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Solenne Jouanneau : la structuration de l’imamat en France est « contreproductive »

La sociologue Solenne Jouanneau, qui a enquêté sur l’univers de l’imamat et de l’islam en France, explique à MEE comment l'encadrement du culte musulman par l’État français est non seulement inefficace, mais également contraire aux principes de la laïcité et de l’égalité entre les citoyens
Vignette de la BD La petite mosquée dans la cité représentant la prière collective dans une mosquée (avec l’aimable autorisation de Solenne Jouanneau)

Accusés d’être des vecteurs du communautarisme, de l’intégrisme voire même du djihadisme, ou à l’inverse loués pour leur modération, leur loyauté au pays d’accueil et leurs prêches contre le terrorisme, les imams de France ne cessent de susciter l’intérêt des pouvoirs publics, qui leur prêtent une grande autorité auprès de leurs ouailles.

Mais comment devient-on imam ? De quel pouvoir d’influence disposent réellement ces hommes qui donnent le sermon du vendredi et guident les prières ? Comment l’État français cherche-t-il à encadrer leur rôle ? C’est à ces questions que la sociologue Solenne Jouanneau répond dans une interview accordée à MEE.

Fruit de plus de dix ans d’enquête auprès d’imams, de fidèles et du ministère de l’Intérieur en France, son étude, Les Imams en France : une autorité religieuse sous contrôle, a récemment été adaptée en une BD, La petite mosquée dans la cité, qui met en scène l’ordinaire de la vie d’une mosquée, le rôle de l’imam, mais aussi les difficultés que rencontrent les fidèles pour organiser le culte musulman dans l’Hexagone.

Plongée dans l’univers de l’imamat en France, entre « bénévolat » communautaire et encadrement par l’État.

MEE : En France, l’imamat ne se limite pas seulement à l’exercice rituel. Quelles sont ses différentes facettes ?

Solenne Jouanneau : Dans la plupart des pays majoritairement musulmans, les imams occupent une position relativement subalterne dans la hiérarchie (symbolique) des clercs islamiques. En France, les imams occupent au contraire une position d’autant plus importante que le savoir islamique constitue une denrée rare dans notre pays.

Le savoir religieux qui est exigé des imams par les responsables associatifs et les fidèles est parfois plus bas en France que dans le monde arabo-musulman

Certes, les musulmans français peuvent se référer aux avis religieux des savants du monde musulman. Mais l’imam demeure le seul clerc de proximité et joue à ce titre un rôle essentiel. Non seulement, il est directement accessible, mais il est aussi plus en prise avec les questionnements ou les contraintes qui s’imposent aux musulmans hexagonaux dans leur existence quotidienne.

Pour autant, le savoir religieux qui est exigé des imams par les responsables associatifs et les fidèles est parfois plus bas en France que dans le monde arabo-musulman. Cette situation est parfois dénoncée par les autorités françaises, certains États d’émigration de musulmans ou les fédérations musulmanes d’ampleur nationale qui tentent de représenter le culte musulman au sein de l’espace national français.

Vignette de la BD La petite mosquée dans la cité représentant une discussion spirituelle entre un imam et des fidèles (avec l’aimable autorisation de Solenne Jouanneau)

Il ne faut cependant pas oublier que la grande majorité des mosquées et des salles de prières qui se sont créées en France sont nées de la mobilisation de travailleurs et d’étudiants immigrés à compter des années 1970-1980. D’ailleurs, les communautés de fidèles demeurent très attachées à la possibilité de désigner elles-mêmes la personne qui sera en charge du rôle d’imam.

MEE : Avez-vous observé une différence entre les imams qui ont grandi en France et ceux venus de l’étranger ?

SJ : Les imams nés et socialisés en France sont encore très minoritaires en France. Au cours de mon enquête, je n’ai rencontré qu’un seul imam ayant véritablement grandi en France. Cela est dû au fait que la plupart des imams qui officient en France arrivent en métropole à l’âge adulte.

Selon les estimations produites par le ministère de l’Intérieur au début des années 2000, la très grande majorité des imams sont des immigrés et 80 % sont étrangers (30 % de Marocains, 20 % d’Algériens, 13,5 % de Turcs, 5 % de Tunisiens et 5 % d’Africains subsahariens), tandis que les 20 % restant étaient, pour l’essentiel, des étrangers naturalisés français.

