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Sommet de l’OPEP : l’Arabie saoudite entre le marteau et l’enclume après la sortie du Qatar

L’annonce surprise de Doha a mis le royaume, déjà sous pression, dans une position délicate alors que ce dernier aspire à réduire la production de pétrole
Le président russe Vladimir Poutine et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane assistent au G20 la semaine dernière (AFP)

L’Arabie saoudite était déjà en train de préparer un ensemble de pressions économiques et diplomatiques avant la réunion de ce jeudi de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP). À présent, la décision surprise du Qatar de quitter l’OPEP a remis en question une réunion clé pour le royaume.

Le plan pour Vienne semblait clair : l’Arabie saoudite devait mobiliser ses alliés dans le cartel dans le but de réduire la production de pétrole et d’augmenter les prix. Trois jours seulement avant ce sommet critique, le Qatar a annoncé son départ de l’organisation à compter de janvier 2019.

« Il semblerait que le Qatar tente de montrer que l’OPEP est de l’histoire ancienne, portant peut-être un coup dur à l’Arabie saoudite qui peine encore à faire face au meurtre de Khashoggi »

- Michele Dunne, Rafik Hariri Center for the Middle East au sein de l’Atlantic Council

Le ministre de l’Énergie du Qatar, Saad Sherida al-Kaabi, a déclaré que cette décision était « purement technique » et reposait sur la volonté du Qatar d’augmenter sa propre production de pétrole. Néanmoins, c’est la première fois qu’un État du golfe Persique quitte l’OPEP depuis sa fondation en 1960 et le moment de ce départ n’est pas anodin, ce qui n’est pas passé inaperçu.

Les observateurs ont indiqué que cette décision visait clairement à envoyer un message à l’Arabie saoudite, aux prises avec un conflit diplomatique avec le Qatar depuis l’annonce du blocus de la péninsule en juin 2017.

« Il semblerait que le Qatar tente de montrer que l’OPEP est de l’histoire ancienne, portant peut-être un coup dur à l’Arabie saoudite qui peine encore à faire face au meurtre de Khashoggi », a déclaré Michele Dunne, directrice fondatrice du Rafik Hariri Center for the Middle East de l’Atlantic Council et ancienne diplomate américaine.

Lors de la réunion de ce jeudi à Vienne, à laquelle le Qatar compte toujours participer, les membres du cartel ainsi que d’autres grands producteurs, dont la Russie et le Kazakhstan, se rencontreront pour faire face à un effondrement des cours mondiaux du pétrole qui a vu la valeur du baril chuter à environ 60 dollars.

En juin, sous la pression des États-Unis, l’OPEP avait décidé d’augmenter la production de pétrole afin de faire baisser les prix internationaux du pétrole, qui ont chuté sous la barre des 50 dollars le baril à la fin du mois de novembre. Toutefois, à long terme, l’Arabie saoudite exige que les prix du pétrole restent au-dessus de 73 dollars le baril pour soutenir son budget national. Le royaume et d’autres États pétroliers du golfe Persique veulent maintenant réduire leur production de pétrole afin de faire remonter les prix.

De gros enjeux

Les résultats de la réunion de l’OPEP de ce jeudi auront des effets majeurs sur les cours du pétrole et sur l’économie mondiale.

Alors que les prix du pétrole ont baissé, les réserves officielles de change de l’Arabie saoudite sont passées de près de 750 milliards de dollars en juin 2014 à un peu plus de 500 milliards de dollars aujourd’hui. Le ministre saoudien de l’Énergie, Khaled al-Faleh, a déclaré que le royaume se rendrait jeudi à la réunion dans le but de conclure un nouvel accord permettant de contrôler plus étroitement les prix.

« Nous voulons signer un nouvel accord de coopération à durée indéterminée… de coordination régulière et de partage d’informations sur nos opinions sur le marché », a déclaré al-Faleh dans un entretien avec l’agence de presse russe TASS.

Le ministre saoudien de l’Énergie, Khaled al-Faleh, s’exprimant au sommet de l’OPEP l’année dernière (AFP)

Si le plan saoudien échouait et qu’aucune mesure de réduction de la production n’était adoptée, les prix du pétrole devraient continuer à baisser, ce qui mettrait à rude épreuve les budgets des principaux États pétroliers, notamment l’Arabie saoudite.

Toutefois, si Mohammed ben Salmane (MBS) est en mesure de négocier une réduction de la production de pétrole, les prix vont probablement augmenter de manière parallèle à la santé du budget du gouvernement saoudien.

Une troisième issue pourrait être une fin incertaine ou ambiguë du sommet. Les membres de l’OPEP pourraient accepter d’appliquer pleinement les quotas de production actuels fixés en 2016.

L’Arabie saoudite et d’autres producteurs de pétrole dépassent actuellement ces niveaux, si bien que le respect des quotas reviendrait à une réduction furtive de la production qui pourrait faire baisser les prix sans attirer les critiques des États-Unis.

Quelle stature diplomatique ?

Pour orchestrer un ralentissement de la production, l’Arabie saoudite aura besoin d’un certain degré de soutien de la Russie, le deuxième producteur mondial.

Avant la rencontre à Vienne, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a rencontré le président russe Vladimir Poutine, en marge du sommet du G20 à Buenos Aires. Les observateurs surveillent désormais les signes pouvant indiquer si la Russie accepte une réduction.

