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Tunisie : sous la lutte anticorruption, les intrigues politiques

L’opération mains propres lancée par le Premier ministre Youssef Chahed fin mai pourrait conditionner le remaniement gouvernemental attendu
Youssef Chahed cherche à faire passer une loi « d’urgence économique » autorisant le Premier ministre à attribuer des marchés publics, jugés urgents, sans contrôle administratif (AFP)

TUNIS – L’opération mani pulite (mains propres) lancée fin mai n’en finit pas de bouleverser l’équilibre politique en Tunisie. Le parti présidentiel, Nidaa Tounès, déjà affaibli par des départs, se fracture. Quitte à sortir les vieux dossiers.

Samedi, Le Figaro a dévoilé qu’une plainte avait été déposé le 1er septembre 2015 contre Youssef Chahed, alors secrétaire d’État à la pêche. Géomatix, une entreprise d’instruments de navigation, accuse l’actuel Premier ministre d’avoir résilié un contrat entre la société tunisienne et le secrétariat d’État à la pêche sans raison valable et de l’avoir finalement attribué à une autre société.

« Au lieu d’ordonner la continuation du projet, sur la base des conditions énoncées par le cahier des charges, le ministre de l’Agriculture et des ressources hydrauliques [à qui revient la responsabilité de signer les contrats] s’est borné à énoncer les spécifications techniques de manière bâclée afin de permettre à des tiers plus particulièrement la société VMD de s’approprier le projet. »

Chafik Jarraya, qui fréquentait le cercle Trabelsi, la belle-famille de l’ancien dictateur, s’est enrichi après la révolution grâce à la contrebande

Les documents ont été publiés sur les réseaux sociaux par des proches de Chafik Jarraya, un homme d’affaire sulfureux arrêté le 23 mai, dans le cadre de l’opération mani pulite, et par des membres de Nidaa Tounès – parti présidentiel auquel appartient Youssef Chahed – inquiets de la popularité du Premier ministre.

Jarraya, qui fréquentait le cercle Trabelsi, la belle-famille de l’ancien dictateur, s’est enrichi après la révolution grâce à la contrebande. Il a financé les campagnes électorales de Nidaa Tounès en 2014 et a plusieurs fois affirmé avoir acheté 25 députés.

Ce proche de Sofien Toubel, président du groupe Nidaa Tounès, est accusé d’« atteinte à la sécurité de l’État, trahison et intelligence avec une armée étrangère » et comparaîtra devant un tribunal militaire… ce qui est bien loin de correspondre à une opération anticorruption telle que médiatisée.

Une loi « d’urgence économique »

Cette arrestation a provoqué des remous à l’assemblée et au sein du parti présidentiel. Sofien Toubel, qui aurait été entendu au tribunal militaire dans le cadre de l’affaire Jarraya selon Le Monde, s’oppose depuis des semaines à Youssef Chahed en bloquant une loi dite « d’urgence économique ».

Le texte autoriserait le Premier ministre à attribuer des marchés publics, jugés urgents, sans contrôle administratif, considéré comme trop lourd et trop long.

Sofien Toubel est également un proche de Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, qui, selon des cadres de Nidaa Tounès, se sentirait menacé par Youssef Chahed dans sa possible course à la présidentielle de 2019.

Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, se sentirait menacé par Youssef Chahed dans sa possible course à la présidentielle de 2019 (Facebook)

« À l’opposé de la perception que les députés en ont eue, l’opération ‘’mani pulite’’ a reçu un fort soutien populaire », analyse pour Middle East Eye Chaima Bouhlel d’Al Bawasla, une ONG qui s’intéresse aux politiques publiques.

Les premières arrestations de personnes accusées de corruption sont tombées au moment où le chef du gouvernement traversait une mauvaise période, avec notamment le sit-in à El Kamour dans la région de Tataouine.

Fin mai, selon un sondage Sigma, 81 % des Tunisiens jugeaient que les « choses vont dans le mauvais sens ». Un mois plus tard, ils ne sont plus que 52,1 %. Quant à la popularité de Youssef Chahed, elle passe de 54,6 % en mai à 80,2 % en juillet. Cela pourrait permettre au chef du gouvernement, que les rumeurs disaient sortant pendant Ramadhan, de sauver sa peau.

Diversion politique

De là à dénoncer une diversion politique, il n’y a qu’un pas pour ses détracteurs. « Cette opération de lutte contre la corruption, c’est de la propagande. La lutte contre la corruption ne doit pas être un spectacle. Lorsqu’elle est engagée pour des raisons politiques, elle ne peut avoir que des retombées politiques », estime Imad Ben Alima, avocat de quatre personnes arrêtées, dont l’une a déjà été relâchée sans charge.

Des critiques renforcées par l’absence de stratégie globale dans la lutte contre la corruption.

Le président Béji Caïd Essebsi tient, par exemple, au projet de loi de réconciliation nationale qui amnistierait tous les fonctionnaires ayant pris part à des actes de corruption (sans en avoir profité) sous l’ancien régime. « Cette loi montre une volonté de cacher la vérité alors que révéler les pratiques au grand jour permettrait de les prévenir », estime le responsable d’une ONG qui travaille sur la justice transitionnelle.

À LIRE : La « guerre contre la corruption » de Tunisie a l’air d’un fake

La loi sur les instances constitutionnelles du 5 juillet est aussi fortement critiquée : elle autorise les administrations à bloquer les institutions indépendantes, comme l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLUCC), qui souhaiteraient avoir accès aux données personnelles pour une enquête.

De plus, la quinzaine d’arrestations qui ont eu lieu jusqu’à présent touchent majoritairement la contrebande. Pourtant, 90 % des affaires de corruption en Tunisie concernent… l’administration.

« Nous attendons les prochaines arrestations », indique Intissar Arfaoui, conseillère juridique pour l’ONG I Watch à MEE. Nous avons notamment déposé des plaintes, il y a plus d’un an et rien n’a bougé… » Chawki Tabib, président de l’INLUCC confirme : « Youssef Chahed ne peut plus s’arrêter. Maintenant qu’il a commencé, il doit continuer, coûte que coûte. »

« Youssef Chahed ne peut plus s’arrêter. Maintenant qu’il a commencé, il doit continuer, coûte que coûte »

- Chawki Tabib, président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption

Et cela passera probablement par un nettoyage au sein même de son gouvernement. En effet, un ministre-conseiller fait déjà l’objet d’une enquête à l’INLUCC. Deux autres ministres sont cités dans des affaires de corruption. Enfin, un troisième se trouve dans une situation de conflit d’intérêt entre sa fonction et ses liens familiaux.

Abdelaziz Kotti, député indépendant (ex-Nidaa Tounès), appelle le « chef du gouvernement à s’exprimer sur ces ministres. On attend une clarification. »

Celle-ci viendra peut-être lors du prochain remaniement attendu pour ces prochaines semaines.