À ma connaissance, on ne dispose pas de données statistiques récentes. Le nombre d’imams ayant grandi au sein de la société française a sans doute légèrement augmenté, mais je doute que la proportion se soit inversée en seulement une dizaine d’années.

Les imams nés et socialisés en France sont encore très minoritaires en France. Au cours de mon enquête, je n’ai rencontré qu’un seul imam ayant véritablement grandi en France

Cette situation est principalement due au fait que l’apparition et la structuration du culte musulman sur le territoire français sont indissociables des processus migratoires, sociaux et politiques qui ont conduit à l’installation et à l’enracinement de plusieurs générations d’étrangers de confession musulmane, originaires – pour une large partie d’entre eux – des anciennes colonies françaises.

Vignette de la BD La petite mosquée dans la cité représentant la préparation pour la prière collective guidée par un imam (avec l’aimable autorisation de Solenne Jouanneau)

Cela ne signifie pas pour autant que les imams soient forcément en décalage avec leurs fidèles et ce qu’ils vivent. En effet, à l’exception des imams très récemment arrivés en France ou des imams ayant immigré sur le tard (après 50 ans et souvent rémunérés par l’Algérie ou la Turquie), la plupart des imams rencontrés dans le cadre de mon enquête, surtout lorsqu’ils gagnent leur vie dans un autre domaine que le secteur religieux, sont en contact direct avec la société française.

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Comme les fidèles auxquels ils s’adressent, ils sont quotidiennement amenés à réfléchir sur le processus d’adaptation, voire d’acculturation, qui accompagne nécessairement toute immigration durable. Comme eux, ils s’interrogent sur ce que signifie être musulman dans un pays comme la France.

MEE : Souvent, on octroie aux imams un pouvoir d’influence, voire de contrôle, sur les fidèles. Est-ce le cas ?

SJ : Le positionnement des pouvoirs publics et des médias vis-à-vis des imams en France repose sur un postulat partiellement infondé. En effet, l’intérêt que les agents du ministère de l’Intérieur portent aux imams repose sur l’idée que ceux-ci seraient en mesure d’exercer une autorité suffisamment forte sur leurs fidèles pour influencer leur pratique quotidienne et leurs représentations politiques.

Or, ce que j’essaie de montrer dans mes travaux, c’est que les imams sont en réalité très dépendants des communautés de fidèles qui leur accordent le droit de parler au nom de l’islam.

Ce que montre le terrain c’est que les prescriptions émises par les imams n’ont jamais autant de chance d’être suivies que lorsqu’elles vont dans le sens des prédispositions des membres des groupements auxquels ils s’adressent

En effet, les fidèles attendent de leurs imams qu’ils les aident à définir ce que serait ou devrait être le bon comportement d’un musulman au sein de la société française. Mais cela ne signifie pas qu’ils obéissent nécessairement et aveuglément à leurs prescriptions. Ce n’est pas parce que l’on reconnaît la pertinence d’une prescription qu’on y obéit. De même, ce n’est pas parce que l’on ne manifeste pas publiquement son désaccord avec les propos de l’imam que l’on y adhère.

Enfin, ce que montre le terrain c’est que les prescriptions émises par les imams n’ont jamais autant de chance d’être suivies que lorsqu’elles vont dans le sens des prédispositions des membres des groupements auxquels ils s’adressent.

Vignette de la BD La petite mosquée dans la cité représentant un personnage de la BD qui vient juste de retrouver du travail mais doute de son caractère licite (avec l’aimable autorisation de Solenne Jouanneau)

À l’inverse, il est, la plupart du temps, impossible à un imam d’imposer un point de vue allant trop visiblement à l’encontre des convictions ou du sens pratique de ses fidèles. Pour être populaire, l’imam doit parvenir à trouver un point d’équilibre entre les différentes lignes de clivage qui traversent sa communauté de fidèles, afin de ne pas s’aliéner la reconnaissance des uns en accédant aux demandes des autres.

MEE : Vous parlez de processus de professionnalisation des imams. Y a-t-il en France des écoles pour former les imams ? Finalement, comment devient-on imam ?

SJ : Si je parle d’un processus de professionnalisation des imams, c’est parce que près de la moitié des imams qui officient en France sont des bénévoles. Et cette situation ne s’explique pas uniquement par l’incapacité financière des associations qui gèrent les salles de prières et prennent en charge le salaire des imams.

