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Russie-Arabie saoudite : un match de quarante ans

Au-delà du match d’ouverture du Mondial au stade Loujniki, Moscou et Riyad n'ont eu de cesse de s’affronter sur les terrains des grands conflits régionaux
Le président russe Vladimir Poutine et le roi saoudien Salman ben Abdelaziz al-Saoud assistent à une cérémonie de bienvenue avant leurs pourparlers au Kremlin à Moscou le 5 octobre 2017 (AFP)

Peu le savent, mais l'Arabie saoudite et la Russie sont en guerre depuis bientôt quarante ans. Guerre larvée, faite de coups tordus et de jeux d'alliances improbables.

L'URSS a pourtant été le premier pays au monde à reconnaître l'indépendance du royaume du Hedjaz du Nejd et de ses dépendances, renommé Arabie saoudite en 1932. Les relations diplomatiques entre les deux pays ont été établies le 19 février 1926.

Paradoxalement, l'URSS a aussi été le premier pays à rompre ses relations avec le royaume naissant. En 1938, en raison de troubles politiques internes en Union soviétique et au changement d'orientation du royaume qui se tournait vers l'Occident, l'URSS ferma cette année-là sa représentation diplomatique à Djeddah.

Le roi Abdelaziz Ibn Saoud d'Arabie saoudite faisant le salut militaire au côté du roi égyptien Farouk. Photo non datée (AFP)

1938 est une année clé pour le royaume, connu auparavant pour deux choses : son vaste désert et deux des trois villes saintes de l'islam. C'est à la veille de la Seconde Guerre mondiale qu'une compagnie pétrolière californienne, la Standard Oil, découvre, après 30 ans d'exploration, un énorme gisement d'hydrocarbures, qui liera pour de nombreuses décennies le sort de la famille al-Saoud aux dirigeants occidentaux et particulièrement aux Américains.

L'histoire de la Russie avec cette région remonte à beaucoup plus longtemps que la création du royaume saoudien. Elle commença par la prise de conscience des tsars, du caractère musulman de l'empire Russe. 

L'histoire de la Russie commença par la prise de conscience des tsars, du caractère musulman de l'empire Russe 

À la moitié du XIXsiècle, le tsar comptait plus de sujets musulmans que la Sublime Porte à Istanbul. L'empire ottoman comptait quatorze millions de musulmans alors que la sainte Russie orthodoxe en recensait vingt. 

La poussée de la Russie vers les terres d'islam avait été déclenchée au XVIsiècle après la prise des villes de Kazan et d'Astrakhan aux Mongols. Cette dernière route étant un nœud entre l'Asie et le Caucase pour le hadj (grand pèlerinage qui représente le cinquième pilier de l’islam).

Le train des pèlerins 

La Russie qui continua ses conquêtes territoriales en Asie centrale et dans le Caucase, aux dépens des Ottomans, intégrait à chaque fois plus de sujets musulmans. Cette évolution démographique et ethnique s’ajoutera à la révolution dans le domaine des transports et du rail que connaîtra la Russie au XIXsiècle. 

Le tsar ordonnera la construction de la ligne Kazan-Tbilissi-Poti dans le Caucase pour récupérer les pèlerins et les envoyer en mer Noire pour faire le reste du voyage en bateau. 

De pèlerins musulmans rassemblés autour de la mosquée sacrée Masjid al-Haram, dans la ville sainte de La Mecque, en 1948 (AFP)

Durant une trentaine d'années, la mer Noire est devenue un espace crucial pour le hadj. Les pèlerins, qui devaient compter trois mois de route pour atteindre Odessa, n’avaient plus que huit jours et demi de voyage grâce au train.

Au début du XIXsiècle, la majorité des musulmans qui effectuaient leur pèlerinage étaient des sujets des colonies européennes en Afrique et en Asie. 

Agent de déstabilisation 

La Mecque et Médine sont peu à peu devenues un enjeu d'influence entre la Grande-Bretagne, la France, la Russie et la Hollande.

À partir de 1938 et la rupture diplomatique entre Moscou et Riyad, les deux pays se sont ignorés jusqu'à l'invasion soviétique de l'Afghanistan en 1979. 

Ronald Reagan s'entretient avec le dirigeant de la « résistance afghane » antisoviétique, Younes Khalis, à la Maison-Blanche, le 11 novembre 1987 à Washington DC (AFP)

Les États-Unis y ont vu une excellente occasion pour déstabiliser l'URSS et ont donné à l'Arabie saoudite un rôle central dans leur stratégie. Riyad, se chargeait du financement de la rébellion en Afghanistan, de l'achat des armes et de l'acheminement des volontaires arabes des quatre coins du monde. 

Ce sont les services secrets saoudiens, Dairat al-Mukhabarat al-Ammah, alliés à l'Inter-Services Intelligence (ISI) pakistanais, qui se sont chargés de la gestion du contre-espionnage et de la lutte contre les infiltrations des agents du KGB dans les réseaux de combattants arabes.

