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Un mois et demi après les élections, le Maroc toujours sans gouvernement

Le Premier ministre Abdelilah Benkirane ne parvient toujours pas à former un gouvernement qui lui assure un vote de confiance au parlement. Cette crise politique qui ne dit pas son nom est en grande partie liée au bras de fer entre le leader du PJD et le nouveau président du RNI, Aziz Akhannouch
Aziz Akhannouch, le nouveau président du Rassemblement national des indépendants (RNI), une épine dans le pied d'Abdelilah Benkirane (à droite) (Capture d'écran/PJD)
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Six semaines après sa victoire aux élections législatives au Maroc, le Premier ministre islamiste Abdelilah Benkirane n'est toujours pas parvenu à former une coalition gouvernementale, un feuilleton politico-médiatique qui tourne à la crise politique.

Après la victoire de sa formation, le Parti de la justice et du développement (PJD), Abdelilah Benkirane avait été reconduit par le roi à la tête du gouvernement de coalition qu'il dirige depuis cinq ans. Il mène depuis d'intenses tractations avec les partis représentés au Parlement, à l'exception notable de ses rivaux du Parti authenticité et modernité (PAM), arrivé en deuxième position au scrutin.

Mais il n'a toujours pas réussi à rassembler les 198 sièges minimum à même de lui assurer un vote de confiance au parlement, où son parti a décroché 125 députés. 

Un personnage inattendu s'est invité dans le débat : le milliardaire et ministre sortant de l'Agriculture, Aziz Akhannouch. Sans étiquette, il est l'une des plus grosses fortunes du continent, que l'on voit souvent au côté de Mohammed VI et qui participe à la plupart des tournées diplomatiques royales. Fin octobre, il a été porté après les législatives à la tête du Rassemblement national des indépendants (RNI), un parti libéral surtout composé de notables et de technocrates. 

Depuis, les négociations semblent bloquées et tournent au bras de fer entre lui et Abdelilah Benkirane. Plusieurs rencontres n'ont rien donné. Selon la presse locale, le RNI aurait demandé plusieurs ministères clé, ainsi qu'une place au sein de la future coalition pour son allié, le parti de l'Union constitutionnelle (UC).

Surtout, il aurait exigé du Premier ministre qu'il écarte du prochain gouvernement l'Istiqlal, parti historique de l'indépendance, qui s'était retiré du gouvernement en 2013. Une condition inacceptable pour le Premier ministre, qui précisément venait d'obtenir son ralliement, avec celui des ex-communistes du PPS (déjà membre de la précédente coalition).

Avec le trio PJD-Istiqlal-PPS, il manque encore au Premier ministre une quinzaine de sièges pour atteindre une majorité.

En théorie, il peut se tourner vers deux autres formations, le Mouvement populaire et l'USFP, mais sans succès jusqu'à présent. 

Aziz Akhannouch se retrouve donc de facto en position de faiseur incontournable de majorité.

À mesure que les tensions montaient et que le blocage devenait évident, les deux adversaires ont réglé leur compte par presse interposée, avec son lot de messages et indiscrétions savamment distillés. Jusqu'à la diffusion officielle par le PJD le 14 novembre, d'une vidéo d’Abdelilah Benkirane déplorant, devant les cadres de son parti, « tentative de putsch », « blocage » et complot « contre la volonté du peuple ».

« Je n'accepterai pas que quiconque humilie la volonté la volonté des citoyens en négociant comme si c'était lui le chef de gouvernement », a mis en garde le Premier ministre.

Pour Ali Amar, directeur du pure player marocain Le Desk, « La diffusion orchestrée de cette vidéo une semaine après son enregistrement et le discours du roi, révèle aujourd’hui une certitude : la crise dépasse le seul cercle partisan. Elle met en lumière une hostilité désormais déclarée du chef du gouvernement et de tout l’appareil politique du PJD à Aziz Akhannouch et en filigrane à la vision royale ».

Selon une source politique citée par le magazine Tel Quel, pour qui cette « situation inédite » rend « tous les scénarios envisageables », « Le RNI fera sans doute partie du gouvernement. Akhannouch, qui a démissionné de son parti en 2012 pour entrer comme indépendant au gouvernement, ne peut pas, maintenant qu’il est le chef du RNI, aller dans l’opposition ».

Dans un tel cas de figure, la Constitution ne prévoit rien. En théorie arbitre au dessus des partis, le roi pourrait être obligé de descendre dans l'arène. Début novembre, il avait clairement mis en garde : « La formation du prochain gouvernement ne doit pas être une affaire d'arithmétique » ou le partage d'un « butin électoral ».

Selon le quotidien Al Akhbar, les dirigeants du PJD auraient insisté auprès du Premier ministre pour qu’il trouve un terrain d’entente avec Aziz Akhannouch. Quoi qu’il en soit, Abdelilah Benkirane devra attendre le retour du président du RNI qui accompagne le roi en tournée en Afrique de l'Est, pour y vendre notamment l'agriculture marocaine.