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« Tout bonnement cruel » : un professeur de renom s’en prend à la purge des universités turques

Korkut Boratav a vu l’État détruire trois générations du milieu universitaire. Il est néanmoins persuadé que l’actuelle purge est la pire, et celle qui fera le plus de dégâts
La police a arrêté douze personnes manifestant contre la purge à l’Université d’Ankara (Reuters)

ISTANBUL, Turquie – Korkut Boratav a vu des purges du gouvernement détruire trois générations du milieu universitaire turc au cours des 70 dernières années.

Le père de ce professeur d’économie à la retraite, Pertev Naili Boratav, un historien de renom, a été contraint de quitter l’Université d’Istanbul en 1948 pour ses opinions. Lui-même a été licencié de l’Université d’Ankara en 1983 après le putsch. Et la semaine dernière, son ancien assistant, Nilgun Erdem, a été renvoyé.

C’est un thème qui se répète dans la Turquie moderne : les universités sont nettoyées de ceux perçus comme des opposants par le dernier gouvernement en date. Mais d’après l’expérience de Boratav, les purges successives au coup d’État avorté de juillet dernier sont les pires.

Les universitaires qui refusent de se conformer aux règles établies par l’État sont aujourd’hui confrontés à une pression extrême. Environ 4 800 universitaires ont été licenciés depuis la proclamation de l’état d’urgence, ce qui a épuisé considérablement les ressources en personnel enseignant dans de nombreuses universités – et c’est loin d’être terminé.

« Ce que l’on fait aux universitaires aujourd’hui, c’est tout bonnement cruel. Je n’ai jamais rien vu de tel à l’encontre des universitaires en Turquie et j’étais parmi ceux qui ont été licenciés après le coup d’État de 1980 », a déclaré Boratav à Middle East Eye.

Le 7 février, 330 universitaires ont été les derniers à être licenciés par un décret gouvernemental qui ordonne le licenciement de plus de 4 400 fonctionnaires au total. Malgré son âge avancé (82 ans), Boratav a défilé avec d’autres manifestants jusqu’à l’université le 10 février. Ils ont été accueillis par les matraques, les canons à eau, les gaz lacrymogènes et les balles en caoutchouc de la police.

Traduction : « Nous avons Korkut Boratav, eux non. »

Je ne réagirais pas s’il s’agissait du coup d’État et de ses auteurs, que la réponse soit proportionnée ou non », a-t-il déclaré. « Mais ce qui me dérange, c’est que la plupart de ces universitaires n’ont rien à voir avec ça. »

Un état d’urgence de trois mois a été décrété le 20 juillet 2016 ; il a depuis été prolongé deux fois et est actuellement fixé jusqu’au 20 avril.

Celui-ci accorde des pouvoirs élargis au gouvernement, parmi lesquels le pouvoir de diriger par décret et d’interdire les rassemblements.

« Ce qui est fait aujourd’hui aux universitaires est tout bonnement cruel »
– Korkut Boratav

Ankara accuse Fethullah Gülen, un religieux turc vivant aux États-Unis, et ses partisans d’avoir orchestré la tentative de coup d’État. Le gouvernement a également désigné le mouvement de Gülen comme une organisation terroriste. Gülen et son mouvement nient ces accusations.

Le gouvernement s’était engagé à n’utiliser ses pouvoirs élargis qu’à l’encontre des gülenistes, qui a selon lui infiltré toutes les franges de la société turque et les mécanismes étatiques au cours des quatre dernières décennies dans le but de renverser l’ordre constitutionnel en Turquie.

Cependant, affirment les critiques, ces pouvoirs ont été outrepassés et utilisés pour cibler tous les adversaires du parti au pouvoir, l’AKP.

« Il s’agit d’une question juridique. Le gouvernement repousse les limites des pouvoirs de l’état d’urgence », a estimé Boratav.

« Le seul espoir pour le milieu universitaire en Turquie réside dans le système judiciaire. S’il peut parvenir à rester indépendant et équitable, ces torts seront corrigés comme par le passé. »

« La solidarité des autres membres du milieu universitaire est également vitale », a ajouté Boratav. « Mais bien sûr, cela ne compensera jamais la détresse et le bouleversement de milliers de vies. »

La police retient une manifestante devant l’Université d’Ankara (Reuters)

Villes assiégées, universités assiégées

Beaucoup d’universitaires licenciés ou suspendus au cours des derniers mois doivent leur perte à une déclaration qu’ils ont signée en janvier 2016 contre les sièges de l’État dans le sud-est de la Turquie, qui était en proie à de vifs affrontements entre les militants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) les forces de sécurité.

La déclaration, « Nous ne serons pas complices de ce crime », a été signée par plus d’un millier d’universitaires et de chercheurs. La réaction d’Ankara fut violente, qualifiant les signataires de « traîtres » et même de « terroristes ».

