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Un an après sa mort, Ali Abdallah Saleh demeure une personnalité clivante au Yémen

À l’anniversaire de sa mort, les partisans de l’ancien président yéménite le saluent comme un patriote. Mais tout le monde n’est pas de cet avis
Des partisans du mouvement houthi brandissent un portrait de l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh, en 2016 (Reuters)

SANAA – Un an après son assassinat, Ali Abdallah Saleh est aussi clivant dans la mort qu’il l’était durant sa vie.

Le 4 décembre 2017, deux jours après que Saleh eut annoncé qu’il tournait le dos à ses anciens alliés houthis, son parti, le Congrès général du peuple (CGP), a annoncé que les rebelles yéménites avaient tué l’ancien président à Sanaa.

Ce fut une fin dramatique pour une vie dont le spectre a plané sur le Yémen pendant quatre décennies et qui suscite des réactions contrastées parmi les Yéménites aujourd’hui.

Pendant deux ans et demi, Saleh s’est battu aux côtés des rebelles houthis contre le gouvernement internationalement reconnu d’Abd Rabbo Mansour Hadi.

Il a vu dans les Houthis un moyen de retrouver une place sur le devant de la scène qu’il avait perdue lorsqu’il a été évincé de la présidence au cours de la révolution de 2011 – 2012.

Toutefois, son pari de changer de camp l’année dernière s’est avéré une erreur fatale, que ses partisans présentent aujourd’hui comme une révolution en soi.

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Cependant, tout le monde n’est pas de cet avis et l’anniversaire de la mort de Saleh a enflammé les réseaux sociaux yéménites.

De nombreux partisans de la révolution de 2011 – 2012 contre Saleh ont décrié le fait que ses partisans avaient qualifié le mouvement contre les Houthis de soulèvement justifié.

En réalité, Adnan al-Rajihi, journaliste pro-Hadi et ancien combattant d’un mouvement de jeunesse derrière la révolution de 2011, a plutôt vu dans la mort de Saleh une libération.

« Ils [les partisans de Saleh] attendaient qu’Afash [Saleh] les sauve des Houthis, mais les Houthis les ont finalement sauvés d’Afash. Les mauvais amis meurent ennemis », a-t-il écrit sur Facebook.

« En raison de la sombre histoire du leader décédé des Afafish [partisans de Saleh], ils essaient de se créer un souvenir [positif] et ont décrit cet anniversaire comme celui d’un soulèvement. »

Un personnage pernicieux

Mohammed Abdul Bari, membre du parti pro-gouvernemental al-Islah, aux côtés duquel les forces de Saleh se battent désormais, a déclaré à Middle East Eye qu’il considérait l’ancien président comme un personnage pernicieux.

« Saleh est le premier ennemi des Yéménites et il est à l’origine de toutes nos souffrances. Il est honteux de dire qu’il a mené un soulèvement contre les Houthis », a estimé Abdul Bari.

« Saleh a aidé les Houthis à prendre le contrôle de Sanaa et à se venger de ses opposants de la révolution pacifique de 2011. Il n’a lancé son prétendu soulèvement que lorsqu’il a perdu son intérêt pour les Houthis. »

Selon Abdul Bari, Saleh pensait qu’en attaquant les Houthis et en se réalignant avec Hadi, il pourrait à nouveau diriger le Yémen. Libérer les Yéménites de la domination houthie n’a jamais fait partie de ses considérations, a déclaré le membre d’al-Islah.

Pour beaucoup, Saleh et les Houthis ont toujours semblé être une curieuse association.

« Saleh était si stupide qu’il a soutenu un groupe armé dont il avait tué le chef. Il était évident qu’ils se vengeraient »

– Mohammed Abdul Bari, membre d’al-Islah

Pendant des années, les deux camps furent opposés. Les forces de Saleh ont alors tué le chef du mouvement, Hussein al-Houthi, en 2004.

« Saleh était si stupide qu’il a soutenu un groupe armé dont il avait tué le chef. Il était évident qu’ils se vengeraient, a affirmé Abdul Bari. Saleh s’est suicidé en se réconciliant avec les Houthis. À la fin, il voulait devenir un faux héros en annonçant un soulèvement contre les Houthis. »

Bien que Saleh ait été tué, ses forces continuent de combattre les Houthis.

Son neveu, Tarek Saleh, est l’un des protagonistes de l’assaut des forces pro-gouvernementales contre Hodeida, une ville portuaire stratégique aux mains des Houthis.

