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À Sanaa, la solidarité de la communauté aide les Yéménites dans le besoin à survivre à la guerre

Alors que le conflit aggrave une situation humanitaire déjà précaire, des restaurants de la capitale yéménite distribuent de la nourriture à des milliers de personnes, assurant leur survie
Comme beaucoup de Yéménites, Abdul Rahim Mohammed dépend de la bonne volonté des restaurants locaux pour sa subsistance et celle de sa famille (MEE/Zakaria Dahman)

SANAA – Quand Abdel Rahim Mohammed a perdu son emploi de gardien d’un entrepôt à Sanaa, la capitale du Yémen, en 2016, il a eu du mal à joindre les deux bouts et à subvenir aux besoins de sa femme et de ses six enfants.

Sans source de revenus régulière dans cette guerre qui dure depuis plus de trois ans et qui a ravagé ce qui était déjà le pays le plus pauvre du monde arabe, Mohammed, qui vit dans une petite maison située dans le quartier d’al-Mahwa, au cœur de la ville, a dû chercher une aide extérieure.

« Cette guerre n’a rien laissé de beau au Yémen, et elle laisse des milliers de personnes avec un besoin vital de nourriture », a-t-il déclaré.

Incapables de subsister uniquement avec les modestes rations d’aide, Mohammed et de nombreux autres Yéménites se sont tournés vers des actions caritatives gérées par des restaurants. Nombreux sont ceux qui, au Yémen, dépendent de cette solidarité pour survivre

Des files d’attente pour obtenir du riz et de la soupe

Al-Taizi, situé dans la rue Amman au centre de Sanaa, est l’un de ces restaurants.

Le lieu est souvent rempli de clients venus goûter à son fameux aseed – un plat du sud du Yémen composé d’une grosse boulette de pâte servie avec un bouillon. Mais il est également devenu habituel de voir des dizaines de pauvres de Sanaa faire la queue à l’extérieur.

Certains d’entre eux ont des sacs à la main pour transporter les aliments donnés, tandis que d’autres amènent leurs enfants avec eux.

Chaque matin pendant une heure, Lufti al-Azazi, propriétaire d’al-Taizi, et son personnel servent à une cinquantaine de familles de l’aseed, du riz, de la soupe et, à l’occasion, du poulet. Le jeudi, ils accueillent 250 familles supplémentaires originaires de la banlieue de Sanaa.

« C’est un crime de voir des gens affamés et de ne pas les aider. Dieu nous commande d’aider les gens dans le besoin », a déclaré Azazi à Middle East Eye. « C’est inscrit dans notre religion, nous le faisons donc pour aller au paradis. 

« Tous les musulmans devraient ressentir la souffrance des personnes dans le besoin et les aider, et ils découvriront que les choses positives dans leur vie ne feront qu’augmenter grâce à la charité. »

Les Yéménites font la queue devant le restaurant al-Taizi de Sanaa (MEE/Zakaria Dahman)

Lufti al-Azazi aidait déjà les gens avant que la coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite n’intervienne au nom du gouvernement du Yémen contre les rebelles houthis en 2015.

Aujourd’hui, toutefois, le nombre de pauvres dans la capitale yéménite a augmenté.

L’ONU estime que 22,2 millions de personnes sur les 29 millions d’habitants que compte le Yémen ont besoin d’aide humanitaire.

Environ 17,8 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire, dont 8,4 millions qui risquent de mourir de faim. En outre, quelque 16 millions de personnes n’ont pas accès à de l’eau potable, ce qui a contribué à une épidémie de choléra qui, selon les estimations, touche jusqu’à un million de Yéménites.

« Le Yémen constitue la pire crise humanitaire au monde », a déclaré le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, en avril.

Des actions caritatives qui sauvent des vies

Alors que l’économie se détériorait et que les autorités concurrentes se disputaient pour contrôler la banque centrale et les autres institutions étatiques, l’emploi a également été durement touché par la guerre.

En conséquence, beaucoup se sont retrouvés sans emploi ou avec un salaire insuffisant pour subvenir à leurs besoins.

Environ 1,25 million de fonctionnaires n’ont pas reçu leurs salaires ou n’ont été payés que sporadiquement depuis août 2016. Entre-temps, les prix des produits de première nécessité ont doublé par rapport à ceux d’avant la guerre.

Abdel Rahim Mohammed et sa famille ont souffert de la faim pendant plusieurs semaines lorsque la société pharmaceutique pour laquelle il travaillait a fermé, le laissant au chômage.

Bien que des ONG internationales les aient aidés au cours des deux dernières années avec des dons alimentaires – riz, blé, huile, parfois du sucre –, ces aides ne suffisaient pas à assurer la subsistance de toute la famille.

« J’ai perdu mon travail de gardien et mon corps est affaibli, je ne peux donc pas effectuer des tâches pénibles », a-t-confié. « Certaines personnes dans ma situation ont mendié, mais je préfère ne pas le faire. Je préfère mourir que mendier.

« C’est un crime de voir des gens affamés et de ne pas les aider »

- Lufti al-Azazi, restaurateur à Sanaa

« Cependant, un ami m’a dit que certains restaurants offraient de la nourriture gratuite aux nécessiteux et il m’a donné leurs noms. »

Quand Mohammed a visité pour la première fois un restaurant caritatif, il était trop embarrassé pour demander de la nourriture. Heureusement, un serveur s’est approché de lui et lui a dit de ne pas être gêné et de faire la queue pour recevoir quelque chose.