Elle découle aussi du fait que, loin d’être définie comme une profession à part entière dans toutes les mosquées de l’Hexagone, le rôle d’imam se conçoit souvent comme une forme de militantisme religieux qui, pour être légitime, ne doit pas constituer une source de revenus. D’ailleurs, le débat récurrent que soulève en France la « formation des imams » est moins le fait des associations islamiques et des fidèles musulmans que celui des responsables politiques.

Les fidèles attendent de leurs imams qu’ils les aident à définir ce que serait ou devrait être le bon comportement d’un musulman au sein de la société française

La montée en puissance de l’islam politique oppositionnel et ses retombées sur le territoire métropolitain [attentats du RER B de 1995 revendiqué par le Groupe islamique armé (GIA) algérien] va convaincre les ministres de l’Intérieur et leurs conseillers de faire de la représentation et de l’organisation du culte musulman en France un « problème public » nécessitant l’intervention de l’État.

Les agents de l’Intérieur ont alors travaillé à favoriser l’émergence d’une instance capable de représenter le culte musulman avec laquelle l’État pourrait dialoguer en vue d’assurer une coordination minimum des associations islamiques assurant l’exercice public du culte musulman sur le plan local, mais aussi afin de garantir le principe d’égalités des cultes (en matière d’aumônerie, d’accès au service public télévisuel, etc.).

Vignette de la BD La petite mosquée dans la cité illustrant des problèmes que peuvent rencontrer des fidèles pour obtenir un espace de prière (avec l’aimable autorisation de Solenne Jouanneau)

Or, comme en témoignent les archives du ministère de l’Intérieur sur lesquelles j’ai travaillées, les différentes tentatives initiées par l’Intérieur pour impulser la création d’une représentation centralisée du culte musulman se sont systématiquement accompagnées d’une réflexion sur la manière d’influencer le profil des imams officiant sur le territoire hexagonal.

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En effet, il existe une croyance très forte au sein des agents de l’État français selon laquelle il est nécessaire d’appréhender les imams à la fois comme une source des problèmes supposément posés par la religion musulmane en France (dépendance à l’étranger, risque de diffusion de l’intégrisme ou du fondamentalisme, éclatement de l’autorité religieuse du fait de sa trop faible institutionnalisation, etc.), mais aussi comme un possible levier de résolution de ces problèmes, pour peu que les imams officiant en France assurent la diffusion d’un islam plus « libéral », « moderne » et « adapté » à la société hexagonale. 

Or, cette idée que les imams auraient la capacité de favoriser ou au contraire de freiner le développement d’un « islam à la française » a peu à peu convaincu les agents du ministère de l’Intérieur qu’il était de leur responsabilité d’encadrer, voire de peser, sur le profil des « ministres du culte » musulmans officiant en France.

Vignette de la BD La petite mosquée dans la cité représentant une scène du quotidien pour un imam (avec l’aimable autorisation de Solenne Jouanneau)

La loi du 9 décembre 1905, dite loi de séparation des Églises et de l’État, et sa jurisprudence ne laissent cependant qu’une marge de manœuvre relativement réduite aux pouvoirs publics, la laïcité à la française ayant défini la sélection des clercs comme une compétence exclusive des groupements religieux.

De ce fait, les pouvoirs publics ne peuvent agir qu’à la marge sur le profil des ministres du culte musulman officiant sur le territoire français. À court terme, ils le font en instrumentalisant le droit au séjour, profitant du fait que la grande majorité des imams ne disposent pas pour le moment de la nationalité française.

Ils s’appuient aussi sur les États de certains pays d’émigration, comme l’Algérie et la Turquie, en favorisant depuis la fin des années 1980 la venue en France d’imams-fonctionnaires étrangers sélectionnés, rémunérés et encadrés par les ministères des Affaires religieuses de ces pays.

La montée en puissance de l’islam politique oppositionnel et ses retombées sur le territoire métropolitain […] va convaincre les ministres de l’Intérieur et leurs conseillers de faire de la représentation et de l’organisation du culte musulman en France un « problème public » nécessitant l’intervention de l’État

À long terme, les ministres de l’Intérieur français et leurs conseillers espèrent aussi influer sur le profil des imams hexagonaux en encourageant la création de formations d’imams. Leur objectif est de s’appuyer sur certains acteurs musulmans en France et/ou à l’étranger pour créer des espaces d’ajustement de la rationalité religieuse islamique à la rationalité étatique de la France.