Tareq Saleh, neveu d’Ali Abdallah Saleh (Reuters)

Mais si Abdul Bari n’a pas nié la participation du CGP à des batailles contre les Houthis, il a tenu à en minimiser l’importance.

« Nous acceptons les membres du CGP comme des frères, mais cela ne signifie pas que nous pardonnons aux membres du CGP qui ont tué des Yéménites », a-t-il déclaré.

« Tous les dirigeants du CGP qui ont participé à l’assassinat de Yéménites sous le régime de Saleh devraient être soumis à un procès équitable. »

« Dites de bonnes choses ou taisez-vous »

Lorsque Saleh a été tué, Walid Abdullah, membre du CGP, a fui Sanaa pour la ville méridionale de Ta’izz.

Aujourd’hui, il se souvient de son chef assassiné comme d’un homme courageux, assez pour se confronter aux Houthis à Sanaa et se sacrifier pour la liberté.

« Saleh a eu l’occasion de fuir vers une zone libérée, mais il a préféré affronter les Houthis à Sanaa. C’est l’acte le plus courageux que personne n’ait jamais commis », a déclaré Abdullah à MEE.

« Tous les Yéménites devraient oublier le passé et se battre côte à côte face aux Houthis, jusqu’à la libération du pays tout entier. »

Kamel al-Khawdani, dirigeant du CGP, a marqué l’occasion en dénigrant les détracteurs de Saleh, les accusant de ne pas voir « sa dignité, son héroïsme, son courage, son sens du sacrifice, sa liberté et son patriotisme ».

« À l’occasion du premier anniversaire de notre soulèvement et du martyre de nos dirigeants et de nombre de nos hommes, nous disons : “Dites de bonnes choses ou taisez-vous.” »

Des partisans de l’ancien président yéménite Ali Abdallah Saleh assistent à un rassemblement à l’occasion du 35e anniversaire de la création du Congrès général du peuple, en 2017 (Reuters)

D’autres au Yémen n’ont pas oublié que le parti al-Islah, branche yéménite des Frères musulmans, avait déjà coopéré avec le gouvernement de Saleh avant la révolution de 2011.

« Les Frères musulmans au Yémen ont fait partie du régime de Saleh pendant plus de trente ans. Lorsqu’ils sont tombés en désaccord avec lui, ils ont cherché à le diaboliser et à diaboliser toutes ces années et tout ce que son régime avait accompli », a déclaré sur Facebook un dirigeant houthi devenu analyste politique basé en Jordanie.

« Ils ont oublié qu’ils étaient la main avec laquelle il frappait et la bouche qui prononçait ses fatwas, et que le chef de leur parti, Mohammed al-Yadoumi, était l’un des agents de renseignement personnels de Saleh. »

Priorité à la libération

Cependant, pour les autres ennemis des Houthis, l’anniversaire de la mort de Saleh constitue un appel rassembleur à s’unir contre les rebelles.

« Nous vivons en ce moment le premier anniversaire du martyre de l’ancien président Ali Abdallah Saleh et de son compagnon, le cheikh Arif Awadh al-Zouka, aux mains du gang du coup d’État », a déclaré sur Facebook le vice-président yéménite Ali Mohsen al-Ahmar.

« Nous voyons ici une occasion d’appeler tout le monde à faire tomber l’opposition et à unir les rangs derrière nos dirigeants politiques, représentés par le président de la république, le maréchal Abd Rabbo Mansour Hadi, afin de reconquérir le pays et de libérer le reste du territoire avec le soutien fraternel des pays de la coalition menés par l’Arabie saoudite. »

« Tous les groupes doivent se concentrer sur la libération du pays et ce n’est qu’ensuite qu’ils pourront résoudre tous les autres différends »

– Mohammed Ali, journaliste

Mohammed Ali, journaliste yéménite basé à Ta’izz, a partagé ce sentiment, affirmant que l’heure n’était pas aux disputes parmi les forces pro-gouvernementales.

« Personne ne nie les différends parmi les partisans de Hadi dans les zones libérées, et ceci est normal dans la mesure où la question de la légitimité inclut les membres de tous les partis politiques yéménites », a-t-il déclaré.

« Tous les groupes doivent se concentrer sur la libération du pays et ce n’est qu’ensuite qu’ils pourront résoudre tous les autres différends. »

Ali, qui a lui-même participé à la révolution contre Saleh en 2011, ne considère pas l’ancien président comme un héros. Cela dit, il ne veut pas discuter de cette question aujourd’hui.

« Chaque chose en son temps et il est l’heure aujourd’hui de rechercher des solutions pacifiques ou de libérer le pays par la force militaire. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.