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Russie - Turquie : les relations économiques menacées ?

La destruction du chasseur russe par la Turquie remet en cause les projets énergétiques entre les deux pays, d'après les analystes
Les présidents russe et turc, Recep Tayyip Erdogan (à droite) et Vladimir Poutine (à gauche), participent au sommet du G20 en Turquie, à Antalya, Turquie, le 15 novembre 2015 (AA)

ISTANBUL, Turquie - Le président russe Vladimir Poutine n'a pas tardé à lancer un avertissement : après avoir abattu l’un de ses avions, la Turquie s’expose à de graves conséquences. Mais à défaut de représailles militaires, l’arme la plus redoutable dans l'arsenal de la Russie est sa puissance économique, ainsi que la dépendance de ses voisins sur ses vastes réserves de gaz naturel.

Des représailles économiques par la Russie pourraient bien plonger l'économie turque dans la crise. La Turquie importe 60 % de son gaz de Russie, et possède des liens économiques étroits avec un grand nombre d'entreprises russes. La Russie est l’un des marchés les plus importants pour de nombreux secteurs de l'économie turque, dont le tourisme, l'agriculture, le bâtiment et la vente au détail.

Les conséquences de la destruction du chasseur russe le 24 novembre furent presque immédiates – les marchés boursiers ont chuté dans les deux pays, et la livre turque a plongé, après une légère reprise au cours des dernières semaines.

En l'espace d’à peine 24 heures, les responsables russes avaient annoncé des mesures de rétorsion économiques.

Poutine et son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, ont tout deux exhorté les touristes russes à éviter la Turquie. Les Russes représentent le second plus grand groupe de touristes en Turquie. En 2014, les 4,48 millions de touristes russes ont rapporté près de 4 milliards de dollars à la Turquie.

Une agence d’informations russe a rapporté mercredi que les exportations de volaille en provenance de la Turquie seraient interrompues à partir du 1er décembre.

Umit Erol, professeur et responsable des affaires commerciales à l'université Bahcesehir d'Istanbul, a déclaré qu’aucun pays de la région, et surtout pas la Turquie, ne se risquerait à provoquer un pays comme la Russie.

« Si la Russie décide d’imposer des sanctions économiques à l’encontre de la Turquie, ces deux pays en pâtiraient énormément », a-t-il déclaré au Middle East Eye. « Et ces dommages ne seraient pas seulement bilatéraux. Comme la Russie exerce une grande influence en Asie centrale et dans le Caucase, la Turquie pourrait trouver très difficile aussi de faire des affaires dans ces régions. »

D’après Umit Erol, la Russie serait en mesure de nuire gravement à la Turquie au niveau des investissements étrangers.

«  La Turquie a besoin, chaque année, d'environ 50 milliards de dollars, sous différentes formes, pour financer son déficit courant. Les investisseurs sont très pointilleux et la Turquie pourrait connaître d'énormes difficultés de financement s’ils estimaient qu’elle était en difficulté avec un géant comme la Russie », explique Umit Erol.

« La Russie exerce une grande influence, et minimiser ou ignorer les conséquences économiques potentielles d'une telle animosité serait pure folie. »

L’arme fatale : le gaz naturel

Moscou n'a jamais éprouvé de scrupules à exercer des rétorsions en fermant le robinet de l’énergie, mais dans ce cas c’est une épée à double tranchant.

Depuis la crise ukrainienne, et suite aux réductions drastiques de livraisons vers les marchés d'Europe occidentale, la Turquie est devenue l'un des clients les plus précieux de Gazprom, fournisseur de gaz appartenant à l’État russe.

La Turquie, très gourmande en énergie, a très peu d'options alternatives pour se procurer du gaz naturel, et l’hiver approchant, une coupure d'approvisionnement en gaz naturel, même de courte durée, signifierai que la Turquie souffrirai un hiver glacial.

L'Iran, autre grand fournisseur de gaz naturel de la Turquie, aurai-t-il la capacité d'augmenter sa propre production pour compenser toute pénurie ? Rien n’est moins sûr.

Il est d’ailleurs peu vraisemblable que l’Iran souhaite même se substituer à la Russie, puisque ces pays sont alliés sur la question syrienne. L'Azerbaïdjan pourrait constituer une autre alternative, mais Bakou vent son gaz très cher et la perspective de pressions de la part de Moscou rend cette option peu probable.

Cependant, c’est la Russie qui, à long terme, risque d’avoir le plus à perdre d’une guerre de l'énergie, a déclaré Erdal Tanas Karagol, chercheur au département d'économie de la SETA, fondation partisane du gouvernement turc. Les prix des hydrocarbures ont baissé, et la Russie devra donc réfléchir à deux fois quant au coût qu’elle est prête à supporter pour exercer ses représailles contre le gouvernement d'Ankara.

« Les Russes sont déjà confrontés à un boycott européen et, s’ils perdent la clientèle de la Turquie,  ils n’auront plus personne pour exporter leur énergie, et personne non plus pour leur fournir des importations », explique Erdal Karagol à Middle East Eye.

« L'économie turque finira bien par trouver un moyen de compenser la perte du marché russe. La Russie, par contre, sera bien incapable de remplacer la Turquie. »

« Si nos approvisionnements en gaz naturel sont touchés, nous risquons de connaître un hiver difficile, mais ce sont les Russes qui y perdront le plus à long terme. Notre situation géographique stratégique ne changera jamais et la Turquie restera donc toujours un passage obligé pour tout projet en rapport avec l'énergie », a-t-il affirmé.

Agnia Grigas, membre éminent du Conseil de l'Atlantique, estime que les ramifications liées à l'énergie de cet incident pourraient avoir un effet significatif sur les projets énergétiques régionaux – tels que le gazoduc Turkish Stream, projet de Gazprom, retardé à plusieurs reprises, qui permettrait d’acheminer le gaz russe jusqu’au sud de l'Europe.

« Les déboires financiers de la Russie et les sanctions économiques qu’elle subit ont déjà rendu de plus en plus improbable le terme de la construction de Turkish Stream. Alors, la perspective de son annulation officielle devrait pousser la Turquie à s’engager d’autant plus volontiers dans le projet Southern Corridor (Couloir  Sud), soutenu par une Europe qui cherche à diversifier ses approvisionnements, afin d’avoir des sources alternatives de gaz en provenance de la Caspienne », a déclaré Agnia Grigas.

* Dania Akkad a contribué à cet article

Traduction de l’anglais (original) par Dominique Macabies.