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Sans laisser de traces : les disparus du Sinaï

Un avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme basé dans le Sinaï a évoqué pour MEE des cas de disparitions de civils, peu avant d’être lui-même arrêté
Un homme passe en moto devant un mur détruit par une attaque de l’armée égyptienne dans la ville de Cheikh Zouweid, dans le Sinaï Nord (AFP)

LE CAIRE – Ahmed Gamal raconte qu’il a commencé à apporter son soutien aux détenus et à leurs familles en octobre 2013, après que deux de ses oncles ont été arrêtés et emprisonnés dans la prison militaire ultra-sécurisée d’al-Azouly, à Ismaïlia, dans le nord-est de l’Égypte.

Située à environ 75 km au sud de Port-Saïd, cette ville connue en Égypte comme « la ville de la beauté et de l’enchantement » est également la principale destination des personnes arrêtées et disparues dans la région agitée du Sinaï Nord.

« Lors de ma première visite au tribunal militaire d’al-Galaa, à Ismaïlia, mes oncles et quelques autres détenus dans la salle de visite m’ont remis des morceaux de carton sur lesquels des numéros de téléphone étaient gravés », a déclaré l’avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme, qui s’est adressé à MEE sous un autre nom pour des raisons de sécurité.

« Je précise que ces numéros étaient gravés, car il n’y a pas de stylos pour écrire dans [la prison], bien entendu. »

Cette visite allait pousser Gamal à embarquer pour un voyage qui l’a finalement conduit à son arrestation et à son incarcération cette semaine. On ne sait pas quand il sera libéré, ni s’il le sera un jour.

Des prières au téléphone

Dans la prison, les oncles de Gamal l’ont exhorté à faire sortir ces numéros clandestinement et à commencer à appeler.

Le jeune homme ne savait pas vraiment à qui les numéros appartenaient, ni ce à quoi il devait s’attendre une fois qu’il aurait réussi à joindre ces personnes. Mais lorsqu’il les a contactées, il a subi un vrai choc.

Les numéros appartenaient à des familles d’hommes victimes d’une disparition forcée et transférés à la prison d’al-Azouly. Dans de nombreux cas, les familles n’avaient aucune idée de ce qui était arrivé à leurs proches. Ils n’avaient pas la certitude que les autorités les avaient emmenés et n’avaient aucune idée de l’endroit où ils étaient détenus.

« Je pensais que c’était normal jusqu’à ce que j’appelle les familles : mes interlocuteurs ont alors commencé à pleurer et à prier pour moi au téléphone », a raconté Gamal à MEE avant son arrestation survenue mardi. « Depuis lors, ils appellent souvent pour poser des questions au sujet de leurs proches emprisonnés. »

Les disparitions forcées, lors desquelles les victimes sont enlevées à leur domicile ou à leur lieu de travail, ou tout simplement prises dans la rue, sont devenues plus fréquentes en Égypte au cours des dernières années.

Selon Human Rights Watch (HRW), des dizaines de personnes ont été enlevées de cette manière alors que leur détention ne fait état d’aucun enregistrement dans les commissariats de police ou les prisons. Le chiffre réel pourrait cependant être beaucoup plus élevé, surtout lorsque la péninsule du Sinaï est prise en compte. Les régions septentrionales du Sinaï étant sous régime militaire depuis l’année dernière, il est ainsi très difficile de récolter des données sur ces abus.

Des représentants du ministère de l’Intérieur (et du ministère des Affaires étrangères) du pays ont précédemment rejeté les allégations de disparitions forcées et ont affirmé arrêter des personnes seulement lorsqu’une décision de justice l’oblige.

Enlevés par l’armée

Diverses sources connaissant la situation ont indiqué à Middle East Eye que les disparitions forcées et les arrestations arbitraires constituent les principales menaces qui pèsent actuellement sur les habitants du Sinaï Nord, surtout lors de leurs trajets entre les villes ou de leur sortie du gouvernorat.

Gamal a expliqué que les victimes de disparitions forcées ont tendance à être « enlevées arbitrairement, habituellement sur leur chemin vers leurs terres, un magasin ou leur lieu de travail, au moment où ils passent devant des bâtiments ou des installations militaires [...] Ils sont mis en prison sans être traduits en justice ».

