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Syrie : 73 ONG suspendent leur coopération avec les Nations unies

Plusieurs ONG intervenant en Syrie ont dénoncé ce jeudi dans une lettre adressée à l'ONU « les interférences du gouvernement syrien » et « la complaisance des Nations unies »
Convois humanitaires du Croissant-Rouge syrien (AFP)

Dans une lettre adressée au Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA), 73 ONG ont annoncé ce jeudi qu'elles suspendaient leur coopération avec les Nations unies en Syrie. Elles demandent également une enquête sur la manière dont sont organisés les secours en Syrie, et notamment sur les procédures d'évacuation médicale.

« Il est devenu évident que le gouvernement syrien exerce une influence importante sur le travail des agences de l'ONU basées à Damas de même que sur leurs partenaires », dont le Croissant-Rouge syrien, affirme la lettre.

Parmi ces ONG figurent la Syrian American Medical Society (SAMS) et l'organisation dite « des Casques blancs » qui participe aux secours dans des zones tenues par l'opposition.

Le président de la SAMS, l'organisation qui a conduit la campagne pour l'évacuation des Moaz et Nawras, deux nourrissons siamois, finalement décédés faute d'avoir reçu à temps les papiers de sortie pour être opérés à l'étranger, a déclaré à Middle East Eye que la pression continue du gouvernement syrien a « entâché la réputation des Nations unies en Syrie ». Ahmad Tarakji a souligné : « La coopération des Nations unies avec le gouvernement syrien a dévié de la tâche qui incombe aux agences de l'ONU en Syrie, qui consiste à rester indépendant dans l'approvisionnement de l'aide humanitaire. »

« Être indépendant signifie fournir de l'aide à tous ceux qui en ont besoin sans regarder qui en a besoin. »

Traduction : « Nous suspendons la coopération avec le programme d’échange d’informations des Nations unies. ‘’Nous avons rapporté la mort de 65 personnes des suites de malnutrition dans Madaya, entre novembre 2015 et mai 2016, où les évacuations médicales qui auraient permis de sauver des patients n’étaient pas autorisées’’ »

Les ONG se plaignent en particulier des pressions politiques du régime qui empêchent les humanitaires de secourir efficacement les civils pris au piège dans les villes assiégées en Syrie, comme dans la zone de la Ghouta autour de Damas ou à Madaya.

Fin août, Moaz et Nawras, les frères siamois nés dans la banlieue de Damas qui devaient être évacués à l'étranger pour recevoir des soins d'urgence, sont décédés, le gouvernement syrien n'ayant pas délivré leurs papiers de sortie à temps (SARC)

Selon l'ONU, 600 000 personnes sont ainsi prises au piège et souvent affamées, pour la plupart par les forces gouvernementales. La guerre en Syrie est la plus grave crise humanitaire de ces vingt dernières années. Plus de 18 millions de Syriens sont affectés par cette crise, soit la moitié de la population nationale dont 13,5 millions ont besoin d'une aide humanitaire.

« Nous devons exprimer, écrivent les ONG, notre inquiétude devant la manipulation des efforts humanitaires par les intérêts politiques du gouvernement syrien qui prive d'autres Syriens dans les zones assiégées des services des programmes » humanitaires.

Les ONG annoncent qu'elles suspendent leur participation à un organisme d'échange d'informations sur les opérations humanitaires géré par les Nations unies, « en réponse à l'influence politique du gouvernement syrien et à l'inaction des agences de l'ONU et d’autres acteurs humanitaires basés à Damas ».

La semaine dernière, The Guardian, révélait que l'ONU avait conclu des centaines de contrats valant plusieurs millions de dollars avec des personnalités proches de Bachar al-Assad dans le cadre de programmes d'aides humanitaires. Certains de ces contrats auraient même été conclus en dépit des sanctions prises par l'Union européenne ou les États-Unis à l'encontre de leurs bénéficiaires.

Plus tôt dans l'année, MEE avait révélé que les agences des Nations unies responsables du contrôle et de la livraison de l'aide dans les régions assiégées de Syrie avait accepté de retirer les mots « siège » et « assiégé » d'un document destiné à la collecte de fonds, à la demande du gouvernement syrien.

Les mots « siège » et « assiégé » avaient été remplacés par « zones listées dans les résolutions 2139, 2165 et 2191 », faisant référence aux résolutions prises par le Conseil de sécurité des Nations unies qui permettent aux agences d'aide humanitaire d'avoir accès aux zones assiégées sans l'accord du gouvernement syrien.

Les employés du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU à Damas ont publié le rapport avec les changements exigés par le gouvernement sans l'autorisation des antennes du bureau de coordination en Turquie et en Jordanie, selon le mail associé que MEE a pu se procurer.

Interrogé sur le retraits des mots faisant référence à un siège, le porte-parole de l'OCHA a répondu qu'à cette époque, « le plan de réponse humanitaire en Syrie, comme dans n'importe quel autre pays, est élaboré en concertation avec le gouvernement ».

La suspension de la coopération, précise la lettre, durera tant que l'ONU n'aura pas mis en place « un nouveau mécanisme débarrassé de toute influence politique ».

« Le gouvernement syrien a interféré avec les livraisons de l'aide humanitaire dans de multiples cas », ajoute la lettre. « Cette manipulation délibérée par le gouvernement syrien et la complaisance de la part des Nations unies vont de pair », affirment les ONG.

« La population syrienne n'en souffre que davantage ». En réponse, le porte-parole de l'ONU Stéphane Dujarric a souligné que les Nations unies « travaillent dans un environnement extrêmement difficile » en Syrie et a réaffirmé « l'impartialité » de l'ONU dans les opérations de secours.

« Nous n'avons jamais hésité à élever la voix », a-t-il affirmé, se référant notamment à la pratique du gouvernement syrien d’intervenir dans la livraison de l'aide en retirant par exemple des équipements médicaux des convois de l'ONU. Dujarric a rendu hommage au travail des ONG et a promis que l'ONU allait « continuer à dialoguer avec elles pour améliorer notre effort collectif ».