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Turquie : la purge après le coup d’État ? On est déjà passés par là !

En Turquie, les victimes d’anciennes purges politiques voient avec des sentiments mitigés leurs anciens oppresseurs se retrouver désormais à la barre des accusés
Un partisan du gouvernement piétine un poster de Fethullah Gülen lors d'un rassemblement à Istanbul (AFP)

ISTANBUL – Ali Turksen a été acclamé comme un héros national pendant des années – jusqu’à ce qu’il soit emprisonné sans ménagement en 2011.

En tant que commandant d’une unité commando d’élite sous-marine, il avait dirigé l’opération de l’île égéenne d’Imia (Kardak en turc) en 1996 lors d’une crise qui avait presque conduit à une confrontation armée entre Ankara et Athènes.

Un soldat turc quitte un tribunal d’Istanbul suite à son implication présumée dans la tentative de coup d’État (Ozan Kose/AFP)

Mais en 2011, le colonel a été condamné à seize ans de prison pour son implication présumée dans l’opération Sledgehammer. Cette conspiration putschiste visait à préparer le terrain pour une prise du pouvoir par l’armée en bombardant des mosquées à Istanbul et en accusant la Grèce d’avoir abattu un avion de chasse turc en mer Égée.

On estime que plus de 80 000 personnes ont été arrêtées, licenciées ou suspendues de leur emploi depuis le début de la répression

Plus de 200 personnes furent emprisonnées pour leur participation, sur la base de preuves que la cour constitutionnelle turque jugea plus tard en grande partie fabriquées. Turksen a été libéré en juin 2014 après avoir purgé sa peine pendant trois ans et demi.

À présent, il réfléchit à la tentative de coup d’État du 15 juillet – et à l’ironie du fait que de nombreuses victimes de la purge actuelle ont persécuté d’autres personnes par le passé.

On estime que plus de 80 000 personnes ont été arrêtées, licenciées ou suspendues de leur emploi depuis la répression qui a commencé en juillet. Parmi elles, des soldats, des fonctionnaires, des universitaires, des gouverneurs, des procureurs, des juges, des hommes d’affaire, des diplomates, des gardiens de prison, des officiels du football, et même des responsables des Eaux et Forêts.

Beaucoup ont vu leurs avoirs gelés ou confisqués peu après leur arrestation ou leur licenciement, bien que les autorités promettent que tous ceux dont l’innocence sera prouvée seront finalement autorisés à retrouver leur emploi et à blanchir leur nom. 

La chute d’un héros

Turksen se rappelle que, malgré ses appels, il n’y avait rien que lui et ses collègues puissent faire en 2011 car les partisans de Fethullah Gülen s’étaient infiltrés profondément au sein des services de l’armée. C’était tout simplement impossible de trouver quiconque pour l’écouter.

« Bien sûr, j’avais des doutes sur ce qui se passait et qui était derrière », témoigne-t-il à MEE. « Mais toutes mes requêtes tombaient dans l’oreille d’un sourd. Personne, quel que soit le niveau de la chaîne de commandement militaire, n’est jamais venu à notre secours, à aucun moment. »

Gülen – qui s’est exilé aux États-Unis – et ses partisans dans le mouvement Hizmet sont accusés par le gouvernement turc d’être derrière la tentative de coup d’État de cet été. Selon certaines allégations, ils infiltreraient les institutions de l’État depuis des décennies, essayant de créer les conditions adéquates pour le renversement du système constitutionnellement légitime du pays. Ankara a demandé aux États-Unis l’extradition de Gülen.

La police grecque escorte un officier turc ayant fui en Grèce par hélicoptère après la tentative de putsch manquée (Sakis Mitrolidis/AFP)

Toutefois, selon Turksen, ce n’était un secret pour personne que le mouvement güléniste éliminait tous ceux qui s’opposaient à lui. Il avait d’ailleurs discuté de cela avec ses collègues et sa famille, même avant son arrestation en 2011.

« A l’exception de mon jeune fils, j'en avais parlé à ma famille et à mes amis proches. Comment expliquez-vous Fethullah Gülen et sa conspiration à un jeune garçon ? Pendant longtemps, ma femme et moi avons décidé de ne pas lui dire que j’étais en prison. Ma femme lui disait juste que j’étais en voyage d’affaire. »

« Des milliers de personnes se font arrêter. Une fois encore, des gens potentiellement innocents sont emprisonnés. »

- Ali Turksen, colonel

Baris Pehlivan, un journaliste d’investigation actuellement rédacteur en chef du site d’information turc OdaTV, a lui aussi passé dix-neuf mois en prison pour des accusations inventées de toutes pièces, après son emprisonnement en 2011. On lui reprochait d’avoir des liens avec Ergenekon, le nom donné à une organisation soi-disant secrète, accusée d’avoir cherché à renverser le gouvernement.

« Nous étions le seul organe médiatique à vouloir publier l’information selon laquelle toute l’enquête Ergenekon était un complot güléniste depuis le début », raconte Pehlivan à MEE. « Nous avons publié la preuve que tous ces supposés complots de coup d’État qu’ils inventaient était faux, à une époque où personne ne souhaitait mentionner Fethullah Gülen par peur d’éventuelles représailles. »

Un tribunal a conclu plus tard que les preuves utilisées pour charger Pehlivan et ses collègues avaient été placées dans leurs ordinateurs par des associés de Gülen.

Comment les gülénistes se sont fait une place

Pour Nuray Mert, politologue et commentatrice pour le journal Cumhuriyet, l’étendue de l’infiltration güléniste dans diverses structures étatiques n’est pas une surprise, dans la mesure où le processus a commencé pendant les années 1950 et 1960, au sommet de la guerre froide, et a continué depuis.