Malgré la reprise des relations diplomatiques entre les deux capitales, la méfiance restait tenace

La guerre durera dix ans. Le retrait des troupes soviétiques s'achèvera le 15 février 1989, non sans subir des attaques incessantes pendant le long retour au pays, qui firent plus de 500 morts.

Après plus de 15 000 Soviétiques et 90 000 Afghans tués sur les champs de bataille... 

L'Arabie saoudite avait pris goût au sang et s'était retrouvée avec de solides réseaux tranfrontaliers à leur entière disposition. Malgré la reprise des relations diplomatiques entre les deux capitales, la méfiance restait tenace.

Les pétrodollars en action 

Les groupes et réseaux issus de la guerre en Afghanistan seront utilisés par Riyad pendant plus de vingt-cinq ans pour appuyer les rébellions séparatistes dans le Caucase, dans les Balkans et dans les républiques d'Asie centrale. 

On retrouvera du financement saoudien en Bosnie, en Tchétchénie, en Ingouchie et en Ouzbékistan. Plus tard, ce seront des ressortissants de ces pays qui gonfleront les effectifs des combattants étrangers en Syrie, autre confrontation directe entre Riyad et Moscou.

On retrouvera du financement saoudien en Bosnie, en Tchétchénie, en Ingouchie et en Ouzbékistan

Depuis la première guerre du Golfe en 1990, le partenariat États-Unis-Arabie saoudite est devenu un le pilier de la géopolitique au Moyen-Orient. 

Les attaques du 11 septembre 2001 ont complètement changé le jeu d'alliances dans la région – avec le choix des États-Unis de rester aux côtés de leurs alliés saoudiens au grand dam de Moscou qui y voyait une ouverture pour un rapprochement avec Riyad. 

La Russie et l'Arabie saoudite étant deux superpuissances pétrolières, elles partagent un intérêt commun à maintenir leur contrôle sur le prix des hydrocarbures.

Vladimir Poutine avec le commandant en chef de la Marine russe, Vladimir Korolev, lors d’un défilé militaire le 30 juillet 2017 au cours duquel ont défilé les forces navales russes déployées de la mer Baltique jusqu’aux côtes syriennes (AFP)

Malgré toutes les déconvenues, les deux pays ont amorcé un nouveau cycle de rapprochement avec le changement de régime en 2015. La fin de règne du roi Abdallah ben Abdelaziz a mis en avant son successeur Salmane ben Abdelaziz et son fils Mohammed ben Salmane. 

Ce dernier rencontrera le président Vladimir Poutine à plusieurs reprises. Au sommet économique de Saint-Pétersbourg en juin 2015, puis à Sotchi, en octobre 2015, et enfin à Moscou en mai 2017. 

Le pragmatisme de Poutine

Poutine rencontrera le roi nouvellement intronisé en novembre 2015 en marge du sommet du G20 à Antalya. S'ensuivra la visite historique de la famille royale le 10 octobre 2017 à Moscou avec une série d'accords commerciaux et militaires signés entre les deux pays qui subissaient de plein fouet la crise économique due à la chute du prix des hydrocarbures.

La stratégie russe se durcit de plus en plus envers l'Iran et le Hezbollah et cherche à rétablir les équilibres ethniques et religieux originaux en Syrie

La Russie ira jusqu'à proposer de vendre des armements de pointe à Riyad en pleine guerre froide avec l'Iran et en guerre au Yémen.

Au sujet de la Syrie et contrairement à ce que l'on pourrait penser, les actions de Moscou ces dernières semaines ne sont pas sans déplaire aux Saoudiens et aux Israéliens. 

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Du pain béni pour Riyad qui craignait la création d'une jonction physique dans l'Est syrien des deux parties du croissant chiite. Mieux, si la Russie a fini par livrer des systèmes de missiles S300 à Téhéran, Moscou a refusé catégoriquement de vendre 200 chasseurs Sukhoï 30 aux Iraniens, ce qui aurait très probablement donné à l'Iran les moyens de verrouiller son espace aérien de manière définitive.

Jeu d’équilibres 

Selon certains spécialistes, Moscou profiterait des incohérences de l'administration Trump pour « récupérer » Tel Aviv et Riyad.

Assiettes à l’effigie de Bachar al-Assad et de Vladimir Poutine en vente à Damas (AFP)

La tâche est très difficile, d'autant plus que les Saoudiens ont très mal pris la décision de Moscou de vendre des missiles anti-aériens S400 au Qatar et s'en seraient plaint, selon le journal français Le Monde, au président Macron, lui demandant de faire pression pour que les Russes se rétractent.

En ce jour de match d'ouverture de la Coupe du monde, ce sont plusieurs décennies de rivalités qui se joueront en 90 minutes.