La branche armée du PKK, désignée comme entité terroriste par la Turquie, les États-Unis et l’Union européenne, a creusé des tranchées, dressé des barricades et déclaré des zones « autonomes » dans les zones urbaines pour la première fois depuis l’effondrement d’un fragile processus de paix en juillet 2015.

Le gouvernement a réagi avec une force extrême. Il a défendu sa décision et a déclaré que tout État souverain réagirait de la même manière si l’ordre public était compromis. Et il a défendu ses mesures contre les universitaires en affirmant qu’ils étaient des sympathisants.

En vertu d’un décret d’état d’urgence publié le 29 octobre, les élections universitaires internes visant à nommer les chefs d’université ont été annulées, et le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, a désormais le pouvoir de les nommer directement.

Avant ce décret, le Conseil de l’enseignement supérieur (YOK), créé en 1981, remettait au président une liste de trois candidats sélectionnés par le biais d’élections universitaires. Le choix final incombait au président.

Dans un communiqué publié après les derniers licenciements, le YOK a indiqué que la liste des universitaires à licencier avait été fournie par les dirigeants et les administrations des universités, et que l’organisme n’était pas directement impliqué.

Le gouvernement de l’AKP et ses hauts fonctionnaires ont toujours proclamé que la plus grande ressource du pays est sa main-d’œuvre instruite et qualifiée. Et c’est cette richesse en ressources humaines qui est le principal moteur des progrès du pays.

Pourtant, ce sont ces mêmes ressources qui sont aujourd’hui menacées par la purge des non-conformistes menée par le gouvernement, a indiqué Boratav.

« Cela prend sept à huit ans au moins pour développer et amener les universitaires à un bon niveau. Ces actions signifient que toute cette expérience est perdue instantanément. Cela, à son tour, aura un impact sur l’avenir du pays et la qualité et l’efficacité de notre milieu universitaire », a-t-il déclaré.

Il se peut que des erreurs aient été commises

Le gouvernement s’est défendu en disant que des « erreurs » peuvent se produire et qu’un mécanisme a été mis en place pour rectifier les licenciements injustifiés.

Dans quatre décrets distincts émis le 23 janvier, le gouvernement a introduit une série de mesures pour pallier certaines de ses insuffisances tout en menant à bien sa répression post-coup d’État.

Parmi celles-ci figuraient la création d’une commission chargée de réparer les torts commis sous l’état d’urgence.

Ces mesures auraient été introduites pour atténuer les inquiétudes du Parlement européen et éviter d’être replacé sur la liste de surveillance, comme dans les années 1990.

Numan Kurtulmuş, vice-Premier ministre et porte-parole du gouvernement, a déclaré le 13 février que les universitaires pourraient demander réparation à la commission en cas d’erreur lors de leur licenciement.

« Ce mécanisme sera mis en place rapidement. Cette commission composée de sept personnes est un mécanisme important pour les applications individuelles. Une structure est en train d’être créée et générera des résultats », a déclaré Kurtulmuş.

Des partisans écoutent un discours d’Erdoğan sur la place Taksim à Istanbul, le 10 août 2016 (Reuters)

Le ciblage continu des adversaires de l’AKP sous l’état d’urgence a atteint des niveaux tels que même l’ancien président Abdullah Gül – co-fondateur de l’AKP et homme d’État islamiste respecté qui s’est largement retiré de la vie politique depuis 2014 –  a fait part de son inquiétude concernant le licenciement des universitaires.

« Je me souviens qu’il y avait eu des enquêtes relatives à la sécurité après le 12 septembre [le coup d’État de 1980.] J’étais professeur à l’université. À cause de ces enquêtes, j’ai dû démissionner et partir à l’étranger », a déclaré Gül le 10 février.

« Tout le monde se souvient de ce qui s’est passé le 28 février », a-t-il déclaré à propos du « coup d’État post-moderne » de 1997, quand une liste de revendications des généraux de l’armée avait entraîné de force l’effondrement du gouvernement islamiste du pays.

« C’est à cause de ces expériences que nous devons adopter une position de principe contre ces sujets qui vont à l’encontre de la justice et de la conscience. »

« Je les considère comme des événements très inquiétants. J’espère que cela sera rectifié rapidement. »

C’est la nature brutale de la purge contre les universitaires qui inquiète Boratav.

Même après son licenciement en 1983, Boratav avait conservé son passeport et avait pu voyager et travailler à l’étranger, malgré un procès actif à son encontre.

Ce n’est pas le cas en 2017.

« Aujourd’hui, ils annulent leurs passeports, les privent de leurs droits à la retraite et de tous les autres droits et avantages sociaux dont les fonctionnaires dépendent. »

« Rien de tout cela n’est acceptable, quel que soit le niveau. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.