« C’est un processus d’"investigations" [...]. Lorsque les investigations sont terminées, les victimes sont tout simplement déposées à la porte et peuvent sortir [de prison] », a-t-il ajouté.

Dans certains cas, lorsque les autorités décident de persévérer, l’affaire est renvoyée devant les tribunaux du Caire, mais Gamal a insisté sur le fait que « toutes [ces] affaires sont montées de toutes pièces, sans exception ».

Selon un rapport d’Amnesty International daté de 2014-2015, un grand nombre de détenus victimes de disparition forcée ont été maintenus en détention secrète dans la prison d’al-Azouly, située dans le camp militaire d’al-Galaa, à Ismaïlia.

« Nous sommes enterrés vivants »

« Ce [lieu] est un cimetière où nous sommes enterrés vivants », a confié un des membres de la famille de Gamal, qui a été détenu sans être victime de disparition forcée.

Les détenus ayant subi une disparition forcée étaient tous détenus « sans reconnaissance officielle et s’étaient vu refuser tout contact avec des avocats ou leur famille », a-t-il expliqué.

Dans ce camp militaire, il n’y a pas de surveillance judiciaire et les gens sont soumis à « des actes de torture et d’autres formes de mauvais traitements infligés par des agents du renseignement militaire et de l’Agence de sécurité nationale (NSA) qui [cherchent] à leur extorquer des "aveux" », a indiqué le rapport d’Amnesty.

« Les gens se font arrêter chez eux par les forces militaires », a expliqué Ali Abdel-Aty, un autre jeune avocat spécialisé dans la défense des droits de l’homme basé dans le Sinaï, qui a également parlé à MEE sous un pseudonyme. Le père d’Abdel-Aty est lui aussi emprisonné depuis septembre 2013 ; il a d’abord été emmené à al-Azouly. Il se trouve aujourd’hui dans la prison centrale d’el-Arich, mais sa santé se détériore et les demandes formulées par Abdel-Aty pour que son père soit transféré dans un hôpital militaire ont été ignorées.

La présence militaire dans le Sinaï Nord est si forte que « la police n’y fait évidemment rien d’autre que des contrôles de permis ».

« Ils sont emmenés soit directement à la prison militaire d’al-Azouly, soit dans la base militaire de la brigade 101 dans le Sinaï, a expliqué Abdel-Aty. S’ils ne se font pas tuer dans la brigade 101, ils sont emmenés dans la prison militaire d’al-Azouly », a-t-il ajouté.

Alors que la plupart des victimes de disparition forcée sont portées disparues pour des périodes allant d’un mois à un an, certaines ont disparu jusqu’à deux ans sans laisser de trace juridique. Comme l’affaire n’existe pas officiellement, il n’y a aucun recours juridique pour savoir où se trouve un proche, pourquoi il est détenu et comment le faire libérer.

« Bien sûr, la plupart des familles ont trop peur de poser des questions à leur sujet », a expliqué Abdel-Aty, avant d’ajouter que les proches des disparus ont peur de subir le même sort s’ils posent des questions. Au lieu de cela, « ils préfèrent garder le silence jusqu’à ce que les disparus soient libérés ou jusqu’à ce qu’ils finissent par comparaître devant un tribunal », explique-t-il.

« Il y a trois semaines, j’ai appelé une femme dont le mari a disparu depuis le 28 juin 2013. Elle a envoyé un télégramme au procureur général puis, il y a quatre mois, son père a également disparu », a raconté Gamal.

Il rappelle également l’histoire de Mahmoud Shurab, un employé de restaurant de 19 ans qui a été enlevé et accusé de l’espionnage d’un poste de contrôle militaire, une charge souvent inventée dans le Sinaï Nord.

« Ils accusent Shurab d’être un takfiri qui aurait attaqué des installations des services de la police et de l’armée depuis 2011 [...] Shurab a l’air d’un enfant. La dernière fois que son frère lui a demandé s’il voulait quelque chose, Shurab a répondu qu’il voulait des graines [pour manger] », a raconté Gamal pour souligner le caractère arbitraire des arrestations.

