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Syrie : les milices chrétiennes sur le sentier de la guerre à Raqqa

Le groupe État islamique est dans le collimateur de la force menée par les Forces démocratiques syriennes (SDF), qui marche sur Raqqa et a juré de se venger des massacres perpétrés dans tout le Moyen-Orient
Matay Hanna, un combattant du Conseil militaire syriaque (MFS), regarde une carte de Raqqa, plus précisément les églises détruites par l'EI (Wladimir Wilgenburg/MEE)

RAQQA, Syrie - Sur la ligne de front, face au groupe État islamique à Raqqa, sa capitale syrienne, un bataillon de combattants, une croix autour du cou, se prépare à déloger les combattants et combattre pour assurer la survie de leurs coreligionnaires.

Le Conseil militaire syriaque (MFS) fut créé la première fois en 2013, en vue de protéger les chrétiens syriaques (appelés aussi Assyriens) et combattre l’EI. Selon un porte-parole, le MFS a engagé environ 200 combattants dans l’opération de Raqqa, dont 50 se trouvent à l’intérieur la ville.

« On n’a pas besoin de vivre un autre génocide, on a eu notre compte. Avant, nous étions misérables, mais désormais, nous sommes aussi redoutables qu’un volcan »

- Matay Hanna, combattant du MFS

Ils font partie de la coalition soutenue par les États-Unis, composée de combattants arabes et kurdes, appelée Forces démocratiques syriennes (SDF).

Matay Hanna, 22 ans, est engagé dans le MFS depuis environ cinq ans.

« Nous organisons nos propres sessions d’entraînement spécial et sommes formés par les Américains, entre autres forces », explique-t-il à Middle East Eye.

Lors d’une conférence de presse vendredi dernier, Brett McGurk, l’envoyé anti-coalition de l’EI, a mentionné spécifiquement la communauté syriaque chrétienne, et affirmé qu’elle faisait partie intégrante des SDF, créées en octobre 2015.

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« Ainsi donc, nous avions besoin d’une organisation qui rassemble autant de personnes que possible, afin que Kurdes, Arabes, chrétiens, Syriaques, bref, tous ces gars, collaborent dans la plus grande cohésion. Il vaut mieux ça que travailler ensemble mais en parallèle, chacun dans son unité particulière, car d’un point de vue militaire, ce n’est pas efficace », a-t-il expliqué.

« Il y a plein d’Arabes sunnites, plein des chrétiens, plein de personnes issues de ces régions qui veulent libérer leurs villes », a-t-il ajouté.

Avant l’arrivée de l’EI, des centaines de chrétiens habitaient Raqqa, où il y avait deux églises.

« Mais maintenant 95 % d’entre eux ont trouvé refuge à Qamichli », ville de la province de Hassaké, à la frontière nord-est avec la Turquie, précise Hanna à MEE.

Certains Kurdes et chrétiens ont ouvertement demandé pourquoi des combattants kurdes ou chrétiens se battraient pour une ville majoritairement arabe mais Hanna – originaire de Qamichli, ville du Nord – rétorque, « la Syrie c’est la Syrie ».

« Ces terroristes sont nos ennemis. Ils sont dangereux pour les Arabes comme pour les Kurdes et les chrétiens. La ville est à 98 % arabe ? Et alors ? Nous luttons ensemble, nous sommes comme des frères », affirme-t-il.

Un combattant du Conseil militaire syriaque (MFS), petite minorité de combattants chrétiens soutenant les Forces démocratiques syriennes dans la lutte contre l’EI, déambule dans la banlieue d’al-Rumaniya, dans la banlieue-Ouest de Raqqa (AFP)

« Nous sommes tous des êtres humains, mais Daech représente un danger pour notre peuple chrétien. Ils nous attaquent en Irak, en Égypte et aussi en Syrie. Les gens fuient leurs maisons, comme c’est arrivé à Tall Tamer et Hassaké », déplore Hanna, faisant allusion aux événements de février 2015, où l’EI s’est emparé de deux villages chrétiens dans la province de Hassaké et a pris 100 civils en otages.

L’EI a détruit des églises et des lieux de pèlerinage chrétiens en Syrie et exigé des chrétiens sous sa coupe le paiement d’une taxe appelée la djizîa.

En 2015, l’EI était toujours à l’offensive en Syrie du Nord, et enlevait des Kurdes et des chrétiens, désormais, les SDF attaquent sa capitale en Syrie. Le groupe a aussi été récemment chassé de sa capitale irakienne à Mossoul.

« Évidemment, les combattants du MFS insistent pour se battre pour ce qu’ils considèrent comme leurs régions, mais c’est bien plus qu’une simple milice locale d’autodéfense », souligne Carl Drott, doctorant en sociologie à l’université d’Oxford, dont les recherches portent sur les chrétiens au Moyen-Orient.

« Finalement, ils luttent pour atteindre des objectifs politiques. Combattre l’EI, c’est une façon de démontrer ce qu’ils valent, tant aux yeux de leurs alliés que de leur propre peuple et des autres communautés. Ils veulent montrer qu’Assyriens, Chaldéens et Syriaques [chrétiens] font leur part dans la lutte. Ils acquièrent ainsi des droits pour leur communauté », explique-t-il.