Autrement dit, de créer des formations qui feraient la promotion de représentations et de pratiques religieuses compatibles avec les attentes de l’État en matière de pratiques et de représentations religieuse. Parce que la laïcité en France, ce n’est pas que la séparation de la sphère étatique et de la sphère religieuse. C’est aussi la soumission de la sphère religieuse à la rationalité de l’État. Plus globalement, chez les agents de l’État, promouvoir et orienter la création d’instituts de formation au rôle ou au « métier » d’imam relève aussi d’une volonté de participer à la définition du droit d’entrée dans l’imamat. Autrement dit, il s’agit de faire de l’institution scolaire le principal moyen d’accéder à l’imamat.
 
MEE : Pourquoi l’organisation de l’islam en France pose-t-elle un problème ?
 
SJ : Depuis la fin des années 1980, l’islam en France fait l’objet d’un traitement différencié et, par certains aspects, discriminatoire. Ce traitement alimente le sentiment d’injustice d’une partie de la population française.

Les musulmans qui résident sur le territoire français ne sont pas naïfs. Ils voient bien que le projet des pouvoirs publics de favoriser l’émergence d’un « islam à la française » ne consiste pas uniquement à garantir l’égalité religieuse sur l’ensemble de notre territoire en accompagnant les associations islamiques dans l’amélioration des conditions d’exercice du culte musulman en France. Ils voient bien que l’ambition de l’État français est aussi d’assurer l’encadrement d’une religion qui, dans un contexte international marqué par le terrorisme et les conflits, suscite de fortes inquiétudes.

Depuis la fin des années 1980, l’islam en France fait l’objet d’un traitement différencié et, par certains aspects, discriminatoire. Ce traitement alimente le sentiment d’injustice d’une partie de la population française

À titre personnel, je suis convaincue que l’implication de l’État français dans la structuration du culte musulman est non seulement inefficace mais contre-productive, comme d’ailleurs les lois qui, comme la loi de 2004 sur le voile [interdisant les signes religieux à l’école], contribuent à changer le sens initial de la laïcité à la française.

Historiquement, en France, la laïcité est une laïcité d’inclusion, pas d’exclusion. Cette tentation des agents de l’État de peser sur la structuration du culte musulman est sécuritaire. Mais elle est aussi pratique, au sens où l’État souhaite disposer d’un interlocuteur officiel.

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Ce besoin trouve sa source dans l’Histoire de France. En effet, si les relations de l’État français aux autres cultes présents sur son territoire sont plus simples, c’est que leurs modalités d’organisation ont, en partie, été déterminées par les pouvoirs publics à la période concordataire [le concordat est le régime organisant les rapports entre les différentes religions et l’État en France]. Avant la séparation des Églises et de l’État, les gouvernants français ont ainsi favorisé la centralisation des autorités religieuses, même lorsque cette tradition n’existait pas (comme dans le cas du judaïsme et du protestantisme).

Vignette de la BD La petite mosquée dans la cité représentant une manifestation contre la construction d’une mosquée (avec l’aimable autorisation de Solenne Jouanneau)

Or, la tentation des ministres de l’Intérieur français depuis la seconde moitié des années 1980 est précisément de favoriser la structuration du culte musulman sur le modèle des anciens cultes concordataires, alors même que la loi [de 1905 sur la laïcité] ne leur permet pas de le faire. Cela les amène à adopter des pratiques de contournement du principe de la laïcité qui, d’une part, contribuent à rendre leur action peu efficace et, de l’autre – ce qui est plus grave à mon sens –, mettent en danger le principe d’égalité entre les citoyens.

Il me semble que les fidèles et les institutions musulmanes doivent être traités selon les mêmes règles que les autres et qu’il leur revient de s’organiser comme ils le souhaitent dans le cadre que nous fixe la loi. Par exemple, la loi de 1905 n’oblige pas les cultes à se doter d’une instance de représentation centralisée.

MEE : Vous soulignez dans votre enquête que les imams ne sont pas comme les curés des catholiques. Quelle est la différence ?

SJ : Si les imams ne sont pas comme les curés des catholiques, c’est qu’ils ne sont pas formés, ordonnés, rémunérés par une institution ecclésiale unique. À la différence des prêtres, ils ne forment pas un clergé. Ils ne dépendent pas d’une autorité centralisée monopolisant la vérité de la doctrine islamique.

L’islam est une religion du sacerdoce universel. Il n’y a pas de nette dichotomie entre prêtres et laïcs. Dans la doctrine musulmane, l’autorité religieuse est avant tout définie comme une capacité divine. Dieu communique aux hommes ses commandements, pas son pouvoir.