Il côtoie maintenant des centaines de personnes chaque jour devant les restaurants de Sanaa.

« Les serveurs n’insultent pas les gens dans le besoin, ils les respectent et donnent de la nourriture à tout le monde, alors je ne me sens pas gêné de recevoir ma nourriture auprès d’eux », a-t-il déclaré.

Il attend d’abord à l’extérieur d’al-Taizi, puis passe dans d’autres restaurants, comme al-Raqi et al-Moaalem, pour en avoir assez pour sa famille de huit personnes.

« Chaque restaurant nous fournit assez de nourriture pour trois personnes au maximum, alors je vais chercher à manger dans deux ou trois restaurants chaque jour », a-t-il précisé.

Les déplacés grossissent les rangs des nécessiteux

Les habitants pauvres de Sanaa ne sont pas les seuls à trouver du répit dans ces restaurants.

« Je reçois de la nourriture des restaurants chaque jour depuis deux ans et de plus en plus de gens les fréquentent », a déclaré Mohammed.

En mars, l’ONU a estimé à plus de deux millions le nombre de personnes déplacées par les combats au Yémen.

Beaucoup ont fui à Sanaa, en particulier depuis que les forces progouvernementales ont lancé une opération pour reprendre la ville portuaire stratégique de Hodeida, au bord de la mer Rouge, à 150 km à l’ouest de la capitale.

Selon l’ONU, environ 50 000 ménages ont été déplacés des environs de Hodeida.

Oum Salem, une déplacée d’une trentaine d’années, a fui Hodeida avec ses trois enfants à la fin du mois de juin, lorsque les combats se sont intensifiés dans son quartier, voisin de l’aéroport.

« Sans ces restaurants, beaucoup de gens mourraient de faim »

– Um Salem, déplacée originaire de Hodeida

Bien qu’elle n’ait pas de famille à Sanaa, Oum Salem a rallié la ville avec ses voisins, qui lui ont dit qu’il y aurait des organisations venant en aide aux déplacés.

À son arrivée, elle a été choquée de constater le manque d’ONG internationales fournissant de l’aide et a eu du mal à trouver de la nourriture et un abri pour sa famille.

Des déplacées yéménites qui ont fui la ville de Hodeida déchirée par la guerre reçoivent de la nourriture fournie par une organisation caritative, à Sanaa, le 9 juillet (AFP)

Elle a alors dû compter sur la gentillesse des habitants et sur des initiatives locales.

« Un philanthrope a loué une petite maison dans le quartier de Sobahah pour ma famille, mais il n’y a personne pour nous aider à avoir suffisamment à manger. Des organisations nous fournissent de la nourriture, mais cela ne suffit pas pour tout le mois », a-t-elle déclaré à MEE.

« Certains déplacés m’ont indiqué que des restaurants venaient en aide aux personnes dans le besoin, alors je m’y rends avec mes enfants pour que nous en ayons assez pour tout le monde. »

Oum Mohammed, une autre déplacée originaire de Hodeida, fait la queue pour recevoir de la nourriture avec ses trois enfants, car certains restaurants ne distribuent de la nourriture qu’à ceux qui viennent en personne.

« Sans ces restaurants, beaucoup de gens mourraient de faim », a-t-elle affirmé.

Le mari d’Oum Mohammed a divorcé d’elle et s’est remarié ; il refuse désormais de soutenir ses enfants. Elle est donc seule à subvenir aux besoins de sa famille.

À Hodeida, elle travaillait comme femme de ménage pour un salaire d’environ 1 000 rials yéménites (environ 3,50 euros) par jour, un emploi qu’elle espère retrouver à Sanaa une fois qu’elle aura noué les bons contacts.

« Il existe une solidarité communautaire à Sanaa, ce qui est un trait positif du peuple yéménite », a-t-elle affirmé.

Une fois qu’elle aura trouvé du travail, Oum Mohammed a l’intention de ne plus jamais faire la queue devant un restaurant pour de la nourriture gratuite.

La solidarité communautaire comme rampe de sécurité

En temps de guerre, les expressions de solidarité et les initiatives caritatives revêtent une importance capitale, selon Fadhl al-Thobhani, professeur de sociologie à l’Université de Taïz.

« Les riches doivent aider les nécessiteux pendant la guerre, faute de quoi le nombre de personnes qui mourront de faim atteindra des sommets inimaginables », a-t-il déclaré à MEE.

« Les Yéménites sont sensibles aux souffrances des nécessiteux, a-t-il ajouté. La solidarité communautaire empêche également de nombreuses personnes de rejoindre les combats ou de se livrer à des comportements répréhensibles, tels que le vol. »

« Il existe une solidarité communautaire à Sanaa, ce qui est un trait positif du peuple yéménite »

– Oum Mohammed, déplacée originaire de Hodeida

Abdel Rahim Mohammed a également reconnu le rôle essentiel de ces actions caritatives pour maintenir en vie les Yéménites les plus vulnérables.

« Je remercie tous les restaurants qui aident les personnes dans le besoin, car ils jouent un rôle majeur en aidant de nombreuses familles, mais je ne veux pas recevoir de la nourriture gratuite indéfiniment », a-t-il déclaré, avant d’ajouter que son fils Khaled, âgé de 15 ans, serait bientôt en mesure de chercher du travail pour aider à subvenir aux besoins de la famille. « Je suis sûr que Dieu ne nous oubliera pas dans cette guerre. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.