Elle le décrit comme une infiltration systémique que l’État a accueillie les bras ouverts. « Ce n’était pas une infiltration unilatérale. C’était une action réciproque. L’infiltration güléniste a été bien accueillie par l’État également, surtout après la prise de pouvoir par l’armée suite au coup d’État de 1980. »

« L’infiltration güléniste a été bien accueillie par l’État également, surtout après la prise de pouvoir par l’armée suite au coup d’État de 1980 »

- Nuray Mert, analyste politique

À l’époque, le mouvement güléniste – tout comme n’importe quel groupe islamique à travers la région – était soutenu par l’État turc et les États-Unis en particulier, affirme Mert, car il avait une double fonction.

« Il servait de rempart d’une part contre le communisme et les mouvements de gauche, et d’autre part contre d’autres mouvements politiques islamiques anti-occidentaux inspirés par la révolution iranienne. »

Selon Mert, la Turquie sous le régime militaire de 1980 a encouragé, et même aidé, l’installation des partisans de Gülen au sein des institutions étatiques car les deux avaient adopté la même idéologie : promouvoir une synthèse turco-islamique pour vaincre ceux qu’ils percevaient comme leurs ennemis à l’époque.

Elle ajoute que jusque dans les années 1990, le mouvement güléniste, avec sa supposée position pro-occidentale, était considéré comme le parfait contrepoids contre des regroupements islamiques plus radicaux, tels que le mouvement National View (Milli Goruş), qui avait inspiré la révolution iranienne.

National View a été fondé par l’ancien Premier ministre Necmettin Erbakan, qui a été interdit de participation politique par la cour constitutionnelle turque faute d’avoir respecté la séparation entre l’État et la religion.

L’université Murat Hudagendigar à Istanbul : les universités figurent parmi les institutions fermées après le 15 juillet (Ozan Kose/AFP)

Le président turc Recep Tayyip Erdoğan et un vaste segment de son parti, l’AKP, puisent également leurs racines dans le mouvement National View. Quand l’AKP a accédé au pouvoir en 2002 et formé son premier gouvernement en 2003, il a fait alliance avec les gülénistes afin de cibler ses adversaires laïcs et kémalistes au sein des structures de l‘État.

C’est seulement en 2013 – après que de présumés gülénistes dans la police et la justice ont lancé une enquête de grande envergure pour corruption contre le président Recep Tayyip Erdoğan et son cercle proche – que le gouvernement et Hizmet sont devenus les pires ennemis. Le gouvernement a qualifié l’enquête pour corruption de tentative de coup d’État et accusé des éléments gülénistes des purges commises les années précédentes contre des laïcs et des militaires.

A quel point l’AKP est-il coupable ?

Bien qu’il accuse les gülénistes de ce qui lui est arrivé, Turksen n’accepte pas que l’AKP s’exonère de ses méfaits passés comme il le fait actuellement, en faisant porter le chapeau de tous les incidents du passé à Gülen.

« J’ai été enfermé pendant trois ans et demi », rappelle-t-il. « Et le mouvement de Gülen n’est pas le seul responsable de cela. L’AKP et le mouvement de Gülen ont joyeusement uni leurs forces et nous ont ciblés, mes collègues et moi. Je ne suis pas prêt à le leur pardonner. Ce sont eux qui étaient au pouvoir et qui ont approuvé tout ça. »

Pehlivan acquiesce. « Le mouvement de Gülen était derrière la planification et l’exécution de toutes ces affaires fabriquées, mais aucune n’aurait pu être menée sans le feu vert de l’AKP. » 

Des soldats turcs détenus, accusés d’avoir participé au coup d’État, sont escortés en bus (AFP)

Turksen n’en doute pas : la grande majorité des comploteurs du 15 juillet étaient des gülénistes. Mais il affirme qu’une poignée d’opportunistes, cherchant à bénéficier d’une prise du pouvoir, étaient aussi impliqués.

« La plupart de ceux qui ont été arrêtés portent le nom de ceux que nous disions gülénistes bien avant la tentative de coup d’État », se souvient-il. « Beaucoup l’ont avoué dans leur déclaration à la police. »

Pehlivan pense que l’étendue des arrestations et des licenciements de fonctionnaires est justifiée mais que la manière de sévir est problématique.

« Si la lutte contre Gülen se transforme en campagne pour réduire au silence toute opposition, alors je suis définitivement contre »

- Baris Pehlivan, journaliste

« L’État doit se purifier de tous ceux susceptibles d’agir de l’intérieur au bénéfice du mouvement güléniste. Mais je vois aussi que cette atmosphère post-coup d’État est en train d’être exploitée et que des gens sans aucun lien avec Gülen sont victimes de la purge. Si la lutte contre Gülen se transforme en campagne pour réduire au silence toute opposition, alors je suis définitivement contre. »

Selon Pehlivan, un procès en bonne et due forme, des preuves concrètes et des procédures judiciaires justes sont essentiels pour poursuivre les gülénistes en justice. « Le mouvement de Gülen a fait du processus judiciaire une parodie pendant sa propre chasse aux sorcières. Si le processus employé pour les juger n’est pas transparent et propre, il finira simplement par exonérer une organisation très criminelle. »

Turksen, pour sa part, craint que la répression actuelle ne fasse qu’alimenter un cercle vicieux.

« Je pense que c’est inquiétant. Des milliers de personnes se font arrêter. Une fois encore, des gens potentiellement innocents sont emprisonnés. »

Traduit de l’anglais (original) par Monique Gire.