« Soit dit en passant, des communautés d’Assyriens, de Chaldéens, de Syriaques ainsi que de Kurdes vivaient déjà à Raqqa avant que l’EI en prenne le contrôle. Une ville, petite ou grande, n’appartient pas seulement à sa population majoritaire. »

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Les chrétiens du Moyen-Orient ont été soumis à une violence extrême, bien avant l’arrivée de l’EI – surtout lors du génocide des Arméniens, des Chaldéens, des Syriaques et des Grecs pendant la Première Guerre mondiale en Turquie, entre 1915 et 1917. 

En dépit de cela, les chefs religieux ont pour la plupart recommandé à leurs disciples de rester tranquilles, plutôt que prendre les armes.

« Assyriens, Chaldéens et Syriaques ont une vieille tradition guerrière, ainsi qu’une longue histoire de résistance politique, mais l’approche la plus répandue parmi les chefs religieux consiste à faire profil bas pour garantir la survie de leur communauté plutôt qu’à se défendre », explique Drott.

Néanmoins, les combattants du MFS disent que les chrétiens ne tendent plus l’autre joue quand ils sont attaqués par l’EI.

« Certains disent que nous sommes des chrétiens et qu’à ce titre nous nous devons d’aimer tout le monde », explique Hanna. « Mais si nous nous en tenons à cela, il ne restera bientôt plus un seul chrétien au Moyen-Orient. Puisque nous sommes chrétiens, nous devons défendre notre peuple. »

« On n’a pas besoin de vivre un autre génocide, on a eu notre compte. Avant, nous étions misérables, mais désormais, nous sommes aussi redoutables qu’un volcan » ajoute-t-il. « La Turquie a commis un génocide contre nous en 1915. C’est une ligne rouge que nous devons empêcher quiconque de franchir. Nous devons nous défendre. »

Volontaires étrangers

L’oppression des chrétiens dans la région a aussi encouragé des volontaires occidentaux à venir combattre aux côtés du MFS, notent-ils.

« Quand j’ai entendu parler de leur cause, je devais venir. Il me fallait être ici », confie Kevin Howard, jeune homme de 28 ans originaire de San Francisco.

« Les chrétiens syriaques sont un peuple tout à fait unique, et il n’en reste pratiquement plus ici. L’EI a fait tout ce qu’il fallait pour les éradiquer complètement », déplore-t-il.

Cet ancien fusilier des Marines américains est à Raqqa depuis plus de deux mois. « Je suis ici depuis qu’ils se sont emparés du premier immeuble, je suis très fatigué. »

Et cette guerre n’a rien de facile, même pour un ancien soldat professionnel.

« Cela fait des années que Raqqa est une base pour l’EI. C’est pourquoi nous nous battons ici contre deux villes : l’une souterraine et l’autre dans les rues », explique Hanna en faisant allusion aux nombreux tunnels creusés par l’EI sous la ville.

« Nous n’avançons que très lentement, parce que l’EI se sert des civils pour se défendre. Nous progressons donc prudemment, pour épargner les civils », indique-t-il.

« Notre objectif prioritaire c’est sauver des civils, et le second c’est d’en finir avec l’EI ».

Kevin Howard, originaire de San Francisco est un ancien fusilier des Marines, engagé depuis deux mois au sein du MFS à Raqqa (Wladimir van Wilgenburg/MEE)

« Nous contrôlons tous les abords de Raqqa et l’EI se trouve à l’intérieur. Nous leur donnons le temps de sortir, de nombreux combattants ont abandonné le combat et sont passés chez nous ; d’autres restent à Raqqa et disent avoir l’intention de détruire la ville, comme ils l’ont déjà fait à Kobané », ajoute Hanna.

Cependant, il affirme que les forces locales soutenues par les États-Unis veulent éviter de détruire Raqqa.

« Notre objectif n’est pas de détruire cette ville – nous avons besoin de tous les bâtiments. Nous voulons que les habitants de Raqqa reviennent après l’opération et y retrouvent une vie normale, en sécurité, dans le respect des droits de l’homme. »

Il estime qu’il reste à Raqqa entre 1 000 et 1 500 combattants de l’EI.

« Voire même plus, mais peu importe qu’il en reste un ou 10 000, nous les battrons », assure-t-il, confiant.

Sur une tablette Samsung, Hanna fait défiler une carte de la ville de Raqqa, qui sert normalement à localiser exactement les cibles de l’EI.

Elle affiche une église totalement détruite, et un autre toujours intacte.

« C’est parce qu’elle sert de banque à l’EI pour y garder l’argent qu’il vole aux Syriaques et aux locaux. L’une a été détruite, l’autre sert à l’EI », souligne-t-il.

Les combattants du MFS espèrent que les chrétiens reviendront bientôt à Raqqa.

« Nous réparerons l’église, ou nous en rebâtirons même une nouvelle », conclut Hanna. « Nous allons mener à bien cette mission et les gens pourront enfin retrouver leur maison ».

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.