Il existe beaucoup de cas de ce type, a rappelé Gamal.

Par exemple, un homme a été emmené alors qu’il rentrait du travail et a plus tard été accusé d’avoir attaqué un poste de contrôle dans une autre zone. Certaines histoires sont encore plus extrêmes : « la chose la plus étrange que j’ai entendue » est l’histoire d’un homme qui est aujourd’hui détenu à al-Azouly, a confié Gamal.

« Jeté de l’hélicoptère »

Gamal affirme que cet homme a été arrêté avec un ami alors qu’ils passaient devant un établissement militaire. Il a ensuite affirmé que les officiers militaires l’ont emmené en hélicoptère, et que lorsqu’ils ont eu pris suffisamment d’altitude, ils ont jeté l’un des hommes en plein vol.

« Il en est mort évidemment, et l’autre homme a été transporté à al-Azouly », a précisé Gamal. Il a ajouté que cette histoire lui a été racontée par l’homme qui a survécu et qui a été libéré plus tard.

Il est impossible de vérifier ces affirmations de façon indépendante, alors qu’il n’y a quasiment pas de journalistes étrangers, d’ONG ou de groupes de surveillance indépendants qui soient en mesure d’opérer dans la zone.

Gamal a cependant indiqué que cet acte rappelait les « vols de la mort » pratiqués dans les années 1970 en Argentine, lors desquels les disparus étaient jetés à la mer depuis un hélicoptère.

Dans une déclaration datée du 20 juillet, HRW décrit l’histoire de Sabry al-Ghoul, un activiste d’el-Arich de 45 ans arrêté une première fois le 20 mai et relâché six jours plus tard, puis arrêté à nouveau chez lui par des officiers de l’armée.

Un porte-parole militaire a affirmé sur Facebook que Ghoul était un suspect « particulièrement important » sur une liste de personnes recherchées tenue par l’armée, et « un leader du groupe terroriste de la Confrérie », en référence aux Frères musulmans, désormais interdits.

On ignore si cela signifie que l’armée admet sa détention avant le 2 juin. Toujours est-il que quelques heures après la publication de ce message sur Facebook, le corps sans vie de Sabry al-Ghoul a été envoyé à l’hôpital d’el-Arich. Ses proches ont indiqué que son corps présentait des contusions sur le bassin et la poitrine, ainsi que des « points rouges derrière les oreilles ».

Dans sa déclaration, HRW affirme que les disparitions forcées représentent « une violation continue qui se poursuit tant que la personne disparue n’est pas retrouvée ».

Les disparitions forcées ont également conduit à des mises à mort à l’intérieur des prisons et à des condamnations à mort en Égypte. Si vous n’êtes pas officiellement disparu, il devient difficile de prouver ce qui vous est arrivé lorsque vous disparaissez pour de bon. Après des mois d’attente, certaines familles ont expliqué avoir eu enfin des informations sur l’endroit où leur proche se trouvait lorsque son nom est apparu dans des affaires de « terrorisme ».

Le 23 juin, le groupe Freedom for the Brave, qui apporte un soutien aux détenus et à leur famille, a écrit dans un communiqué que les noms de 200 victimes de disparition forcée étaient apparus dans une nouvelle affaire contre Ansar Baït al-Maqdis, un groupe militant opérant depuis le Sinaï qui a maintenant fait allégeance au groupe État islamique.

Les familles l’ont appris par un article publié dans le journal privé égyptien Youm7.

Selon Gamal, il n’existe pas d’enquête ni de chiffres officiels indiquant le nombre de disparus dans le Sinaï. Comme la plupart des familles ont peur de parler, et étant donné l’absence de communication entre les personnes affectées, il est difficile d’obtenir des informations à ce sujet.

Si des hommes comme Gamal se retrouvent également derrière les barreaux, recueillir des données sur ce phénomène deviendra encore plus difficile. Comme il l’a dit lui-même avant son arrestation, « ils [les disparus] sont nombreux ».

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.