La stature diplomatique internationale de l’Arabie saoudite a été affectée par les révélations sur l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, organisé par des responsables du gouvernement saoudien le 2 octobre au consulat du royaume à Istanbul.

L’incidence de l’affaire Khashoggi sur la capacité de l’Arabie saoudite à mener à bien la politique pétrolière qu’elle souhaite avec ses alliés internationaux demeure une inconnue. L’opinion mondiale a vivement réagi à ce meurtre.

Mardi, après le briefing de Gina Haspel, directrice de la CIA, sur le meurtre de Khashoggi, deux sénateurs républicains américains ont déclaré qu’il était plus que jamais manifeste que MBS avait dirigé l’assassinat.

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De même, ce mercredi, le procureur en chef d’Istanbul a déposé des mandats d’arrestation contre un assistant de haut rang de MBS et le chef-adjoint du service de renseignement étranger, les soupçonnant d’avoir planifié le meurtre de Khashoggi, tandis que la Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme a réclamé une enquête internationale.

Toutefois, selon des observateurs, ces réactions pourraient ne pas aboutir à de réelles pressions.

« Je ne suis pas sûr que les Saoudiens soient dans une position plus faible. Ils ont peut-être été embarrassés, mais pas davantage », estime Michael Young, spécialiste du Moyen-Orient à la Fondation Carnegie pour la paix internationale.

Les États-Unis, principal allié de l’Arabie saoudite sur la scène internationale, ont maintenu leur soutien aux dirigeants saoudiens tout au long de cet épisode.

« En réalité, cet incident a également forcé les États-Unis à adopter une position plus prononcée en faveur du royaume », explique Young à Middle East Eye. « Cela a montré que sous pression, Washington refusait non seulement de sanctionner les Saoudiens, mais s’exprimait également pour défendre MBS. »

« Un cycle de volatilité »

S’il y a eu des tensions entre l’Europe occidentale et le royaume, la Russie semble avoir traité cette affaire comme une occasion de renforcer ses liens avec l’Arabie saoudite.

Les deux pays défendent actuellement leurs parts du marché mondial du pétrole contre l’intrusion des États-Unis consécutive au boom de l’huile de schiste dans l’ouest du Texas, soutenu par des crédits américains bon marché. Cette année, les États-Unis ont dépassé l’Arabie saoudite et la Russie pour la première fois depuis des décennies en tant que premier producteur de pétrole brut au monde. 

Engins de fracturation hydraulique dans un gisement pétrolier en Californie (AFP)

En octobre, les États-Unis, la Russie et l’Arabie saoudite ont tous produit plus de onze millions de barils par jour. En novembre, les Saoudiens ont probablement fait grimper la production à un niveau record.

La volatilité des prix du pétrole reflète un problème fondamental de l’économie internationale qui se répercute dans les politiques pétrolières, selon Helen Thompson, professeure d’économie politique à l’université de Cambridge et auteure de l’ouvrage Oil and the Western Economic Crisis.

« Les enjeux sont très élevés, mais il existe une dynamique déstabilisatrice dans laquelle personne ne peut obtenir tout ce qu’il veut », note Thompson à MEE.

« Les Américains recherchent un pétrole à bas coût, conscients de l’importance de ces prix pour les perspectives électorales des présidents américains, tandis que les producteurs de pétrole ont leurs propres intérêts et doivent s’assurer que leur propre production est viable financièrement. »

« Il en résulte un cycle de volatilité où les prix montent ou descendent très rapidement d’une semaine à l’autre, car il n’y a plus de position qui constitue un compromis ou un prix d’équilibre », a indiqué Thompson.

Sur l’air de la Maison-Blanche

La Maison-Blanche du président Donald Trump est déterminée à résorber les vives turbulences économiques aux États-Unis et à afficher le programme de son administration favorable au milieu des affaires, deux objectifs auxquels des prix du pétrole plus faibles pourraient contribuer, selon Christopher Davidson, chercheur invité à l’université de Leyde, à La Haye (Pays-Bas), et auteur de l’ouvrage After the Sheikhs: The Coming Collapse of the Gulf Monarchies.

« Après l’affaire Khashoggi, ils doivent plus ou moins danser sur l’air de la Maison-Blanche »

– Christopher Davidson, chercheur invité à l’université de Leyde

L’annonce faite par le Qatar a rendu plus difficile les efforts fournis par l’Arabie saoudite pour naviguer entre ses propres intérêts économiques et la politique américaine.

« Le retrait du Qatar de l’OPEP envoie à l’Arabie saoudite un message lui indiquant qu’il n’est pas disposé à contribuer aux dégâts économiques “suicidaires” susceptibles de résulter de la trajectoire actuelle du cartel dirigé par les Saoudiens », souligne Davidson à MEE.

La rencontre de l’OPEP de ce jeudi et le prochain sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG) qui se tiendra plus tard ce mois-ci seront certainement marqués par la décision du Qatar.

La baisse des prix du pétrole dépend en définitive de la volonté de l’Arabie saoudite de continuer à pomper à une cadence inédite.

« Ce n’est pas une grande nouvelle pour l’Arabie saoudite, mais après l’affaire Khashoggi, ils doivent plus ou moins danser sur l’air de la Maison-Blanche », relève Davidson.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.