »

À l’instar de RMCO, organisation de 84 employés et volontaires destinée au déminage et à la prévention des risques auprès de la population, qui a démarré un travail colossal dès la libération de Raqqa.

« Nous référençons les mines et les engins sur une carte numérique avec des points rouges. Par exemple, il y a des milliers de mines rien que dans les quartiers de Mashib et Afrad. On a déjà désamorcé 1 500 mines depuis la libération de Raqqa. Les civils rentrent et vivent dans de dangereuses conditions », alerte Khogi, chef de RMCO.

« On a déjà désamorcé 1 500 mines depuis la libération de Raqqa. Les civils rentrent et vivent dans de dangereuses conditions »

- Khogi, chef de RMCO

Le 6 février dernier, Panos Moumtzis, secrétaire général adjoint de l’ONU, a déploré lors d’une intervention au Liban concernant la situation syrienne une situation « extrême, jamais vue auparavant », et a estimé que le nombre de victimes par semaine à Raqqa équivalait à celui d’une année en Afghanistan. Selon ses données, 60 000 civils auraient choisi de retourner dans une ville qu’il considère « à chaque centimètre » contaminée.

Dans une courte ruelle, deux démineurs s’attèlent à une tâche périlleuse avec un équipement rudimentaire et sans protection. Ils découvrent deux mines terrestres, dont une dans un sac plastique à l’entrée d’une maison. Le lendemain, l’un d’eux perdra la vie lors de la tentative de neutralisation d’une mine terrestre – le quatrième homme à périr depuis le lancement des opérations de l’organisation locale.

« Vingt-et-un volontaires ont été formés, d’abord par des locaux puis par l’organisation MAG [Mines Advisory Group], et sont ensuite coordonnés par la coalition internationale. Notre matériel est pourvu par la coalition, mais on en manque. Et le soutien logistique et médical est assuré par les Forces démocratiques syriennes », informe Khogi.

À LIRE : Après Raqqa, l’État islamique en Syrie s’adaptera et réapparaîtra sous de nouvelles formes

Sur le plan de l’aide internationale, Tetra Tech, une entreprise de déminage américaine, a déployé des équipes à Manbij, Tabqa et à Raqqa. Elle aussi a connu des pertes humaines. Le pan médical est également assuré dans la région par une ONG française qui, pour des questions de sécurité mais aussi en raison des restrictions dues à l’embargo d’implantation sur le territoire, ne peut pas communiquer publiquement.

Outre les risques permanents de charges explosives latentes et les blessures physiques à panser, outre les besoins de reconstruction, le manque d’eau potable, l’insécurité et la situation géopolitique problématique, il faut également traiter les séquelles psychologiques. « Des pourparlers sont en cours pour la mise en place [d’une structure de soins] à Raqqa, même si ce ne sera que de la prise en charge psychologique instantanée », rapporte un membre de MSF.