Dire que l’islam est une religion sans Église et sans clergé ne signifie pas absence d’institutions ou de clercs

Dans les pays où la communauté musulmane est importante, comme en France, cette croyance favorise sans aucun doute un processus d’éclatement de l’autorité et de la légitimité religieuse islamique. Finalement, quand l’autorité n’appartient à personne en particulier, potentiellement elle est susceptible d’être revendiquée par tout le monde.

Dans certains pays musulmans, les régimes en place ont essayé (souvent sans grand succès d’ailleurs) de juguler ce phénomène en fonctionnarisant les imams (en Algérie et en Turquie par exemple) ou en régulant l’accès au minbar [chaire d’où l’imam fait son prêche] (comme au Maroc).

En France, cela n’était pas envisageable puisque l’État est laïc. Mais dire que l’islam est une religion sans Église et sans clergé ne signifie pas absence d’institutions ou de clercs. Comme dans les autres religions, la transmission des croyances et des pratiques islamiques repose sur la mobilisation d’acteurs spécialisés (savants, juristes, muftis, imams, etc.).

Vignette de la BD La petite mosquée dans la cité représentant l'imam qui se prépare à faire l'appel à la prière (avec l’aimable autorisation de Solenne Jouanneau)

Les 2500 mosquées ou salles de prières que compte aujourd’hui la France ne sont donc pas que des bâtiments. Elles sont aussi des structures autour desquelles se forment des communautés de fidèles. Au sein de ces groupements religieux, les imams participent à la diffusion et à l’encadrement des croyances et des pratiques dites islamiques.

MEE : En tant que femme, occidentale et non-musulmane, avez-vous rencontré de l’hostilité, du rejet ou du sexisme dans les mosquées que vous avez visitées ou auprès des imams que vous avez interviewés ?

SJ : J’ai commencé à travailler sur la question des imams au tout début des années 2000 à l’occasion de mon master de sociologie. À l’époque, quand j’ai soumis mon sujet, on m’avait dit que c’était une bonne idée mais certains de mes professeurs doutaient de la faisabilité de l’enquête précisément pour les raisons que vous évoquez.

Je crois que la démarche qui était la mienne, consistant à les interroger sans préjugés sur la manière dont ils étaient devenus imams en France et la manière dont ils occupaient cette tâche, à une époque où ils faisaient l’objet d’une importante stigmatisation médiatique, leur a plu

En réalité, j’ai la plupart du temps été très chaleureusement accueillie par les imams et les responsables associatifs que j’ai sollicités. Je crois que la démarche qui était la mienne, consistant à les interroger sans préjugés sur la manière dont ils étaient devenus imams en France et la manière dont ils occupaient cette tâche, à une époque où ils faisaient l’objet d’une importante stigmatisation médiatique, leur a plu. Sans doute y ont-ils vu la possibilité de faire entendre leurs voix.

MEE : Présenter une enquête sociologique en format BD est peu commun. Pourquoi ce choix ?

SJ : La collection SocioRam, des éditions Casterman, dirigée par Lisa Mandel [bédéiste] et Yasmine Bouaaga [sociologue au CNRS] existe depuis maintenant plusieurs années. Le principe est de permettre la rencontre de sociologues et d’auteurs de BD afin de favoriser la diffusion de certaines enquêtes sociologiques.

Quand Lisa et Yasmine m’ont proposé l’aventure, j’ai tout de suite accepté, car j’y voyais une possibilité de lutter contre l’islamophobie ambiante en déconstruisant certains stéréotypes sur les imams.

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Travailler avec Kim Consigny, la très talentueuse dessinatrice qui a relevé le challenge d’adapter cette recherche, a ensuite été une expérience très stimulante. Nous avons travaillé ensemble à transformer l’enquête en fiction en écrivant un synopsis. Moi, ce qui m’a beaucoup fascinée, c’est la facilité avec laquelle Kim arrive, par le dessin, à rendre immédiatement compréhensible des choses que j’ai parfois eu beaucoup de difficultés à décrire d’un point de vue analytique.

Notre ambition était de faire une BD à la fois drôle et touchante, qui décrit l’ordinaire de la vie d’une mosquée, le rôle qu’y joue l’imam, mais aussi les difficultés que rencontrent les personnes qui tentent d’organiser le culte musulman en France.